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Une photographie de
Mari
Mahr
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Retour sur un César:
L'Esquive,
d'Abdellatif Kechiche,
avec Osman Elkharraz, Sara Forestier, Sabrina Ouazani,
Nanou Benhamou et Rachid Hami
Par Catherine
Raucy
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Sommaire
'Cinéma'
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Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'Esquive n'est pas un film facile. Loin d'être une simple captation de la vie des jeunes habitants des cités, il articule son propos autour d'une intrigue clairement inspirée par le théâtre de Marivaux: la représentaion du Jeu de l'amour et du hasard dans un spectacle de fin de trimestre est l'un des enjeux du récit, mais ce théâtre fournit aussi au film son modèle de fonctionnement centré sur les imbroglios amoureux et le rôle fondamental accordé au langage.
L'intrigue amoureuse proprement dite est à la fois simple, par le petit nombre de personnages qu'elle met en jeu, et compliquée: Abdelkrim, dit Krimo, un adolescent d'une quinzaine d'années, plutôt renfermé et secret, se fait congédier par Magalie, qui est sa petite amie depuis deux ans. Il se laisse ensuite entraîner par Lydia, une amie d'enfance, dans un jeu mi-amoureux, mi-théâtral, dont la pièce de Marivaux est le centre: Krimo "flashe" sur Lydia étrennant sa belle robe d'actrice, il assiste aux répétitions, puis soudoie le garçon qui doit jouer Arlequin, l'amoureux de Lydia-Lisette, pour pouvoir travailler la pièce avec elle, et donc jouir davantage de sa présence. On le voit, la pièce de Marivaux n'est pas un élément annexe de l'intrigue, mais bien plutôt ce qui la déclenche et lui fournit une partie de ses développements: le garçon, alors en plein désarroi amoureux, semble sensible à la part d'exceptionnel que découvre le théâtre, au charme de cet "autre monde", si différent du décor terne de la cité. Mais le charme ne sera pas assez puissant: paralysé à la fois par l'amour et par son handicap scolaire, Krimo se révèlera incapable de tenir son rôle, et sera finalement évincé de la représentation, ce qui coupera court à ses relations avec Lydia.
Ce résumé a un défaut: il n'est fait que selon le point de vue de Krimo, alors que le film, fidèle en cela à son modèle théâtral, multiplie les points de vue sur l'intrigue, selon les regards et les commentaires que portent sur elle les personnages. Car ce qui est bien montré, c'est que dans le monde des adolescents, l'amour ne saurait être une affaire uniquement privée: les copines de Lydia commentent "l'entrée en scène" de Krimo, s'inquiètent des dispositions de Lydia à son égard, elles s'indignent, houspillent ou compatissent; Rachid, le copain de Krimo, s'irrite du trouble que vit son ami, va jusqu'à des menaces pour obtenir une mise au clair des sentiments de chacun. L'indécision de Lydia fait durer le suspens, nourrit l'intrigue, et cette publicité des relations, on le sent bien, est à la fois ce qui les intensifie et ce qui les paralyse. Le cheminement secret de l'amour devient l'objet de débats publics, et cela rejoint bien le contenu du théâtre de Marivaux, dans lequel, qu'il s'agisse du Jeu de l'amour et du hasard ou de la Double inconstance, l'évolution des sentiments est à la fois souterraine et très discutée, que ce soit entre les principaux intéressés ou entre les personnages secondaires. La pression de la famille ou du groupe social joue dés lors un rôle non négligeable dans une relation qui pourtant ne semble concerner que deux individus: c'est ce que montrent et Marvaux et Abdellatif Kechiche.
Mais l'Esquive n'est pas la simple transposition des principes de l'intrigue marivaudienne dans l'univers des cités, ou plutôt cette transposition ne saurait être simple. Le jeu des sentiments "parle" aux jeunes comédiens amateurs, mais le thème de la disconvenance sociale aussi: la scène que l'on voit plusieurs fois travaillée et répétée oppose, au moment où vont se révéler leurs véritables conditions, une Lisette fine, au langage mesuré, point déplacée dans le rôle de la maîtresse, et un Arlequin plus maladroit, aux galanteries excessives, qui donne du maître une image plutôt parodique. Dans le cadre du cours de théâtre donné aux adolescents, le professeur insiste à la fois sur l'enjeu de la scène: la révélation d'une disparité sociale -- la servante proposant sa main à un maître, le valet proposant la sienne à une dame -- et sur la manière dont Marivaux résoud le problème en évitant finalement à ses personnages de se déclasser. La fin du film montre que la petite troupe d'amateurs représentera bien l'ensemble de la pièce; mais la scène choisie est à la fois l'une des plus accessibles -- les enjeux dramatiques et le comique de langage y sont particulièrement perceptibles -- et l'une de celles où ce problème de la disconvenance est vraiment central. Par ailleurs, en échangeant sa place de spectateur contre celle d'acteur, Krimo apporte au personnage d'Arlequin la charge d'un amour encore non formulé, qui pourrait donner à la scène une plus grande force dramatique. Mais le poids du réel est trop grand -- nouvelle illustration du Paradoxe sur le comédien de Diderot --, et l'amoureux reste transi, bloqué à la fois par son sentiment et par le langage étranger dans lequel il a essayé de se glisser pour le dire. La disparité entre les classes -- tous les personnages apartiennent au même milieu -- est remplacée par une inégalité dans la maîtrise du langage et de la communication.
En effet, le film montre bien que, malgré l'aide apportée par l'enseignante, la relation des élèves avec le texte n'est pas facile: même éclaircie par une grille de lecture simple, la pièce de Marivaux apparaît en effet comme un langage autre, un univers linguistique difficile à aborder pour certains d'entre eux, et en particulier pour Krimo. Cette coexistence et cette opposition de différents types de langage est un autre des enjeux du film, qui, mine de rien, multiplie les difficultés pour l'appréhension du spectateur adulte de 35 à 77 ans... A la langue allusive et parfois contournée du dramaturge du XVIIIe siècle s'oppose la "tchatche" que pratiquent les adolescents entre eux, ce feu roulant d'interjections, d'exclamatives, de métaphores et de termes argotiques qui constamment travestissent leur discours et exagèrent leurs entiments jusqu'à l'esbrouffe: Krimo "kiffe" Lydia, dont la robe "déchire" parce qu'elle est "trop belle", et cet amour le rend "ouf", pendant que Lydia se fait traiter de "pute" par Magali, furieuse d'avoir été évincée, mais aussi par Rachid ou même par ses copines, qui ne comprennent pas ses hésitations et s'irritent de la voir mener le garçon par le bout du nez. Ce langage "saoûlant", fréquemment agressif -- on pense parfois à la Haine, de Mathieu Kassovitz --, est, par rapport à celui de Marivaux, une autre forme d'esquive : l'extraversion, l'exagération constante ne permettent pas de dire la subtilité, l'indécision des sentiments. Même les confidences entre filles, les dialogues avec le choeur des copines qui commentent l'action, ne permettent pas à l'héroïne de ce marivaudage moderne de voir plus clair dans ce qu'elle veut, tant les relations entre filles et garçons semblent codées, régies par un ensemble de valeurs établies que ce langage reflète à sa façon, évoquant les droits, les règles de comportement, la vengeance qu'autoriserait un code d'honneur approuvé par le groupe.
Les adultes, eux, ne sauraient intervenir dans ces querelles; un troisième type de langage leur est d'ailleurs réservé, et l'on voit ainsi Rachid, si brutal parfois dans ses paroles et ses gestes avec Lydia et ses amies, tenir à la mère de Krimo un langage déférent et neutre, un langage susceptible de rassurer les adultes et de dresser un écran protecteur entre eux et les activités des jeunes. Ce jeu avec différents langages, qui est présent aussi chez Marivaux, montre bien que les mots dissimulent plus qu'ils n'explicitent la réalité, et que l'habileté dans le maniement des différents niveaux de langue est la marque d'une certaine maîtrise. Rachid, expert en petits trafics, en négociations et en tentatives d'intimidation, tente de jouer ce rôle de maître de jeu, tout comme désire le faire Lydia, qui sait marchander le prix de sa robe avec acharnement, et revendique le droit de différer sa décision. Tous deux s'opposent à Krimo, mutique, mal à l'aise avec le langage, et qui tente en désespoir de cause d'exprimer son désir par le geste, quitte à se faire rembarrer. Mais quand on n'est pas doué avec les mots, quel langage peut-on employer? Le langage visuel. Celui des dessins de voyage et d'évasion que Krimo envoie à son père emprisonné; celui des gestes, des expressions, des regards; celui de la caméra qui en les captant capte derrière les mots les états d'âme des adolescents; le chagrin, la timidité, la peur, la colère, l'émotion, ce sont les images qui les disent, et Adellatif Kechiche rejoint ici le cinéma d'un Ken Loach, ce cinéma qui n'a pas son pareil pour mettre en valeur la beauté propre de ses personnages, et leur humanité singulière.
Catherine Raucy
Pour faire écho à la vision du film, on recommandera la lecture de
De Marivaux et du Loft, petites leçons de littérature au lycée,
de Catherine Henri (éditions P.O.L., 2003).
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Catherine
Raucy
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