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Une photographie de Mari Mahr


Le Temps qui reste
un film de François Ozon
avec Melvil Poupaud, Jeanne Moreau, Valeria Bruni-Tedeschi
Christian Sengewald, Marie Rivière et Daniel Duval

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Melvil Poupaud avait été en 1996 le séducteur charmant du Conte d’été de Rohmer, Marie Rivière, qui joue ici sa mère, avait été l’héroïne à la fois touchante et crispante du Rayon vert (1986). Et l’on retrouve dans la dernière séquence du film cette plage familiale et ensoleillée qui a souvent accueilli les jeux, les atermoiements et les marivaudages des très jeunes femmes que Rohmer aimait à filmer dans les années 1980-1990. Cette filiation n’est sans doute pas l’effet d’un hasard: Ozon, comme Rohmer mais avec un regard plus acerbe que son aîné, aime épier les hésitations et les méandres du sentiment. Mais il filme ici un jeune homme très contemporain, un photographe de mode habitué des bars homosexuels, et son sujet n’est pas le marivaudage, mais un rendez-vous inéluctable: celui que cet homme a avec la mort, depuis qu’il sait qu’il est atteint d’un cancer généralisé qui ne lui laisse que quelques mois à vivre. Ou plus exactement le sujet du film est bien le temps qui reste, une fois que Romain, le héros, a appris cette nouvelle: ce temps, que choisir d’en faire? quel nouveau rapport aux autre faut-il ou non mettre en place? faut-il dire ou pas à ces vivants que l’on va mourir, quand on ressent à la fois l’injustice et l’incongruité de ce sort?

Un tel sujet semble appeler le mélodrame et l’attendrissement consensuel. Mais son traitement évite au film toute contamination de ce genre. Bien sûr nous voyons parfois Romain craquer, pleurer, nous devinons ses souffrances à travers quelques scènes. Mais ces moments restent rares, et la fragilisation physique est surtout suggérée par le jeu de Melvil Poupaud, par sa démarche un peu incertaine, par la façon dont, sentant l’été et la fin approcher, il coupe ces cheveux qu’il ne voulait pas perdre sous l’effet de la chimiothérapie. Ozon ne va pas jusqu’à l’observation à la fois clinique et écorchée à laquelle s’était livré Patrice Chéreau dans Son frère. Mais la diparition qui s’annonce est celle d’un corps autant que d’une sensiblité: mourir à trente ans, c’est perdre un corps en plein épanouissement , c’est éprouver à la fois un désir de vivre qui accentue la douleur de mourir et un dégoût de cette vie que l’on va être seul a perdre. Cet éloignement, cette hargne parfois, Ozon ne criant pas de les montrer, voire de les souligner, tout comme il ne craint pas d’évoquer la crudité, la brutalité, mais aussi la tendresse qui peuvent se manifester dans le désir homosexuel. On peut penser qu’il lui importe peu de choquer, parce qu’il veut approcher la vérité de l’histoire qu’il a choisie.

Et on peut remarquer aussi qu’il ne cherche pas à idéaliser son personnage. Plutôt gâté par la nature et par la vie, Romain n’est pas «gentil», et il mettra du temps, même dans cet état d’urgence, à s’ouvrir aux autres: il se découvre à sa grand-mère (admirable Jeanne Moreau, encore sensuelle et si pudique dans l’expression des sentiments), à son médecin, à des inconnus, mais trop tard, et pas assez, à ses parents, à sa soeur, à son ancien amant. Il n’a pas le temps d’inventer un nouveau rapport au monde, mais balance durant tout le film entre le retour rêvé vers les enchantements et les découvertes de l’enfance et la tentation du repli, de l’isolement contre un avenir dont il est exclus; entre la solitude, le silence et le désir de retrouver une communion, de fixer encore quelques images du monde.

Nous ne verrons pas ces photographies prises à la dérobée, comme si l’essentiel restait l’instant, la collection d’instants que Romain s’est ainsi constituée pour lui-même. Il n’y aura pas de survie, pas de pérennité de l’oeuvre, puisque la photographie de mode est un art futile et éphémère et que ces images intimes nous resteront inaccessibles. Il ne restera que cette observation de la fin d’un être qui parvient peu à peu au dépouillement, à l’élémentaire, à une mort à la fois solitaire et sereine, presque inaperçue. Après avoir observé dans Sous le sable la façon dont une femme pouvait glisser doucement dans une folie plus gratifiante que le deuil, François Ozon s’est donné une fois de plus un sujet difficile, qu’il a su traiter à la fois avec distance et délicatesse.


Catherine Raucy