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Pour tirer – sans le savoir – sa révérence, Robert Altman ne pouvait faire un meilleur choix. Ce film, qui évoque la dernière présentation d’une émission de radio trentenaire, « The Prairie Home Companion » apporte à son œuvre une conclusion en douceur, mais qui reste très fidèle à l’esprit de son cinéma.
Dans un vieux théâtre de Saint-Paul, Minnesota, dédié à Francis Scott Fizgerald -- le parrainage de cet auteur au romantisme désenchanté n’est d’ailleurs pas sans significations… -- se rassemble toutes les semaines, pour une représentation en public et une diffusion en direct, la petite troupe qui gravite autour de Garrison Keillor. Bonimenteur hors pair, aussi emballant en conteur d’anecdotes à rallonges qu’en présentateur de publicités régionales, GK, avec son costume-cravate, ses baskets rouges et son faciès de bouledogue, devient vite un personnage à part entière, un boute-en-train qui rêve pourtant d’un poste où il n’aurait plus à parler…
Pendant l’émission, filmée « en durée réelle », se succèdent chansons country, publicités et « racontars » -- on retiendra une mémorable improvisation à propos de ruban adhésif…--, et tout comme elle le film adopte le principe du mélange, associe aux acteurs de cinéma des professionnels de la radio (musiciens, techniciens, chanteurs, et Garrison Keillor lui-même) jouant leur propre rôle, et mêle ainsi en quelque sorte le documentaire à la fiction. A la fin du film, un personnage demande si l’émission a déjà fait l’objet d’une captation vidéo. Question a priori absurde, s’agissant de radio et de direct, mais pleinement justifiée étant donné le dynamisme du « spectacle » qui se déroule sur la scène, et à laquelle le film lui-même apporte finalement une réponse. L’usage fréquent du montage alterné nous fait passer constamment de la scène aux coulisses, des loges des chanteurs à l’accueil du théâtre ou au secteur des techniciens. Ce procédé permet de respecter le déroulement de l’émission dans sa durée, de rappeler sa dimension radiophonique – la musique est toujours présente en voix off pendant les séquences qui se déroulent hors-scène --, mais aussi de démultiplier l’espace dramatique et de développer une intrigue qui semble d’abord éclatée, même si les unités de lieu, de temps et d’action (la présentation de l’émission) sont en fait respectées.
Le scénario passe en effet librement de la loge des sœurs Johnson, deux chanteuses qui évoquent avec nostalgie et franc-parler les tribulations de leur nombreuse famille, aux blagues pendables de Dusty et Lefty, deux cow-boys de cabaret à l’humour truculent. Si les personnages des artistes ont davantage de relief et de pittoresque, ceux des techniciens ne sont pas négligés pour autant, qu’il s’agisse de la scripte affairée et complice, de la maquilleuse ou d’un bruiteur, dont on découvre tout le potentiel inventif et comique. Chacun de ces participants apporte à l’émission et au film son tempérament et une partie de son histoire, et l’on sent qu’Altman a pris à la mise en images de ce scénario un vrai plaisir de conteur : mettant quasiment sur le même plan les charmes du récit et ceux du verbe, le film entremêle sans cesse les dialogues de chansons et de slogans publicitaires, de tous ces sons qui bercent une vie, au point qu’on n’est pas loin parfois du « Je me souviens » de Georges Perec.
Bien que Garrison Keillor soit l’auteur du scénario, la voix off qui ouvre et clôt le film n’est pas la sienne, mais celle de Guy Noir, le détective privé chargé de la sécurité, qui par son costume et son allure évoque le cinéma des années 40. Ce personnage à la fois désabusé et comique, souçonneux, maladroit et parfois lyrique, est le seul qui ne se produise pas sur scène : il pourrait donc être vu comme une des incarnations possibles du réalisateur, à la fois bouffonne et lucide. C’est lui qui repèrera le premier la présence de la Mort errant dans le théâtre, non pas sous les apparences de la Faucheuse, mais sous celles d’une gracieuse blonde en imperméable blanc, femme fatale elle aussi empruntée à l’univers du film noir. Le souvenir des années 40-50 plane donc sur le film, renforcé par des références à la peinture d’Edward Hopper – les plans d’ensemble sur le « wagon-restaurant » qui ouvrent et ferment le film – et par les couleurs fanées des décors, par les volants et les imprimés à fleurs désuets dont s’habille Yolanda Johnson, la chanteuse vedette de la troupe. Ce mélange des époques et des genres renvoie The Last Show à un passé sur le point de disparaître, celui qu’évoquait Woody Allen dans Radio Days, à une Amérique familiale et chaleureuse dont l’émission donne une image idyllique que le film nuance sans cependant la détruire.
En effet, si Altman s’est montré jadis plus caustique avec les mythes de la vieille Amérique – voir Nashville, Buffalo Bill et les Indiens ou John Mac Cabe --, il ne se contente cependant pas de filmer l’émission animée par Garrison Keillor, mais il montre aussi, en se tenant à la bonne distance par rapport à ses personnages, en quoi cette troupe est bel et bien une famille, avec ses liens, mais aussi ses disputes et ses tensions. Unis par leur travail, par le plaisir de raconter et de distraire, ces saltimbanques n’ont pas accédé à la gloire, mais ils auront connu l’amitié, l’amour, la chaleur humaine, et peu importent au fond leurs ridicules ou leurs dissensions. On comprend que, face à eux, la Mort soit indulgente, et qu’elle attende pour prendre celui qu’elle est venue chercher que le vieux chanteur ait fait son dernier tour de piste. Ce décès, Keillor ne veut pas le commenter à l’antenne – « the show must go on » -- ; mais il annonce bien la mort de l’émission elle-même (la station de radio et l’emplacement du théâtre ont été vendus à des promoteurs immobiliers ), et avec elle la disparition d’une certaine Amérique, traditionnaliste mais bonne fille. Lola Johnson, la fille adolescente de Yolanda, se laissera prendre comme nous au charme désuet et à l’émotion que dégagent les vieux complices ; mais il est trop tard, la destruction du théâtre est déjà programmée. Et le dernier film de Robert Altman est à savourer comme un adieu ambigu, à la fois élégiaque, rigolard et plein de vitalité, à un artisanat sur le point de disparaître.
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