Igor a grandi. Jérémie Renier avait débuté au cinéma à 15 ans dans La Promesse (1996), le film qui a révélé au grand public le cinéma des Dardenne, leur façon d'approcher la réalité au plus près des personnages, de leurs déplacements, de leurs gestes. A la fin de La Promesse, Igor partait, rompait avec son père, trafiquant et exploiteur de travaileurs immigrés. Mais ce père était aussi celui qui le protégeait, établissait avec lui une complicité d'hommes: pour rompre ce lien, il avait fallu qu'un autre se construise, celui de la promesse faite à Hamidou, victime de ses conditions de travail précaires, celui de l'engagement envers la femme d'Hamidou. Et Igor, dans cet itinéraire, se découvrait lui-même: capable d'être responsable vis-à-vis des autres, et capable de retrouver sa propre dignité.
A cause de cette évolution, on ne peut pas se dire qu'Igor, huit ans plus tard, pourrait agir comme Bruno, le jeune père de L'Enfant. Mais on peut se dire que ce nouveau personnage, à sa manière plus frustre, plus instinctive, va suivre le même chemin qu'Igor. Pourtant le début du film est abrupt: Sonia, toute jeune encore, presque une enfant, débarque de la maternité, son bébé serré contre elle. Mais elle n'a plus de chez elle: Bruno, son copain, a loué son studio pour une semaine, pour se procurer de l'argent entre deux coups,vols ou petits trafics. Bruno, elle le retrouve un peu plus tard, son bébé toujours sous le bras. La complicité entre les deux jeunes gens est visible, joueuse, une peu brutale, comme celle de deux gamins qui se bousculent. Mais la présence de l'enfant doit changer leur existence: si Sonia a déjà pour le petit des regards, des gestes, des précautions de mère, Bruno, lui, est encore embarrassé, voire indifférent: sa paternité n'a guère de sens pour lui, n'est qu'une signature sur un bout de papier.
Il vit dans l'immédiat, dans l'instant: une occasion à saisir, un désir à satisfaire; la débrouille pour les jours de dèche, et les jours de poches pleines on se paye un blouson de cuir, un cabriolet de location: ³L'argent, on en trouve toujours, pourquoi le garder?² Aux yeux de la police, Bruno n'est qu'un chef de bande qui organise de petits larcins et en écoule le produit, servant d'intermédiaire entre des collégiens qu'il rétribue au pourcentage et des receleurs anonymes. Quelques adultes apparaissent dans le film: policiers, infirmières, commerçants, une mère résignée et presque indifférente; mais ils restent curieusement à la marge de cet univers adolescent, de cette ³jungle d'asphalte², entre rivière boueuse et friches industrielles, dont Bruno et ses copains connaissent toutes les caches. Certains tentent de poser des interdits, de rappeler quelques règles; mais c'est de l'intérieur que cet univers doit se transformer, et c'est le hasard qui va faire basculer les choses.
Une allusion suffit, et quelques heures: Bruno va vendre l'enfant pour quelques milliers d'euros, puis découvrir à quel point Sonia lui est attachée, à quel point lui-même a besoin de Sonia. Il lui faudra alors réparer, récupérer l'enfant, et découvrir dans quel engrenage il s'est fait prendre. Celui qui n'avait pas d'attaches, pas de souci du lendemain, est désormais attaché à deux êtres et prisonnier de l'erreur qu'il a commise. Celui qui n'avait pas de barrières morales découvre qu'il a mal agi quand il est mis en face de la douleur et de la colère de ceux qu'il a mis en danger. Sonia, sortant de la maternité, semblait déjà mûre pour changer de vie; Bruno, lui, avait besoin de ce détour et de cette faute pour le faire et devenir un être responsable.
Cet itinéraire, les Dardenne le resserrent dans le temps et dans l'espace, se concentrant sur les actes et les découvertes de leur personnage; ils l'enregistrent en se gardant de le juger, et n'invitent aucunement le spectateur à le faire. Ils montrent simplement qu'il est facile à notre époque, dans nos villes d'Europe, de vendre un enfant ou de brutaliser un homme; comme dans Rosetta, ils montrent une jeunesse abandonnée à elle-même, vivant au jour le jour sans que la société s'en inquiète vraiment, et qui réinvente l'amour et l'humanité à sa mesure. Plus encore que dans leurs autres films, ils montrent ici l'homme dans sa nature brute, amorale car vouée à la survie, mais aussi l'homme capable de découvrir l'essentiel: la réalité de l'autre.