ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


Le Nouveau Monde
de Terrence Malick,
avec Colin Farrell, Q'Orianka Kilcher, Christian Bale,
August Schellenberg, Wes Studi et David Thewlis

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Les hasards d’un programme de concours nous ont fait travailler il y a quelques mois sur l’Histoire d’un voyage en terre de Brésil de Jean de Léry, récit du périple d’un colon français ayant abordé en 1557 dans le lieu qui deviendra la baie de Rio de Janeiro. Chez Terrence Malick, les colons sont anglais, et ils débarquent en Virginie au début du XVIIe siècle. Mais la proximité entre les premières images du film et le récit du XVIe siècle saute aux yeux, et donne dés lors une troublante impression de vérité: la première rencontre avec les "naturels", exubérants, joyeux, ne se lassant pas de toucher ces étranges étrangers, s’étonnant de leurs corps vêtus au milieu des corps nus et peints ; les jeux et les poursuites des jeunes Indiens dans la verdure luxuriante de cette terre nouvelle, contrastant avec l’atmosphère du fort sommairement bâti par les Anglais, où règnent la saleté, la fièvre de l’or et la dureté des rapports hiérarchiques; la découverte d’un univers harmonieux, à la fois désirable et menacé par les nouveaux venus.

Il est cependant difficile de savoir si Malick a lu Léry comme il a lu Montaigne, par lui explicitement cité. Mais il est sûr que son film n’est pas la reconstitution d’une réalité historique: les séquences "occidentales", qu’elles se déroulent en Amérique ou en Europe, suggèrent de façon frappante la réalité de la vie sociale au début du XVIIe siècle, mais ne s’appuient pourtant que sur quelques indices -- costumes, détails d’architecture, références picturales -- ; et l’image du Nouveau Monde n’est pas celle d’un paysage ou d’une tribu précise, mais plutôt celle d’un paradis retrouvé. Là où le chef et les commanditaires de l’expédition voient de nouvelles terres à exploiter, des possiblités d’expansion pour la civilisation occidentale, le capitaine Smith, héros rebelle à ces valeurs, va découvrir avec émerveillement une nature à la fois intacte et accueillante, presque plus rêvée que réelle.

Ces séquences idylliques, nous les avons déjà vues: au début de La Ligne rouge, quand le soldat Witt découvrait le paradis terrestre des Mélanésiens, peuple doux, indolent, dont la christianisation n’empêchait pas la parfaite harmonie avec la nature. Smith et les vaisseaux des colons permettent à Malick de remonter plus loin, vers les origines du mythe; mais les Indiens qu’évoque Le Nouveau Monde offrent une image différente du "bon sauvage": leur relation à la grande mère nature est empreinte de mysticisme, mais aussi d’une magie parfois inquiétante, et les Indiens seront des hôtes affables mais méfiants, puis des guerriers capables de résistance. Mais alors il sera trop tard : le colonialisme européen aura déjà commencé à pousser ses racines et à affirmer ses droits : "la terre est à ceux qui la cultivent", non à ceux qui en récoltent les fruits gracieusement donnés. A sa manière mi-narrative, mi-poétique, Malick tente donc ici d’évoquer les origines de l’histoire américaine, de cette civilisation dont il semble issu pour mieux la nier, évoquant ici comme dans Badlands, Les Moissons du ciel ou La Ligne rouge la nostalgie d’une innocence devenue impossible.

La Ligne rouge montrait l’aventure d’un détachement américain perdu dans les paysages de Guadalcanal comme une somme d’individualités dont les différentes voix se conjuguaient en une sorte de symphonie humaine, alors que leur action destructrice s’opposait à l’infinie diversité de la nature-mère. Malick, ici, simplifie cette construction polyphonique et semble revenir, comme dans Badlands et Les Moissons du ciel, au récit d’une relation amoureuse prise comme une métaphore des relations entre l’homme et le monde. Mais la parabole est ici particulièrement lisible : devenu l’hôte des Indiens, le capitaine Smith devient l’ami, puis l’amant de la très jeune et ravissante Pocahontas, fille du chef de la tribu. La juxtaposition des images et l’entrelacement des voix off suggèrent l’union des sensiblités, et l’idylle dans les déserts du Nouveau Monde devient, comme dans Atala de Chateaubriand, le rêve réalisé d’une relation parfaite avec l’autre et avec la nature. Mais Malick semble ici perdre la saissante justesse de ses premières séquences, et ce parce que la lecture de ces scènes d’harmonie amoureuse paraît trop simple, trop univoque: la magie de Badlands et des Moissons du ciel résidait dans le non-dit, les ellipses du récit, voire le mutisme étrange des protagonistes ; les amoureux du Nouveau Monde et la musique qui les accompagne évoquent leur amour avec éloquence, mais sans y laisser subsister de mystère.

Le thème central du Nouveau Monde semble donc être d’abord cette idylle en dehors de l’Histoire. Mais le rêve de retour à la nature que semble caresser le capitaine Smith n’a qu’un temps : l’Occidental ne peut se détacher durablement de sa civilisation, et il lui faut retourner au fort et à la dure réalité de ses devoirs. Mais l’Amérique, elle, a son Histoire devant elle, et Pocahontas peut changer, évoluer, dût-elle y perdre une partie de son être. Incarnation d’une nature vierge et généreuse, la princesse indienne va, dans son innocence, nourrir les Blancs affamés par l’hiver, avant d’être par eux prise en otage, puis éloignée de ses racines. Cette acculturation progressive du personnage a elle aussi une valeur de métaphore : l’adolescente pleine de grâce, libre et rieuse, verra son corps emprisonné dans un corset, une longue jupe, des chaussures, elle perdra son nom, et descendra du statut de princesse à celui de fermière ; de même, la terre libre, inviolée, qu’elle parcourait naguère va devenir un territoire défrichable et cultivable, rebaptisé par les Européens. Cette métaphore est elle aussi très lisible, et le récit, bien qu’allusif, se fait ici plus linéaire, comme s’il admettait le joug de la logique narrative traditionnelle; mais le quasi-mutisme de la jeune fille, sa douleur puis son acceptation silencieuse parviennent à imposer le sens sans trop l’expliciter, ni même l’éclairer outre mesure. La belle nature vierge n’est plus qu’un objet de regret; mais la princesse indienne trouvera dans son union avec un colon patient et bon une forme de bonheur simplement humain ; mais elle partira avec lui en Angleterre, et mourra finalement de ce contact avec l’Ancien Monde.

Quelle histoire faudrait-il préférer ? la légende d’un amour harmonieux, d’un retour possible à la nature originelle ? l’inéluctabilité du basculement dans l’Histoire et de la métamorphose du Nouveau Monde ? ou le sentiment inévitable de la perte et de la nostalgie ? Comme Jean-Jacques Rousseau, Malick est le chantre de la nature ; mais comme lui il sait que cette nature n’existe plus que par fragments, par instants fugitifs que sa caméra capte inlassablement ; et il sait que son cinéma ne peut plus être qu’élégie, c’est-à-dire regret d’un bonheur disparu.


Voir aussi "Correspondances" du même auteur.


Catherine Raucy