ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


Ladykillers
un film de Joel et Ethan Coen,
avec Tom Hanks, Irma P. Hall, J. K. Simmons, Tzi Ma et Marlon Wayans

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Du Minnesota enneigé (Fargo) au soleil poussiéreux du Sud profond (O'Brother), de la Californie des milliardaires (Intolérable Cruauté) à celle des beatniks sur le retour (The Big Lebowski), de l'Amérique des gangsters (Miller's Crossing) à celle des losers (Arizona Junior), le cinéma des frères Coen, au-delà de la variété de ses décors, de ses milieux et de ses atmosphères, explore sans cesse le même territoire, entre farce et tragédie: celui de la bêtise et de l'erreur humaines. La diversité des époques, des lieux et des costumes, reconstitués avec soin comme pour pouvoir mieux se jouer ensuite des codes d'un genre (le film noir ou la comédie romantique), est un habillage qui offre au spectateur un plaisir de reconnaissance sans pour autant dissimuler la satire. Et le pessimisme de cette vision de l'homme -- caractérisé tout ensemble par la cupidité, le mensonge, la prétention et la maladresse -- est modulé le plus souvent par un sens de l'humour et du grotesque qui fait de l'oeuvre des deux frères une véritable comédie humaine, au plein sens des deux termes, plus proche il est vrai de Jim Thompson que de Balzac.

Cette variété ne doit pas pour autant donner à penser que les deux frères ne seraient que d'habiles faiseurs, qui changeraient de costume pour dissimuler les répétitions de leur inspiration: ils semblent s'adonner à ces variations pour le plaisir du jeu avec les genres et les références cinématographiques, littéraires et musicales (de James M. Cain à Busby Berkerley, par exemple), mais aussi pour le plaisir de dérouler, dans chacun de ces contextes si différents, des histoires où la jubilation d'écrire et de raconter s'entend à chaque ligne de dialogue. On devine en effet le travail à deux et les rires partagés derrière beaucoup de leurs scènes, et leurs scénarios sont dotés d'un sens du rythme et de l'enchaînement des péripéties qui rappelle parfois les comédies hollywoodiennes des années 40-50.


Adaptation, plutôt que remake, d'un joyau de la comédie anglaise des années 50 (Tueurs de dames, d'Alexander Mackendrick, avec Alec Guiness et Peter Sellers, opportunément ressorti aux cinémas Reflet Médicis (Paris 5e) et Lucernaire (Paris 6e) et en DVD), Ladykillers transpose l'action -- la préparation d'un hold-up compromise par la perspicacité d'une vieille dame -- de Londres dans une petite ville du Sud des Etats-Unis. Mais on ne verra du décor extérieur que quelques façades, une rue verdoyante, et le majestueux Mississipi où passent, à intervalles réguliers, les longues barges chargées de détritus qui joueront un rôle non négligeable dans le récit... A l'humour noir qui caractérisait l'original, les frères Coen ajoutent une esthétique du mélange et du contraste comique, à l'image de l'équipe réunie par l'instigateur du hold-up, le professeur Dorr. A l'éloquence raffinée de ce dernier s'opposent le mutisme du Général, un asiatique impassible, et le vocabulaire limité de Lump, un ex-footballeur encore sonné par son dernier match, mais aussi le discours technique de Garth Pancake, le pyrotechnicien de service, et la logorrhée argotique de Gawain, jeune glandeur en dreadlocks. Le choc de ces différents langages est une source de comique certain, mais il laisse aussi penser que ces personnages ne pourront littéralement pas s'entendre, et les conflits ne tardent d'ailleurs pas à surgir. Le caractère sommaire, presque enfantin de leur projet -- creuser un tunnel à partir de la cave de leur logeuse, Mrs Munson, jusqu'à la chambre forte du casino voisin -- semble d'ailleurs le vouer d'emblée à l'échec et faire du film une parodie de ³film de casse², là où le récent Ocean's Eleven de Steven Soderberg proposait du genre une relecture à la fois humoristique et élégante.

Mais l'obstacle principal se révèlera être Mrs Munson elle-même, veuve attentive au respect des usages, qui partage son temps entre les réunions de la communauté noire évangéliste dont elle fait partie et les conversations avec le portrait d'Otar, son défunt mari. A ce groupe d'apprentis-voleurs dépareillé, elle va opposer sa méfiance, son autorité, sa foi dans les valeurs qu'elle défend. La fermeté de ses positions est bien montrée par l'aplomb avec lequel elle réprimande les grossièretés de Gawain ou la tabagie du Général, qu'elle rabroue comme de vulgaires gamins -- la première scène la voyait d'ailleurs inciter un shériff apathique à maintenir l'ordre auprès de la jeune génération --. Que l'on se rassure: les frères Coen ne sont pas devenus des partisans de la loi et de l'ordre, et leur humour a gardé sa causticité, ne reculant pas même devant certaines facilités un peu potaches. Mais ils prennent un malin plaisir à montrer comment cette vieille dame peu commode, aidée il est vrai par un certain nombre de hasards malencontreux, peut dominer des adversaires pourtant supérieurs en nombre.

Par ailleurs, les réalisateurs adoucissent son image autoritaire en évoquant son affection pour le gospel et pour les cérémonies religieuses auxquelles il est associé. Comme ils l'avaient dans O'Brother pour le "bluegrass", le blues des origines, ils donnent à cette musique une grande place dans leur bande-son, et même dans leur intrigue; et ils restituent par là l'originalité de cette culture communautaire, faite de rites bourgeois (le thé offert aux dames de la paroisse), de rigueur morale, et de cette vitalité spirituelle que le gospel doit transmettre. Dans cet univers paisible, le hold-up projeté par le professeur Dorr et son équipe apparaît comme un élément perturbateur, un problème qu'il faut élucider, puis éliminer en recourant au bon sens. Aux questions de la vieille dame, le professeur, campé avec art par un Tom Hanks ouvertement cabotin, répond par tout un arsenal de mensonges farfelus et de formules fleuries destinés à dissimuler coûte que coûte ses coupables activités, tout comme la musique baroque que lui et ses acolytes sont censés répéter dans la cave. A l'association incongrue des discours s'ajoute donc celle des musiques et des sons: le gospel, le baroque, le rap qu'affectionne Gawain, le raffut des pelles et des pioches, voire le tonnerre de la dynamite. Autre exemple de mélange, la diversité des costumes et des attitudes qui empêche de situer nettement l'histoire dans le temps: si le costume du professeur rappelle le manteau des officiers sudistes de la Guerre de Sécession, l'accoûtrement du Général ou celui de Garth évoquent plutôt la Deuxième Guerre mondiale, et l'habillement hip-hop de Gawain appartient résolument au XXIe siècle. Quant aux robes fleuries de Mrs Munson et à son intérieur douillet, ils renvoient plutôt à l'Amérique élégiaque des années 50. Par tous ces détails, les réalisateurs brouillent les pistes, et indiquent que leur intrigue se détache délibérément du réalisme, et se situe plutôt du côté de la fable comique. Cette fable a peut-être une morale, mais c'est au spectateur de la trouver: elle ne sera pas imposée par les deux conteurs.

Mais en attendant, l'intrigue finit par se refermer sur elle-même, et le magot tant espéré atterrit dans des mains inattendues: une succession de retournements rocambolesques donne à cette dernière partie une allure de farce macabre, renforcée par les allusions explicites ou implicites à Edgar Poe -- le chat-témoin et la femme emmurée du Chat noir par exemple --. Nocturne et "gothique", ces dernières séquences illustrent sur un ton de comique grinçant le thème de la vanité des projets humains. Et les grandes barges qui passent sur le Mississipi emportent au loin les souvenirs de cette histoire à laquelle aucun officier de police ne saurait raisonnablement croire...


Catherine Raucy