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Michael
Mann est à coup sûr l'un des cinéastes hollywoodiens les plus intéressants
de ces dernières années. Formé à l'école de la télévision et de
la publicité, comme l'a été Ridley Scott, il pratique un cinéma
qui se caractérise à la fois par l'efficacité du spectacle et par
la rigueur avec laquelle celui-ci est construit et filmé.
En 1986, avec Manhunter (le titre français est Le
Sixième sens), il signe une adaptation du Dragon rouge
de Thomas Harris -- le roman précède Le Silence des agneaux,
et met déjà en scène Hannibal Lecter, dans un rôle secondaire --.
Le film n'atteint pas tout à fait à la sombre intensité du livre,
mais instaure peu à peu le malaise grâce à une réalisation sobre
et sans fioritures, qui laisse les scènes se développer à leur mesure
et ne sacrifie jamais la crédibilité à la dramatisation. En 1992,
son adaptation très libre du Dernier des Mohicans bouscule
l'intrigue imaginée par Fenimore Cooper, mais privilégie le panache
du roman d'aventures, la beauté grandiose de la nature américaine
et le jeu très physique de Daniel Day-Lewis, tout en donnant des
rapports ambigus entre les Indiens, les Anglais et les Français
dans la Nouvelle-Angleterre de la fin du XVIIIe siècle un aperçu
rapide, mais assez juste. En 1995, avec Heat, il donne à
Robert de Niro un rôle de gangster guetté par l'échec tragique qui
rappelle, par certains côtés, ceux qui lui avait confiés Martin
Scorcese dans Les Affranchis et dans Casino, sorti
d'ailleurs la même année. Et le reste de l'affiche n'est pas moins
prestigieux, qui associe à De Niro Diane Venora, qui joua la compagne
de Charlie Parker dans le Bird de Clint Eastwood, et surtout
Al Pacino, dont le charisme de fauve fatigué n'est plus à célébrer.
Minutieusement construit, le récit de Heat fait monter la
tension jusqu'à l'affrontement final, et il est remarquable à la
fois par son souci du détail vrai et par la manière dont le filmage
tire parti de l'espace urbain et moderne, réussissant là encore
à concilier l'efficacité et l'authenticité.
Ces qualités se retrouveront à leur plus haut point dans les
deux films suivants, Révélations (1999) et Ali (2001).
Mais ces deux films-dossiers leur ajoutent une dimension documentaire
qui renforce considérablement leur intérêt. En dépit de leurs qualités,
les précédents films de Mann étaient d'abord des films de genre:
le thriller angoissant, l'aventure épique, le film noir. Révélations
et Ali débordent, eux, ce qu'on pourrait considérer comme
leurs frontières (le film de procès, le biopic) pour devenir
des sommes, des documents humains. Révélations, qui associe
Russell Crowe, dans une performance étonnante, et Al Pacino, au
jeu tendu et pugnace, évoque le procès qui oppose une grande firme
du tabac à l'un de ses chercheurs qui, aidé d'un journaliste de
la chaîne CBS, veut dénoncer ses malversations et sa culture de
désinformation. Mettant son talent au service d'une histoire réelle,
au contenu politique fort, Mann présente un travail remarquable
par sa rigueur, qui donne à découvrir de l'intérieur, pas à pas,
le combat personnel livré par ses deux personnages principaux contre
leurs hiérarchies respectives, mais aussi contre eux-mêmes, sans
simplifier ni héroïser sommairement les individus qu'il décrit.
Avec Ali, Mann aborde un projet encore plus ambitieux
et risqué: l'évocation d'un monstre sacré de la boxe américaine
et de deux de ses combats historiques. Mais au-delà du souci maniaque
d'authenticité qui marque cette reconstitution -- les vidéos des
combats ont été étudiées plan par plan --, et du jeu remarquable
de Will Smith, tout entier au service de son sujet, l'un des intérêts
du film est qu'il se penche sur une période particulièrement troublée
de l'histoire américaine (celle de la guerre du Vietnam, des Blacks
Muslims, de l'assassinat de Malcolm X) et sur le combat mythique
de Muhammad Ali contre Georges Foreman, organisé au Zaïre. L'histoire
d'Ali est en effet aussi une histoire collective, et le film étudie
bien le contexte dans lequel s'est développée la personnalité du
champion. Une longue séquence située dans la banlieue de Kinshasa
montre également comment Ali prend conscience de son identité africaine
au contact de ses admirateurs zaïrois. Comme le début de Révélations,
qui montrait l'interview d'un chef religieux musulman, cette séquence
évoque une réalité fort peu représentée habituellement dans le cinéma
hollywoodien. C'est cette curiosité pour des territoires peu explorés,
alliée à ses indéniables compétences de réalisateur, qui donne au
cinéma de Mann sa singularité: ses films, très souvent, mettent
ainsi en contact des mondes hétérogènes, mais secrètement liés entre
eux: les Blancs et les Indiens, l'univers secret des grandes entreprises
et celui du simple citoyen, l'Occident et l'Afrique musulmane, le
monde ordinaire et le monde du crime ou celui de la folie: le spectateur
et le monde inconnu que le cinéma peut lui découvrir.
Après ce parcours, que dire de Collatéral? Le dernier
opus de Michael Mann semble a priori marquer un retour au film noir
et à l'espace urbain de Heat. Il présente en effet l'errance
nocturne de deux personnages, un tueur à gages venu à Los Angeles
exécuter un certain nombre de contrats, et le chauffeur de taxi
qu'il force à le conduire auprès de ses victimes. Le dispositif
est minimaliste, et n'offre pas au film la matière documentaire
qui rendait si passionnantes les deux oeuvres qui l'ont précédé.
Par ailleurs, ce dispositif ne se soucie pas outre mesure de vraisemblance,
le premier de ses objectifs étant de faire durer le suspens: Alex,
le chauffeur de taxi, homme ordinaire qui rêve d'une autre vie,
ne se retournera que tardivement contre son ambigu corrupteur, après
avoir appris à son contact un certain nombre de ruses et de préceptes.
Le script de Stuart Bettie et l'adaptation que Mann en a faite exploitent
la situation avec une certaine lourdeur: la séquence d'ouverture
semble laborieuse, et rend la fin plutôt prévisible; les adages
distillés par Vincent, le tueur au costume impeccable et à la chevelure
argentée, relèvent d'un nietszchéisme fort simplifié, et les tentatives
faites pour lui évoquer une enfance à problèmes semblent plates
et stéréotypées; enfin le glissement qui s'opère d'une relation
dominant-otage à une relation maître-disciple est montré de façon
trop schématique pour que les aspects les plus intéressants en soient
véritablement exploités. Jamie Foxx, qu'on a vu à la fois séduisant
et ambigu dans les rôle du gourou personnel d'Ali, n'est guère mis
en valeur par un personnage plutôt terne et trop facilement impressionnable;
et le jeu de Tom Cruise, fascinant et concentré naguère dans Minority
Report de Steven Spielberg et dans Mission impossible
de Brian de Palma, semble ici répétitif et limité. C'est que le
film semble hésiter entre l'exercice de style virtuose, fasciné
par l'espace urbain nocturne et les difficultés techniques que suppose
sa mise en images, et une dimension sociologique et psychologique
qui reste ici trop sommaire. On peut être séduit par la beauté et
la complexité du jeu sur les éclairages et les angles de prise de
vue; mais il manque à ce film, me semble-t-il, l'un des principaux
ingrédients des grandes réussites hollywoodiennes: "une bonne
histoire".
Les séquences évoquant l'enquête des policiers ont cependant
davantage de vérité, et les seconds rôles (ceux de Mark Ruffalo,
Javier Bardem et Irma P. Hall entre autres) sont dessinés rapidement,
mais avec précision. La dernière demie-heure est même d'assez belle
tenue: une fusillade dans une boîte de nuit envahie de silhouettes,
d'images et de sons montre une virtuosité sans failles, et Tom Cruise,
quittant une psychologie qui n'est qu'apparence, se révèle bien
plus convaincant en tueur glaçant, en machine à tuer abattant l'un
après l'autre les obstacles que lui oppose l'ex-chauffeur devenu
son adversaire. Ces dernières séquences d'action pure effacent quelque
peu l'ennui, ou tout au moins le détachement que l'on peut ressentir
devant le reste du film. Il n'est pas facile sans doute de retrouver
des sujets aussi forts que ceux d'Ali ou de Révélations,
et certaines des qualités de Michael Mann restent bien sûr visibles
dans Collatéral, que l'on peut considérer comme un exercice
de mise en scène où le réalisateur affronte des défis esthétiques
qui peuvent avoir leur intérêt. Mais il nous doit néammoins une
revanche...
Catherine
Raucy
P.S.: Aux lecteurs que l'oeuvre de Michael Mann intéresse, je recommande
la lecture d'un fort bon article de Hervé Deplasse, paru dans le
numéro anniversaire de la revue Brazil, en septembre 2004.
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