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Depuis
les succès en salles d'Etre et avoir et de Bowling
for Columbine, les distributeurs font la part belle au documentaire;
et dans le cas particulier des documentaires musicaux, Buena
Vista Social Club avait fait redécouvrir en son temps
tout un pan de la musique cubaine. Amateur de musique depuis longtemps
(il est l'auteur de The Last Waltz, un documentaire sorti
en 1978 et consacré au dernier concert de The Band), Martin
Scorcese s'intéresse par ailleurs à la culture américaine
dans sa dimension historique: on se rappelle d'un Voyage dans
le cinéma américain, qui montrait à quel
point l'ancien gamin de Little Italy était passionné
par l'histoire de son art. The Blues, une série de
sept documentaires produits par Scorcese et dirigés par lui-même,
mais aussi par des cinéastes tels que Mike Figgis, Clint
Eastwood ou Wim Wenders par exemple, explore une tradition -- le
blues, comme le gospel, est à l'origine une musique pratiquée
par les descendants des esclaves noirs du Sud --, mais aussi tout
un jeu d'influences décisives pour l'évolution de
la musique américaine et anglaise du XXe siècle. De
cette série, je n'ai pu voir que deux volets qui donnent
cependant à la profane que je suis un bon aperçu de
la richesse du blues, et une envie d'écouter cette musique
et de mieux connaître les artistes qui l'ont pratiquée.
Du
Mali au Mississipi a pour titre américain Feel like
going home: le titre français, par le jeu des sonorités,
souligne l'idée d'une continuité entre le continent
africain, terre d'origine des esclaves, et le delta du Mississipi;
mais le titre américain insiste davantage sur le sentiment
d'un retour aux sources, d'une remontée du temps. Celle-ci
est effectuée dans le film par un personnage-repère,
le jeune musicien Corey Harris, qui, après avoir rencontré
plusieurs vieux bluesmen qui ont eu leurs heures de gloire dans
les années 30 à 50, va finalement traverser l'Atlantique
pour arriver au Mali: là, des musiciens tels que Salif Keita
ou Ali Farka Touré, dont la musique peut s'inspirer des rythmes
africains des origines, semblent aussi parfois retrouver les accents
du blues. L'enjeu de cette recherche -- celle de Corey Harris, mais
aussi celle de l'auteur et celle à laquelle il veut inciter
le spectateur -- semble bien être la mise en évidence
de liens entre l'Afrique et l'Amérique, entre le passé,
lointain ou proche, et le présent, la valorisation d'une
liaison organique autant qu'historique entre les sons et les rythmes
des origines africaines et la musique du XXe et du XXIe siècles.
Les images d'archives et les enregistrements d'époque font
revivre les sons, les voix, les visages, les gestuelles, et mettent
en valeur l'aventure humaine qui s'exprime à travers cet
héritage: Scorcese rend en particulier hommage au travail
de recherche et de captation de la musique populaire effectué
dans les années 1940 par John Lomax et ses collaborateurs
pour la Library of Congress (ces enregistrements sont disponibles
sous le label Rounder). La musique est ici vue comme l'expression
d'une collectivité à laquelle la société
blanche donnait peu de droit à la parole, mais aussi comme
le moyen qui a permis à certaines figures légendaires
d'imposer leurs noms: Muddy Waters, Son House, Robert Johnson, pour
n'en citer que quelques-uns. Pour tous ces artistes, la musique
était à la fois un mode de vie et un travail: interrogés
au seuil des maisons de planches où ils vivent leur retraite,
les vieux bluesmen évoquent les tournées, les bars,
les fêtes populaires et les clubs où ils gagnaient
leur vie, mais aussi les rencontres et la fierté qu'ils éprouvaient
à jouer avec un tel ou un tel, à partager leur art
pour le plus grand plaisir des amateurs.
Le
film de Mike Figgis est, lui, consacré à l'influence
du blues sur la musique anglaise des années 50 à 70.
Scorcese suivait une progression plutôt linéaire, suivant
l'itinéraire de Corey Harris d'Amérique
jusqu'en Afrique; Figgis retrouve cette linéarité
en suivant une progression plutôt chronologique mais qu'il
divise en chapitres consacrés par exemple au club Flamingo
ou au retentissement de tel ou tel titre-phare: l'accent est
mis ici sur la manière dont la musique noire américaine,
parvenue en Angleterre par l'intermédiaire des G.I.s,
des radios et des disques qu'ils écoutaient, a peu à
peu influencé nombre de musiciens anglais, et recréé
du côté européen de l'Atlantique un certain
nombre de styles différents. Et le film montre aussi comment,
par contrecoup, l'intérêt manifesté par
les jeunes anglais et l'influence repérable du blues
dans certains titres des Beatles, des Stones ou d'Eric Clapton
ont permis de faire sortir cette musique de l'ombre, et de
la valoriser aux yeux du public américain...
Là encore, l'objectif du documentaire est de montrer
clairement les liens existant entre des musiciens, des moments de
l'histoire de la création musicale: de même qu'un
peintre a d'abord vu des tableaux, qu'un poète
a aimé des poèmes avant de se mettre à écrire
lui-même, un musicien a d'abord entendu et vu jouer des
musiciens; tout artiste est un amateur, au sens fort et noble du
mot, avant d'être un créateur. Certaines scènes
montrent clairement cela: à plusieurs reprises est en effet
évoquée une session réunissant Tom Jones, Van
Morrison et d'autres musiciens, parmi lesquels le guitariste
Jeff Beck. Ces musiciens de styles très différents
y pratiquent le blues, commentant et reprenant chacun à leur
tour les enregistrements qu'on leur fait entendre, appréciant
la virtuosité ou l'originalité d'un accord,
d'une variation. Cette séquence fait très bien
comprendre l'importance de l'interprétation, la
façon dont elle révèle la personnalité
et la manière de chaque artiste, et la façon dont
elle peut être admirée et reconnue; et elle montre
aussi à quel point la musique est ici vécue comme
une pratique amoureuse, presque gourmande, instinctive et savante
à la fois, où la technique est transfigurée
par un rapport physique, sensuel au son, qui est celui des artistes,
mais aussi celui des auditeurs: de même que le spectateur
d'un tableau peut goûter la beauté d'une
couleur ou d'une courbe, l'auditeur du blues goûte
la qualité de la voix, du phrasé, l'audace d'une
intonation ou d'un accord.
Alors que le film de Martin Scorcese évoquait davantage les
personnalités des bluesmen et leurs conditions de vie, celui
de Mike Figgis, montre plutôt la manière dont leurs
créations ont influencé leurs auditeurs, les poussant
à devenir artistes à leur tour, et à créer
à partir de leurs impressions de jeunesse leur propre musique.
Le blues apparaît alors comme un art qui se transmet sans
s'imiter ni se répéter, une source d'inspiration,
une musique "stimulante, ce qui ne veut pas dire heureuse":
le souvenir d'une douleur ancienne, mais aussi un art véritablement
fécond.
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