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"Je déteste les films politiques! je les détestais déjà dans les années 70!"/ "C'est toujours le moment de réaliser une comédie!"
La clé du Caïman est peut-être dans ces deux répliques, même si les deux personnages qui les prononcent sont a priori bien différents. Le premier, Bruno, relève de la fiction; il s'est fait un nom comme producteur de films de série Z tels que Mocassins assassins ou Cataractes, et il est bien étrange en effet de le retrouver aux commandes d'un projet de film sur le cavaliere Berlusconi... Le deuxième, alias Nanni Moretti lui-même incarnant son propre personnage -- ce qui montre bien que la frontière entre réalité et fiction est extrêmement perméable -- est connu à la fois pour son indépendance artistique et pour ses idées de gauche. En "refusant" ainsi, par la bouche de son personnage, de faire de son film un réquisitoire politique et en prenant le détour de la comédie, il crée une oeuvre réjouissante et stimulante, entre délire et mélancolie, où se mêlent comme dans d'autres de ses films, tout ce qui fait la vie d'un créateur de cinéma: lecture de scénarios, rapports avec les collaborateurs, confection des décors, aléas de la production ou de la recherche des acteurs -- compliqués par le caractère politique du film, qui provoque certaines réticences chez les financiers pressentis --; mais aussi les plaisirs et les doutes de la vie de famille, les histoires racontées le soir aux enfants et les tourments de la jalousie. Par la grâce du scénario, le travail et la vie, la réalité et l'imaginaire s'entrelacent et s'interpénêtrent.
Les intrigues rocambolesques des films produits jadis par Bruno inspirent ainsi les récits d'aventures horrifiques et palpitants qui font vibrer ses deux garçons, et les tournages qu'il évoque -- un film de pirates tourné dans une piscine, un film d'horreur et un western tournés en alternance dans les mêmes décors, la nuit et le jour -- relèvent du même imaginaire ludique et bricoleur, celui qui nourrissait le cinéma d'Ed Wood, célébré par Tim Burton, ou les films produits dans les années 60 par Roger Corman. Cet hommage au cinéma de genre n'a rien de condescendant: on sent qu'un même amour du métier anime Moretti et son personnage, et la vision du producteur en instance de divorce dormant dans ses studios, au milieu des bobines de ses films, a quelque chose de profondément poétique. Les procédés narratifs mêmes de ce cinéma fauché et inventif, qui associe les décors du quotidien et les rebondissements les plus farfelus, semblent avoir contaminé le film de Moretti, qui peut faire passer son spectateur d'une scène quasi-fantastique (l'origine mystérieuse de la colossale fortune du Caïman) à un repas familial à la campagne, d'une scène de comédie musicale, où des peintres se déhanchent sur un entraînant rythme oriental, au passage insolite d'un majestueux vaisseau du XVe siècle dans les rues de Rome. Cette diversité est un des plaisirs que procure le film, elle lui donne une dynamique sans nuire à l'unité profonde de son propos: diversité des visages de l'imagination, diversité de la vie, entre fous rires et douleur de perdre la femme qu'on aime; vitalité de la création, en réaction contre l'uniformisation et le décervelage que le Caïman veut instituer dans la société italienne.
Car les différentes scènes que nous pouvons voir du film imaginé par Teresa, la jeune réalisatrice que Bruno prend sous son aile, doivent être très parlantes pour les Italiens. Malgré le détour par la métaphore ou le fantastique, il est aisé d'y reconnaître les différentes étapes de l'ascension du Cavaliere : la construction d'une "ville idéale", l'acquisition d'un empire télévisuel qui permet la généralisation de divertissements faciles et vulgaires, l'accès au pouvoir politique. Moretti recrée si bien le tourbillon festif et racoleur qui accompagne chaque apparition du Caïman, son histrionisme perpétuellement souriant, qu'on se laisserait presque prendre à cet univers de pacotille. La fin seule bascule dans la fable politique très sombre, mêlant cette fois fiction et réalité d'une façon radicalement différente, pour suggérer la faillite radicale de la démocratie comme auraient pu le faire ces films politiques des années 70 que déteste tellement Bruno. Moretti est donc parvenu à nous faire rire et réfléchir, à nous émouvoir et à nous interroger, à ménager à la fois notre plaisir et notre lucidité, ce qui est la meilleure façon de résister à l'emprise du Caïman sur les esprits. Grazie, Nanni!
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