ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


La Vie est un miracle
un film de Emir Kusturica
avec Slavko Stimac, Natasa Solak, Vesna Trilavic,
Vuk Kostic et Aleksandar Bercek

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Emir Kusturica est un cinéaste plus rare qu'on ne pense. Six ans déjà se sont écoulés depuis la sortie de Chat noir, chat blanc, et nous avons encore en tête ses amoureux chahutant dans un champ de tournesols, ses truands jouisseurs et incontrôlables, et son truculent banquet de mariage. Avant, il y avait eu dans Underground les images plus sombres d'une Yougoslavie entre deux guerres, le lyrisme du Temps des gitans, et entre deux la fantasque et déroutante parenthèse d'Arizona Dream. La force de l'univers d'un cinéaste se mesure peut-être à cela, à la prégnance de ses images, au souvenir que nous en gardons, vif comme si nous étions sortis de la salle la veille au soir. Et aussi, dans le cas de Kusturica, aux accents familiers de sa musique, à l'atmosphère immédiatement reconnaissable qu'elle instaure, à l'énergie communicative qu'elle dégage: on se rappelle, à ce moment-là, que le metteur en scène est aussi musicien, et qu'il a d'ailleurs consacré à son groupe sa dernière oeuvre en date, Super-8 Stories. Ce sont eux également qui ont composé la musique de La Vie est un miracle, qui donne à l'oeuvre sa "couleur sonore", son dynamisme et son indestructible légèreté.

Solaires et colorées, comme l'était déjà Chat noir, chat blanc, les premières séquences de La vie est un miracle posent d'emblée le décor, rural et montagnard, celui d'une région frontalière située entre la Serbie, la Bosnie et la Croatie. Les relations de voisinage semblent d'abord harmonieuses: un tunnel dont la construction est supervisée par Luka, un ingénieur venu de Belgrade, doit en effet permettre au chemin de fer de relier la Serbie et la Bosnie; chrétiens et musulmans jouent au football ensemble, et d'une famille à l'autre, on s'envoie les gourmandises du ramadan. La partition paraît plutôt s'opérer entre citadins et ruraux: si Jadranka, ancienne cantatrice, et son fils Milos semblent regretter la grande ville, Luka, leur mari et père, a trouvé son bonheur dans ce coin perdu. Bricoleur et musicien, il joue dans l'ochestre local et dispute des parties d'échec avec le facteur; et la maquette qu'il réalise pour son train électrique reproduit le décor montagneux qui l'entoure, symbolisant une maîtrise du monde à sa mesure, un désir d'exister "hic et nunc", en refusant une insatisfaction stérile. Et comme son personnage, le cinéaste enracine d'abord sa fable dans ce petit territoire, pour ensuite évoquer, à partir de lui et sans détruire son charme, les événements qui ont bouleversé son pays: l'histoire en effet débute en 1992, quelques semaines avant le déclenchement de la guerre...

En guise de prélude, Kusturica brosse donc en désordre le portrait de son petit monde: jeunes un peu désoeuvrés, vieillard que l'on croit mort, mais qui s'inquiète pour une ânesse mélancolique, cantatrice neurasthénique et théâtrale invariablement pendue au téléphone, facteur et maire bons vivants, animaux familers en tous genres -- leur omniprésence et la manière dont Kusturica les fait intervenir dans l'intrigue donnent une idée de la façon dont il doit concevoir son art, l'oeil à l'affut de la moindre image, de la moindre scène improvisée, quitte à réaménager l'histoire pour l'y intégrer... --. Les réjouissances sont souvent collectives: un match de foot, une partie de chasse aux ours dans la neige, un banquet sur un quai de gare. Mais le match dégénère en bagarre générale, la partie de chasse se termine par un meurtre, et le lendemain du banquet Milos doit partir à l'armée, et Jadranka s'est enfuie avec un musicien: plaisirs et stupeur, bonheur et amertume se succèdent sans prévenir; la vie est un miracle toujours compromis et toujours redécouvert, et la guerre va menacer les personnages sans leur ôter pour autant l' envie de vivre.

Dans cet univers insouciant et plein de bonhommie, le drame affleure en effet: Milos, recruté par l'armée serbe, sera retenu prisonnier en Bosnie; une jeune musulmane sera renvoyée auprès des siens après avoir été blessée par un tireur bosniaque. Mais il ne s'agit là que de résumés hâtifs, ceux que diffusent les médias étrangers, fidèles à des catégories simplistes -- on pense par moments à la satire féroce des médias que montrait, en 2001, No man's land, de Danis Tanovic --. Mais la réalité vécue est autre. La douleur, l'inquiétude existent bel et bien, celles qu'engendrent les sentiments déçus ou l'angoisse que l'on éprouve pour ceux qu'on aime, et que montrent quelques belles scènes sans pathos, comme par exemple celle où Luka, sans nouvelles depuis plusieurs semaines, découvre chez lui son fils endormi; et au matin le garçon, qui n'a bénéficié que d'une brève permission, quitte la maison après avoir embrassé son père, qui s'est endormi à son tour dans un fauteuil: l'essentiel est dit sans un mot, juste par quelques regards et quelques gestes.

Mais la plupart du temps, c'est le quotidien qui l'emporte, les petits riens toujours renouvelés: même sous la menace de la guerre, on peut se réjouir des couleurs de l'automne et de la naissance des poussins et des canetons; un bombardement fait passer une mauvaise nuit, et le lendemain il faut remplacer les tuiles cassées; quelques semaines plus tard, il faudra remettre en état la maison dévastée par des pillards et ramasser les oies et les canards tués par les rapaces; rien n'est jamais détruit irrémédiablement, tout peut recommencer. Sentinelle pacifique, Luka s'obstine à occuper la maison que sa femme a quittée, dont son fils a été éloigné, comme si rien ne pouvait l'atteindre: Kusturica filme la guerre du côté des civils, de ces gens ordinaires qui la subissent, mais en même temps lui échappent, en se convaincant que "la guerre n'est pas leur affaire privée", qu'elle les touche -- comment en serait-il autrement? -- qu'elle peut les léser ou même les tuer, mais qu'elle ne saurait les empêcher de vivre, envers et contre tout.

Pendant la première partie du film, Luka apparaît ainsi comme le garant d'une continuité de la famille, de la communauté villageoise dans laquelle il a trouvé sa place. Mais une rencontre, celle de l'amour, va infléchir son destin. Certaines répliques du dialogue font allusion à l'oeuvre de Shakespeare, opposant à la vitesse prônée par les jeunes générations son approndissement des sentiments et sa dramaturgie des passions. Comme ce pourrait être le cas dans l'une des comédies du maître anglais, l'idylle de Luka et de Sabaha, la jeune infirmière musulmane, a d'abord un prélude: un soir, Luka amène à l'hôpital Jadranka, en proie à une crise nerveuse; et Sabaha en les voyant tombe amoureuse de cet amour, aspire à le retrouver dans sa propre vie. Alors, quand un soldat l'amène chez Luka comme otage, comme monnaie d'échange contre Milos prisonnier, les horreurs pourtant toutes récentes de la guerre ne tarderont pas à être oubliées... L'immoralité tranquille de ce retournement de situation est comme justifiée par cette première rencontre, tout comme l'atténue la candeur de Luka et la fidélité qu'il voue encore au souvenir d'une femme infidèle. Jusqu'à cette nuit secouée par les bombardements où les deux amoureux cèderont à leur attirance mutuelle, sous les regards complices du chien et du chat, réconciliés pour la circontance.

Une cascade accueille les démonstrations d'une fraîche sensualité, le lit des amants s'envole au-dessus des forêts: cette idylle entre un quadragénaire et une jeune femme, Kusturica la filme avec un naturel joyeux, une poésie tendre et loufoque, jusqu'à ce que pointe la jalousie burlesque d'une Jadranka soudain revenue au bercail. Mais ce n'est que quand le conflit ethnique reprendra ses droits sur leur histoire que ces "Roméo et Juliette des Balkans" verront leur liaison se teinter de drame. En inventant cette histoire d'amour, le réalisateur donne à sa chronique rustique sur fond de guerre un parfum d'inattendu, une dynamique qui ravive l'intérêt du spectateur. Tout semble montrer que le cinéaste a choisi, délibérément, de ne parler de la guerre que "de biais", d'en faire l'arrière-plan déterminant, mais néammoins réduit au circonstanciel, de l'histoire à la fois simple et riche qu'il avait envie de raconter. La violence et la corruption des hommes existent, et les catastrophes qu'elles engendrent. Mais au lieu de les mettre au premier plan, de ne montrer l'ex-Yougoslavie qu'à travers elles, comme le font des médias avides de sensationnel et de drame, Kusturica a voulu privilégier la vie, dans sa sagesse et son exubérance.


Catherine Raucy