ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


Clean
un film français d'Olivier Assayas
avec Maggie Cheung, Nick Nolte,
Beatrice Dalle, Jeanne Balibar et Rémi Martin

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

 Olivier Assayas aime peindre des groupes et leur univers. Dans Irma Vep (1996) et dans Fin août, début septembre (1999), il donnait à voir deux mondes qui lui sont proches, celui du cinéma et celui des intellectuels et de l'édition. Ces deux films, très différents, illustraient bien aussi la diversité des "manières" du réalisateur, attiré par le cinéma expérimental, mais aussi par un mode de narration plus classique, adapté à des fictions intimistes, comme c'est le cas aussi des Destinées sentimentales (2000), qui en même temps que l'histoire d'un couple évoquait celle d'un milieu finalement peu connu, celui des grands industriels porcelainiers de la région de Limoges. Et son film suivant, le mal-aimé Demonlover (2002) revenait à une forme plus avant-gardiste en accord avec son sujet, la lutte de deux multinationales et le monde des mangas et des internautes.

Attiré à la fois par l'évocation de l'intime et par les différents visages de la modernité, l'ancien critique des Cahiers du cinéma ne réussit jamais si bien que lorsqu'il trouve vis-à-vis de son sujet une position qui lui soit véritablement personnelle, et qui fait alors de lui un intermédiaire lucide et sensible entre le monde qu'il dépeint et le spectateur. Son intérêt pour certaines formes de modernité semble relever davantage d'une position volontariste, d'un désir sincère mais un peu forcé d'être de son temps. Mais il dépasse ce désir d'ouverture intellectuelle dans les films dont le scénario met en scène une interrogation existentielle assez proche finalement de son propre parcours: le questionnement moral et la détermination d'un avenir dans Désordre (1986) son premier film; le cinéma comme héritage, entre recherche artistique et complaisance commerciale (Irma Vep); le couple, le travail et la création (Les Destinées sentimentales, Fin août début septembre).

 Clean, qui a valu à la très belle Maggie Cheung le prix d'interprétation féminine au festival de Cannes 2004, clôt une période commencée avec Irma Vep. Star du cinéma de Hong-Kong, mais aussi égérie du cinéaste Wong-Kar-Wai, Maggie Cheung joue dans Irma Vep son propre rôle, à la fois icône de cinéma et étrangère un peu perdue dans le brouillon ludique d'un tournage à la française -- on pense parfois à La Nuit américaine de François Truffaut --. Pour Clean, la donne a radicalement changé: Maggie Cheung est désormais pour beaucoup la belle mystérieuse d'In the Mood for Love, l'envoûtante élégie de Wong-Kar-Wai; et elle a été aussi, pendant plusieurs années, la compagne d'Olivier Assayas. Clean, histoire déchirante et pudique d'une rock-star déchue contrainte de se libérer de la drogue si elle veut renouer avec son jeune fils, est nourri de cette connaissance de la femme et des ressources de l'actrice. Cadeau de séparation, le film raconte lui-même comment une femme se sépare de la mauvaise part de son passé pour reconstruire une vie nouvelle sans pour autant se renier.

Compagne de Lee Hauser, un musicien dont la carrière s'enlise, Emily Wang apparaît au début du film comme une beauté fatiguée et agressive, une ex-diva du rock mal aimée et irrémédiablement égarée dans les mirages de la drogue; comme pour signifier son déclin, la caméra la délaisse pour s'attarder sur un groupe à la gloire montante, sur l'énergie rageuse d'une jeune chanteuse. Explorant cette fois le monde du rock, Assayas en montre les lumières et les éclats, mais surtout les ombres et les coulisses: les contrats à trouver, les mois de galère à la recherche d'un agent, les pannes d'inspiration, les rapports ambigus entre drogue et création. Artistes naguère célèbres sur la scène alternative, Lee et Emily sont en passe de devenir des loosers, quand Lee meurt d'une overdose: pendant que les maisons de disques se disputent l'exclusivité de ses rééditions et de ses inédits, Emily, désormais isolée, rejetée par ses pairs, va descendre, puis remonter la pente. La situation qu'Assayas expose au point de départ de son film n'est pas sans rappeler certains épisodes plus ou moins récents de l'histoire du rock: le couple John Lennon - Yoko Ono; le suicide de Kurt Cobain et la destinée de son épouse, la controversée Courtney Love; la mort accidentelle de Jeff Buckley et le succès de ses disques posthumes. Mais la comparaison s'arrête là, car le réalisateur a décidé d'accompagner son héroïne, de la montrer dans ses fêlures, d'observer la façon dont va émerger progressivement en elle la résolution de s'en sortir, loin des regards des journalistes et des lumières d'une célébrité douteuse.

"Le cinéma, disait François Truffaut, c'est faire faire de jolies choses à de jolies femmes"; Assayas, lui,  confronte la beauté de son actrice à des décors, à des vêtements qui ne la mettent guère en valeur. Uniforme de prisonnière, banlieues industrielles, motels américains miteux, rues étroites, restaurant parisien bondé où Emily exerce maladroitement la profession de serveuse: le personnage se cogne au décor, se perd dans la foule des voitures ou des passants, dans une égale déréliction. A Paris, où elle est venue retrouver le milieu de sa jeunesse, Emily semble seulement survivre, et n'avoir de contact qu'avec son dealer, prolongeant sans s'en rendre compte les conditions de sa déchéance. Une succession de déboires provoque, souterrainement, sa prise de conscience, et elle va tenter de renouer avec d'anciennes connaissances, toujours liées au monde de la musique, de la scène et de la télévision. Mais le temps a passé, la mode a tourné, et ses amies, devenues des trentenaires carriéristes ou nonchalantes (Jeanne Balibar et Béatrice Dalle sont étonnantes dans ces rôles plein de non-dits), ne lui seront pas d'un grand secours: nouveaux leurres, nouvelles déconvenues. Mais la progression d'une vie n'est-elle pas faite de ces erreurs de parcours et du savoir qu'on en tire, plutôt que d'une gloire parfois illusoire? "Vous êtes abîmée, vous avez pris des coups, mais vous continuez à vous battre", dit en substance une jeune admiratrice d'Emily. Peu importe que la phrase, au moment où elle est prononcée, ne soit pas parfaitement juste: Emily va, dés lors, s'employer la justifier et à trouver son chemin, entre la tentation de rentrer dans le rang -- trouver une vie normale, un boulot alimentaire -- et le désir de réaliser autre chose.

Et cette double tentation naît d'une seule et même nécessité: le désir de retrouver son fils, de renouer un lien humain et vital. Parallèlement aux errances d'Emily, Assayas évoque en effet un tout autre monde, la vie paisible que mènent les parents de Lee avec un petit garçon, Jay, le fils de Lee et d'Emily. Ignorant le milieu tumultueux et nocturne du rock, ces personnages sont généralement filmés en plein jour, dans une gamme de couleurs claires et neutres, et le film évoque bien leur sentiment d'étrangeté face à cet univers musical avec lequel, en tant que gestionnaires de "l'héritage" de Lee, ils ont pour la première fois à frayer. L'entrelacement de leur histoire, très simple -- leur désarroi à l'annonce du décès, la maladie de la mère, Rosemary --, avec celle plus sombre et plus accidentée d'Emily matérialise bien l'idée qu'un lien, négligé par les deux musiciens à l'époque de leur prospérité, a pourtant bel et bien subsisté, et va reprendre corps. Mais alors que Rosemary refuse cette idée, son mari, Albrecht (Nick Nolte, impressionnant de présence), comprend peu à peu qu'un tel rapprochement est inévitable. Comme Emily le fait de son côté, il parvient à reconsidérer la donne, à admettre qu'il devra faire une place dans son existence et dans celle de Jay à cette jeune femme désorientée qu'il va aider, avec sagesse et compréhension, à accéder à une vie d'adulte, de mère et d'artiste. Ce parcours est hésitant, tendu; mais il fait apparaître, graduellement, que ces différentes existences ne sont pas exclusives, mais complémentaires l'une de l'autre: la vie de mère n'est pas renoncement, mais construction d'une complicité et conscience d'une responsabilité; et le studio que montrent les dernières séquences est un lieu de travail, où la création est  approfondissement d'une expérience vécue. Dans ces deux existences, ici conciliées,  vivre n'est plus le malheur où l'on se perd mais le réel par lequel on se construit.

 

Catherine Raucy