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Du
Minnesota enneigé (Fargo) au soleil poussiéreux
du Sud profond (O'Brother), de la Californie des milliardaires
(Intolérable Cruauté) à celle des beatniks
sur le retour (The Big Lebowski), de l'Amérique des
gangsters (Miller's Crossing) à celle des losers (Arizona
Junior), le cinéma des frères Coen, au-delà
de la variété de ses décors, de ses milieux
et de ses atmosphères, explore sans cesse le même territoire,
entre farce et tragédie: celui de la bêtise et de l'erreur
humaines. La diversité des époques, des lieux et des
costumes, reconstitués avec soin comme pour pouvoir mieux
se jouer ensuite des codes d'un genre (le film noir ou la comédie
romantique), est un habillage qui offre au spectateur un plaisir
de reconnaissance sans pour autant dissimuler la satire. Et le pessimisme
de cette vision de l'homme -- caractérisé tout ensemble
par la cupidité, le mensonge, la prétention et la
maladresse -- est modulé le plus souvent par un sens de l'humour
et du grotesque qui fait de l'oeuvre des deux frères une
véritable comédie humaine, au plein sens des deux
termes, plus proche il est vrai de Jim Thompson que de Balzac.
Cette
variété ne doit pas pour autant donner à penser
que les deux frères ne seraient que d'habiles faiseurs, qui
changeraient de costume pour dissimuler les répétitions
de leur inspiration: ils semblent s'adonner à ces variations
pour le plaisir du jeu avec les genres et les références
cinématographiques, littéraires et musicales (de James
M. Cain à Busby Berkerley, par exemple), mais aussi pour
le plaisir de dérouler, dans chacun de ces contextes si différents,
des histoires où la jubilation d'écrire et de raconter
s'entend à chaque ligne de dialogue. On devine en effet le
travail à deux et les rires partagés derrière
beaucoup de leurs scènes, et leurs scénarios sont
dotés d'un sens du rythme et de l'enchaînement des
péripéties qui rappelle parfois les comédies
hollywoodiennes des années 40-50.
Adaptation, plutôt que remake, d'un joyau de la comédie
anglaise des années 50 (Tueurs de dames, d'Alexander
Mackendrick, avec Alec Guiness et Peter Sellers, opportunément
ressorti aux cinémas Reflet Médicis (Paris 5e) et
Lucernaire (Paris 6e) et en DVD), Ladykillers transpose l'action
-- la préparation d'un hold-up compromise par la perspicacité
d'une vieille dame -- de Londres dans une petite ville du Sud des
Etats-Unis. Mais on ne verra du décor extérieur que
quelques façades, une rue verdoyante, et le majestueux Mississipi
où passent, à intervalles réguliers, les longues
barges chargées de détritus qui joueront un rôle
non négligeable dans le récit... A l'humour noir qui
caractérisait l'original, les frères Coen ajoutent
une esthétique du mélange et du contraste comique,
à l'image de l'équipe réunie par l'instigateur
du hold-up, le professeur Dorr. A l'éloquence raffinée
de ce dernier s'opposent le mutisme du Général, un
asiatique impassible, et le vocabulaire limité de Lump, un
ex-footballeur encore sonné par son dernier match, mais aussi
le discours technique de Garth Pancake, le pyrotechnicien de service,
et la logorrhée argotique de Gawain, jeune glandeur en dreadlocks.
Le choc de ces différents langages est une source de comique
certain, mais il laisse aussi penser que ces personnages ne pourront
littéralement pas s'entendre, et les conflits ne tardent
d'ailleurs pas à surgir. Le caractère sommaire, presque
enfantin de leur projet -- creuser un tunnel à partir de
la cave de leur logeuse, Mrs Munson, jusqu'à la chambre forte
du casino voisin -- semble d'ailleurs le vouer d'emblée à
l'échec et faire du film une parodie de ³film de casse²,
là où le récent Ocean's Eleven de Steven Soderberg
proposait du genre une relecture à la fois humoristique et
élégante.
Mais
l'obstacle principal se révèlera être Mrs
Munson elle-même, veuve attentive au respect des usages, qui
partage son temps entre les réunions de la communauté
noire évangéliste dont elle fait partie et les conversations
avec le portrait d'Otar, son défunt mari. A ce groupe
d'apprentis-voleurs dépareillé, elle va opposer
sa méfiance, son autorité, sa foi dans les valeurs
qu'elle défend. La fermeté de ses positions est
bien montrée par l'aplomb avec lequel elle réprimande
les grossièretés de Gawain ou la tabagie du Général,
qu'elle rabroue comme de vulgaires gamins -- la première
scène la voyait d'ailleurs inciter un shériff
apathique à maintenir l'ordre auprès de la jeune
génération --. Que l'on se rassure: les frères
Coen ne sont pas devenus des partisans de la loi et de l'ordre,
et leur humour a gardé sa causticité, ne reculant
pas même devant certaines facilités un peu potaches.
Mais ils prennent un malin plaisir à montrer comment cette
vieille dame peu commode, aidée il est vrai par un certain
nombre de hasards malencontreux, peut dominer des adversaires pourtant
supérieurs en nombre.
Par
ailleurs, les réalisateurs adoucissent son image autoritaire
en évoquant son affection pour le gospel et pour les cérémonies
religieuses auxquelles il est associé. Comme ils l'avaient
dans O'Brother pour le "bluegrass", le blues des
origines, ils donnent à cette musique une grande place dans
leur bande-son, et même dans leur intrigue; et ils restituent
par là l'originalité de cette culture communautaire,
faite de rites bourgeois (le thé offert aux dames de la paroisse),
de rigueur morale, et de cette vitalité spirituelle que le
gospel doit transmettre. Dans cet univers paisible, le hold-up projeté
par le professeur Dorr et son équipe apparaît comme
un élément perturbateur, un problème qu'il
faut élucider, puis éliminer en recourant au bon sens.
Aux questions de la vieille dame, le professeur, campé avec
art par un Tom Hanks ouvertement cabotin, répond par tout
un arsenal de mensonges farfelus et de formules fleuries destinés
à dissimuler coûte que coûte ses coupables activités,
tout comme la musique baroque que lui et ses acolytes sont censés
répéter dans la cave. A l'association incongrue des
discours s'ajoute donc celle des musiques et des sons: le gospel,
le baroque, le rap qu'affectionne Gawain, le raffut des pelles et
des pioches, voire le tonnerre de la dynamite. Autre exemple de
mélange, la diversité des costumes et des attitudes
qui empêche de situer nettement l'histoire dans le temps:
si le costume du professeur rappelle le manteau des officiers sudistes
de la Guerre de Sécession, l'accoûtrement du Général
ou celui de Garth évoquent plutôt la Deuxième
Guerre mondiale, et l'habillement hip-hop de Gawain appartient résolument
au XXIe siècle. Quant aux robes fleuries de Mrs Munson et
à son intérieur douillet, ils renvoient plutôt
à l'Amérique élégiaque des années
50. Par tous ces détails, les réalisateurs brouillent
les pistes, et indiquent que leur intrigue se détache délibérément
du réalisme, et se situe plutôt du côté
de la fable comique. Cette fable a peut-être une morale, mais
c'est au spectateur de la trouver: elle ne sera pas imposée
par les deux conteurs.
Mais
en attendant, l'intrigue finit par se refermer sur elle-même,
et le magot tant espéré atterrit dans des mains inattendues:
une succession de retournements rocambolesques donne à cette
dernière partie une allure de farce macabre, renforcée
par les allusions explicites ou implicites à Edgar Poe --
le chat-témoin et la femme emmurée du Chat noir
par exemple --. Nocturne et "gothique", ces dernières
séquences illustrent sur un ton de comique grinçant
le thème de la vanité des projets humains. Et les
grandes barges qui passent sur le Mississipi emportent au loin les
souvenirs de cette histoire à laquelle aucun officier de
police ne saurait raisonnablement croire...
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