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Une photographie de Mari Mahr


Les Choristes
un film de Christophe Barratier
avec Gérard Jugnot, François Berléand, Jacques Perrin,
Marie Bunel, Jean-Baptiste Maunier et Grégory Gatignol

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

C'est une singulière entreprise que la réalisation des Choristes. Le jeune réalisateur Christophe Barratier a en effet pris pour base le scénario d'un film de Jean Dréville, La Cage aux rossignols, sorti en 1945. Ce film, qui avait remporté un joli succés après la tristesse des années de guerre, était une comédie souriante mettant en scène l'acteur et chansonnier Noël-Noël, qui allait jouer l'année suivante Le Père tranquille, une célébration pittoresque de la résistance au quotidien dans la province occupée. Gérard Jugnot, qui avait conçu un personnage comparable, bien que plus ambivalent, pour son film Monsieur Batignole, était, semble-t-il, prédestiné à reprendre le rôle de Clément Mathieu, le héros débonnaire et discret de La Cage au rossignols...

Le scénario des Choristes "déplace" l'histoire de 1944 à 1949, sans voir à lui infliger de grandes modifications: l'univers clos d'un pensionnat de garçons reste de toutes façons à l'écart des remous de l'Histoire, et seules quelques allusions rapides -- des parents morts pendant la guerre, un incongru "Maréchal, nous voilà", entonné par l'un des gamins -- rappellent les évènements récents. On est loin de la lecture de l'Histoire et des choix qu'elle impose que proposait, l'an dernier, Bon Voyage, de Jean-Paul Rappeneau, dont l'action se situait en juin 1940: cette comédie entraînante aurait d'ailleurs mérité le succès que connaît le film de Christophe Barratier... Soixante ans après, cette nouvelle version de La Cage aux rossignols n'a donc pas perdu les qualités de son modèle, mais elle ne les a guère renouvelées non plus. D'un scénario à l'autre, on retrouve les mêmes personnages : Clément Mathieu, le pion pédagogue, Rachin, le proviseur acariâtre -- campé avec gourmandise par un François Berléand idéal en ganache odieuse --, le vieux concierge indulgent et dépassé. D'un scénario à l'autre, le miracle s'accomplit avec la même facilité: en une demie-heure de film, le surveillant mélomane a mis dans sa poche les élèves, pourtant réputés indomptables, et établi grâce à la musique une harmonie bienvenue, au propre comme au figuré. Christophe Barratier ajoute néammoins à la préparation quelques grains de sel. L'histoire, bien qu'elle reste édifiante, ne se termine plus par un mariage; la victoire pédagogique de Clément Mathieu se prolonge en une réussite éclatante, celle de l'un de ses anciens élèves, devenu chef d'orchestre, et promu dés l'ouverture au rang de protagoniste en second: ce développement de l'histoire lui donne une allure exemplaire de "success-story" à l'américaine. Et le réalisateur a donné à l'antipathique Rachin un pendant, en la personne du délinquant Mondain, mauvais génie dont la présence va contrebalancer un temps l'influence bénéfique de Clément Mathieu.

Préadolescent au physique ingrat, ce personnage s'oppose à la "figure d'ange" de Pierre Morhange -- le futur chef d'orchestre -- et à son image de rebelle romantique, cachant ses fêlures sous une agressivité de façade, et secrètement séduit par l'art musical. Face à lui, Mondain incarne une volonté de nuire foncière, brute, incorrigible, qui fait paraître bien légère les frasques de ses camarades, comme si le personnage, d'ailleurs assez vite relégué hors-champ, concentrait en lui le Mal, tout comme Rachin l'incarne du côté des adultes. La violence inqualifiable exercée par ce dernier, tout comme celle, plus sournoise, que véhicule le discours du mèdecin qui supervise le "cas Mondain", constituent, cela dit, un embryon de défense en faveur du jeune délinquant. Mais ceci est un autre film... On est loin, en effet, de la révolte instinctive des enfants contre des adultes méprisables que montrait Jean Vigo dans Zéro de conduite, en 1933 , et qui ressortait également des Disparus de Saint-Agil de Christian-Jaque. On est loin également de l'interrogation sur le mal et la culpabilité que proposait Louis Malle dans Au revoir les enfants, film dans lequel le crime -- la dénonciation aux Allemands d'élèves juifs -- était le fait d'un personnage défavorisé, handicapé, et secrètement méprisé par les jeunes gens dont il servait les intérêts et les petits trafics. Dans ce film si personnel, Louis Malle donnait une vision réaliste et complexe de la vie de collège, à travers une histoire d'amitié, de formation et de trahison bien plus subtile que celle que propose Les Choristes. De même, on pourrait faire remarquer qu'un film comme les Disparus de Saint-Agil, sorti en 1938, et donc contemporain, à quelques années près, de La Cage aux rossignols, donne du monde des collégiens et de leurs rapports avec les adultes une image stylisée, mais finalement plus riche : la complicité des élèves, leurs rêves d'évasion, leurs rites -- la société secrète des Chiche-Capons --, la manière dont ils intègrent à leur groupe un professeur (incarné par le grand Eric von Stroheim) sur lequel se cristallise la xénophobie des autres enseignants: c'est bien le monde de l'adolescence qui est valorisé, son imagination, son esprit d'aventure, sa façon d'apprivoiser le monde. Le film de Christophe Barratier, au contraire, n'explore pas en profondeur le monde des enfants, leurs amitiés ou leurs rivalités, les motivations de leur comportement indiscipliné, réduit à quelques chahuts ou moqueries de gamins, plutôt faciles à circonscrire.

Son véritable sujet est plutôt la pédagogie finalement assez moderne du professeur de musique, pédagogie basée sur un premier abord ludique menant toujours à l'intelligence, puis au respect de la règle, qui s'oppose au rigorisme tyrannique préconisé par le proviseur. Contraste manichéen, qui fait naître sans difficulté l'adhésion du spectateur, tout comme le point de vue qu'adopte le récit: sous le regard nostalgique de Clément Mathieu, les garnements se muent rapidement en enfants mal aimés, auxquels il fallait simplement savoir parler; miracle rassurant, qu'accomplissent aisément la bonhommie et l'humour de l'enseignant. Mais si le film semble ainsi promouvoir une pédagogie de la complicité, il le fait en estompant les tatonnements, les inévitables difficultés d'une entreprise de ce genre, et en réduisant les enfant à un groupe facilement subjugué, à un bouquet de fraîches frimousses contrastant agréablement avec le décor lépreux du pensionnat. Cet éloge de l'enseignant compréhensif peut rappeler Etre et avoir, le beau documentaire que Nicolas Philibert avait consacré à une école de campagne. Mais le documentariste alors s'attardait sur le travail patient que l'instituteur menait avec ses jeunes élèves, et mettait en valeur leurs différentes individualités. L'apprentissage que montre Christophe Barattier est séduisant, mais trop beau pour être vrai, et le réalisateur semble avoir refusé de rendre son histoire problématique, pour mieux privilégier l'agrément de ses spectateurs.

Pari tenu, si l'on en juge par le nombre croissant des entrées. L'explication tient sans doute à cette simplification à la sympathie que suscite le personnage joué par Gérard Jugnot, acteur qui depuis les beaux jours du Splendid et Le Père Noël est une ordure, a bien fait évoluer son image, tout en traitant très honnêtement les sujets qu'il choisit en tant que réalisateur : Une époque formidable, Meilleur espoir féminin ou Monsieur Batignole sont de bons exemples de comédies populaires ne reculant pas devant certaines problématiques: la condition des SDF, les mirages de la célébrité face à la grisaille de la vie de province, la France des collaborateurs. Par rapport à ce cinéma conçu pour le grand public, mais qui ne se limite pas au simple diverissement, le film de Christophe Barratier semble plutôt rester en retrait. Mais la meilleure explication de son succès, au-delà de la nostalgie sur laquelle il joue -- beaucoup de ses spectateurs, sans doute, ont eu dix ans dans les années 50, ou ont entendu leurs parents parler de leur enfance et de la façon dont ils ont vécu cette période --, est peut-être le fait qu'il évoque une possible réconciliation dans la musique, et une activité (le chant choral) que pratique ou apprécie toute une partie du public, qui peut dés lors se reconnaitre dans cette évocation. La musique angélique et lumineuse de Bruno Coulais, chantée par une chorale d'enfants, baigne en effet tout le film. Cette musique intemporelle achève d'idéaliser l'histoire, de faire oublier tous les côtés sombres que l'enfance revêt dans tant d'autres oeuvres. Et Les Choristes devient alors un conte qui permet d'oublier les tourments et les désirs des individus, et les inquiétudes de la société actuelle, pour s'abandonner au plaisir que procure une création collective, un peu désuète, mais si joliment consensuelle: la musique chantée par le choeur des enfants, mais aussi le film lui-même.


Catherine Raucy