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Emir
Kusturica est un cinéaste plus rare qu'on ne pense. Six ans
déjà se sont écoulés depuis la sortie
de Chat noir, chat blanc, et nous avons encore en tête
ses amoureux chahutant dans un champ de tournesols, ses truands
jouisseurs et incontrôlables, et son truculent banquet de
mariage. Avant, il y avait eu dans Underground les images plus sombres
d'une Yougoslavie entre deux guerres, le lyrisme du Temps des
gitans, et entre deux la fantasque et déroutante parenthèse
d'Arizona Dream. La force de l'univers d'un cinéaste
se mesure peut-être à cela, à la prégnance
de ses images, au souvenir que nous en gardons, vif comme si nous
étions sortis de la salle la veille au soir. Et aussi, dans
le cas de Kusturica, aux accents familiers de sa musique, à
l'atmosphère immédiatement reconnaissable qu'elle
instaure, à l'énergie communicative qu'elle dégage:
on se rappelle, à ce moment-là, que le metteur en
scène est aussi musicien, et qu'il a d'ailleurs consacré
à son groupe sa dernière oeuvre en date, Super-8
Stories. Ce sont eux également qui ont composé
la musique de La Vie est un miracle, qui donne à l'oeuvre
sa "couleur sonore", son dynamisme et son indestructible
légèreté.
Solaires
et colorées, comme l'était déjà Chat
noir, chat blanc, les premières séquences de La
vie est un miracle posent d'emblée le décor, rural
et montagnard, celui d'une région frontalière située
entre la Serbie, la Bosnie et la Croatie. Les relations de voisinage
semblent d'abord harmonieuses: un tunnel dont la construction est
supervisée par Luka, un ingénieur venu de Belgrade,
doit en effet permettre au chemin de fer de relier la Serbie et
la Bosnie; chrétiens et musulmans jouent au football ensemble,
et d'une famille à l'autre, on s'envoie les gourmandises
du ramadan. La partition paraît plutôt s'opérer
entre citadins et ruraux: si Jadranka, ancienne cantatrice, et son
fils Milos semblent regretter la grande ville, Luka, leur mari et
père, a trouvé son bonheur dans ce coin perdu. Bricoleur
et musicien, il joue dans l'ochestre local et dispute des parties
d'échec avec le facteur; et la maquette qu'il réalise
pour son train électrique reproduit le décor montagneux
qui l'entoure, symbolisant une maîtrise du monde à
sa mesure, un désir d'exister "hic et nunc", en
refusant une insatisfaction stérile. Et comme son personnage,
le cinéaste enracine d'abord sa fable dans ce petit territoire,
pour ensuite évoquer, à partir de lui et sans détruire
son charme, les événements qui ont bouleversé
son pays: l'histoire en effet débute en 1992, quelques semaines
avant le déclenchement de la guerre...
En
guise de prélude, Kusturica brosse donc en désordre
le portrait de son petit monde: jeunes un peu désoeuvrés,
vieillard que l'on croit mort, mais qui s'inquiète pour une
ânesse mélancolique, cantatrice neurasthénique
et théâtrale invariablement pendue au téléphone,
facteur et maire bons vivants, animaux familers en tous genres --
leur omniprésence et la manière dont Kusturica les
fait intervenir dans l'intrigue donnent une idée de la façon
dont il doit concevoir son art, l'oeil à l'affut de la moindre
image, de la moindre scène improvisée, quitte à
réaménager l'histoire pour l'y intégrer...
--. Les réjouissances sont souvent collectives: un match
de foot, une partie de chasse aux ours dans la neige, un banquet
sur un quai de gare. Mais le match dégénère
en bagarre générale, la partie de chasse se termine
par un meurtre, et le lendemain du banquet Milos doit partir à
l'armée, et Jadranka s'est enfuie avec un musicien: plaisirs
et stupeur, bonheur et amertume se succèdent sans prévenir;
la vie est un miracle toujours compromis et toujours redécouvert,
et la guerre va menacer les personnages sans leur ôter pour
autant l' envie de vivre.
Dans
cet univers insouciant et plein de bonhommie, le drame affleure
en effet: Milos, recruté par l'armée serbe, sera retenu
prisonnier en Bosnie; une jeune musulmane sera renvoyée auprès
des siens après avoir été blessée par
un tireur bosniaque. Mais il ne s'agit là que de résumés
hâtifs, ceux que diffusent les médias étrangers,
fidèles à des catégories simplistes -- on pense
par moments à la satire féroce des médias que
montrait, en 2001, No man's land, de Danis Tanovic --. Mais
la réalité vécue est autre. La douleur, l'inquiétude
existent bel et bien, celles qu'engendrent les sentiments déçus
ou l'angoisse que l'on éprouve pour ceux qu'on aime, et que
montrent quelques belles scènes sans pathos, comme par exemple
celle où Luka, sans nouvelles depuis plusieurs semaines,
découvre chez lui son fils endormi; et au matin le garçon,
qui n'a bénéficié que d'une brève permission,
quitte la maison après avoir embrassé son père,
qui s'est endormi à son tour dans un fauteuil: l'essentiel
est dit sans un mot, juste par quelques regards et quelques gestes.
Mais
la plupart du temps, c'est le quotidien qui l'emporte, les petits
riens toujours renouvelés: même sous la menace de la
guerre, on peut se réjouir des couleurs de l'automne et de
la naissance des poussins et des canetons; un bombardement fait
passer une mauvaise nuit, et le lendemain il faut remplacer les
tuiles cassées; quelques semaines plus tard, il faudra remettre
en état la maison dévastée par des pillards
et ramasser les oies et les canards tués par les rapaces;
rien n'est jamais détruit irrémédiablement,
tout peut recommencer. Sentinelle pacifique, Luka s'obstine à
occuper la maison que sa femme a quittée, dont son fils a
été éloigné, comme si rien ne pouvait
l'atteindre: Kusturica filme la guerre du côté des
civils, de ces gens ordinaires qui la subissent, mais en même
temps lui échappent, en se convaincant que "la guerre
n'est pas leur affaire privée", qu'elle les touche --
comment en serait-il autrement? -- qu'elle peut les léser
ou même les tuer, mais qu'elle ne saurait les empêcher
de vivre, envers et contre tout.
Pendant
la première partie du film, Luka apparaît ainsi comme
le garant d'une continuité de la famille, de la communauté
villageoise dans laquelle il a trouvé sa place. Mais une
rencontre, celle de l'amour, va infléchir son destin. Certaines
répliques du dialogue font allusion à l'oeuvre de
Shakespeare, opposant à la vitesse prônée par
les jeunes générations son approndissement des sentiments
et sa dramaturgie des passions. Comme ce pourrait être le
cas dans l'une des comédies du maître anglais, l'idylle
de Luka et de Sabaha, la jeune infirmière musulmane, a d'abord
un prélude: un soir, Luka amène à l'hôpital
Jadranka, en proie à une crise nerveuse; et Sabaha en les
voyant tombe amoureuse de cet amour, aspire à le retrouver
dans sa propre vie. Alors, quand un soldat l'amène chez Luka
comme otage, comme monnaie d'échange contre Milos prisonnier,
les horreurs pourtant toutes récentes de la guerre ne tarderont
pas à être oubliées... L'immoralité tranquille
de ce retournement de situation est comme justifiée par cette
première rencontre, tout comme l'atténue la candeur
de Luka et la fidélité qu'il voue encore au souvenir
d'une femme infidèle. Jusqu'à cette nuit secouée
par les bombardements où les deux amoureux cèderont
à leur attirance mutuelle, sous les regards complices du
chien et du chat, réconciliés pour la circontance.
Une
cascade accueille les démonstrations d'une fraîche
sensualité, le lit des amants s'envole au-dessus des forêts:
cette idylle entre un quadragénaire et une jeune femme, Kusturica
la filme avec un naturel joyeux, une poésie tendre et loufoque,
jusqu'à ce que pointe la jalousie burlesque d'une Jadranka
soudain revenue au bercail. Mais ce n'est que quand le conflit ethnique
reprendra ses droits sur leur histoire que ces "Roméo
et Juliette des Balkans" verront leur liaison se teinter de
drame. En inventant cette histoire d'amour, le réalisateur
donne à sa chronique rustique sur fond de guerre un parfum
d'inattendu, une dynamique qui ravive l'intérêt du
spectateur. Tout semble montrer que le cinéaste a choisi,
délibérément, de ne parler de la guerre que
"de biais", d'en faire l'arrière-plan déterminant,
mais néammoins réduit au circonstanciel, de l'histoire
à la fois simple et riche qu'il avait envie de raconter.
La violence et la corruption des hommes existent, et les catastrophes
qu'elles engendrent. Mais au lieu de les mettre au premier plan,
de ne montrer l'ex-Yougoslavie qu'à travers elles, comme
le font des médias avides de sensationnel et de drame, Kusturica
a voulu privilégier la vie, dans sa sagesse et son exubérance.
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