ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Jeep Novak


La Passion du Christ
un film de Mel Gibson
avec Jim Caviezel, Maia Morgenstern et Monica Bellucci

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

"Par une dernière humilité, il avait supporté que la Passion ne dépassât pas l'envergure permise aux sens; et, obéissant à d'incompréhensibles ordres, il avait accepté que sa Divinité fût comme interrompue depuis les soufflets et les coups de verges, les insultes et les crachats, depuis toutes ces maraudes de la souffrance, jusqu'aux effroyables douleurs d'une agonie sans fin..."
J.K. Huysmans, Là-bas (1891)
Ces lignes commentent une version de la Crucifixion réalisée au XVIe siècle par Matthias Grünewald, l'auteur du Retable d'Issenheim. Le panneau central de cette oeuvre, conservée désormais au musée de Colmar, présente du supplice du Christ une version sans doute proche de celle commentée par Huysmans, et qui en donne une des images les plus effrayantes qu'il soit donné de voir. Mais le peintre allemand, sur les autres panneaux du retable, replace cet épisode sanglant dans un contexte qui lui donne tout son sens, d'une Nativité saluée par le concert des anges à une Résurrection flamboyante; et il faut savoir par ailleurs que l'oeuvre a été réalisée dans un but précis, et destinée à un hôpital abritant des malades atteints du mal des ardents, une gangrène causée par un empoisonnement à l'ergot de seigle qui causait d'épouvantables souffrances. Par les tortures qu'il avait endurées, le Fils de Dieu offrait à ces malheureux une image à la fois terrible et sublimée de ce qu'ils vivaient, et une possibilité de réconfort.

La représentation de la Passion qu'a conçue Mel Gibson est aussi terrible que la description de Huysmans et le tableau de Grünewald, mais son objectif semble être l'accusation plus que le réconfort. La violence impitoyable que l'on voit se déchaîner contre le Christ a cependant une justification, qui est énoncée dans la toute première scène du film. Celle-ci montre, au Jardin des Oliviers, un dialogue nocturne entre le Diable, incarné par une étrange figure féminine, et le Christ en agonie: les péchés des hommes sont si lourds que le défi est immense; en s'engageant dans la Passion, Jésus accepte donc par avance tous les sévices, même les plus cruels et les plus gratuits; en s'engageant dans la vision du film, le spectateur accepte par avance le spectacle éprouvant qui lui sera montré, et qui renforcera à chaque minute son malaise, son sentiment de compassion, mais aussi de culpabilité, et son incompréhension vis-à-vis des bourreaux, transformés en monstres sanguinaires.

On a évoqué l'antisémitisme du film, et le parti-pris qui donnait le beau rôle aux Romains, et en particulier à Pilate. Après vérification, cette accusation doit être nuancée: l'hostilité des prêtres et de la foule est évoquée par tous les textes évangéliques, et l'Evangile de Jean présente effectivement un Pilate dubitatif; ce postulat a d'ailleurs inspiré plusieurs écrivains, comme Roger Caillois et Jean Grosjean. Cependant, si certains officiers romains se montrent intéressés ou compatissants, la plupart des soldats sont évoqués dans le film comme des brutes assoiffées de sang qui ne valent pas mieux que les gardes du Temple ou les Juifs qui accusent le Messie d'être un sacrilège. Ce sont les Juifs qui réclament pour Jésus le supplice de la croix, supplice romain réservé aux esclaves et aux ennemis de Rome; mais ce sont bien les Romains qui lui infligent la flagellation et la crucifixion, avec des raffinements de cruauté que ne désavoueraient pas les plus sanglants criminels du cinéma d'horreur. Hormis Jésus et quelques autres personnages, réduits à des figures éplorées et impuissantes, le réalisateur ne montre que des êtres enivrés de violence et de carnage. Cette misanthropie généralisée, qui touche les Juifs mais aussi tous les autres, est un des aspects les plus gênants du film, et l'un de ceux qui le rendent peu crédible: si les hommes, à l'exception de quelques-uns, ne sont que des fauves sanguinaires, quel sens a donc le sacrifice du Christ, qui donne sa vie pour eux?

La manière dont le récit est conçu et organisé, son découpage dans le temps, ne laissent d'ailleurs entrevoir aucun espoir de rédemption: la Résurrection n'est qu'effleurée, son effet sur les disciples n'est aucunement évoqué, et le scénario, en se concentrant sur les douze dernières heures de la vie du Christ, ne laisse voir du reste de sa vie et de son ministère que des bribes éparses, extraites de la Cène, de la jeunesse de Jésus, des grands épisodes de la prédication (le Sermon sur la montagne, le pardon accordé à la femme adultère). Ces scènes souvent très courtes, intercalées comme des flash-backs justifiés de façon sommaire, permettent au regard du spectateur d'échapper aux horreurs que lui montre la quasi-totalité du film. Mais elles restent très allusives, et très conventionnelles dans leur esthétique, qui rappelle généralement les tableaux réalisés par les peintres chrétiens du XIXe siècle tels que James Tissot ou J.R. Herbert. Entre la facture très datée de ces scènes et la violence inouïe du supplice, dont la représentation est rendue possible par les moyens (maquillage, mais aussi effets numériques) dont dispose désormais le cinéma, le contraste est pénible, et l'impression qui domine est celle d'une cruauté déchaînée et absurde. Les premières scènes évoquent le procès mené dans le Temple contre un Jésus déjà bien maltraité et vite accusé de blasphème, accusation rédhibitoire à l'époque, mais peu intelligible pour un spectateur occidental habitué à considérer Jésus comme le Fils de Dieu. Mais en dehors de ces allusions, le scénario rédigé par Gibson choisit finalement de ne montrer que des effets sans cause, qui indignent le spectateur sans lui permettre de comprendre le contexte dans lequel les évènements se sont produits.

Mais il y a plus grave. En prenant pour récit-cadre cet épilogue incontournable, mais dont il accentue le pathétique avec une lourdeur et une complaisance à la limite du sadisme, le cinéaste a choisi, d'une certaine manière, d'occulter la parole même du Christ, qui n'est pratiquement plus ici qu'un corps martyrisé à l'envi par des tortionnaires dénués de toute humanité. Présentée ainsi, à un public qui n'est pas forcément très informé, l'Evangile cesse d'être une bonne nouvelle -- traduction littérale de ce terme d'origine grecque -- pour devenir le scénario-prétexte d'un spectacle révoltant dont la violence est tellement systématique qu'elle finit par apparaître comme une mécanique privée de sens. On retrouve bien sûr les quelques paroles prononcées par Jésus pendant son procès et son supplice. Mais ces paroles sublimes, mais aussi énigmatiques dans leur simplicité, perdent ici toutes leurs résonnances: le dialogue avec Pilate reste rapide et peu audible, dans un climat où tout semble déjà joué; les dernières paroles, dont le problématique "Mon Dieu, pouquoi m'as-tu abandonné?" sont évoquées très vite et dans une mise en scène bâclée, qui n'approfondit rien. Et la plus belle d'entre elles, cette prière de pardon que le Christ prononce au moment de sa mise en croix, coïncide avec l'instant où la violence montrée est la plus abominable: alors qu'à ce moment l'élévation spirituelle et humaine de la victime devrait permettre au spectateur de dépasser les tortures qu'elle subit, le cinéaste reste littéralement collé à la terre, et à une violence sur laquelle il se plaît à renchérir jusqu'à atteindre les limites du vraisemblable.

A trop insister sur l'ampleur du sacrifice, Mel Gibson semble avoir perdu de vue le sens même de ce sacrifice et de ce qui fait sa grandeur: quelle que soit la violence de l'hostilité et des tortures subies, la vulnérabilité du Christ est l'effet d'un abandon volontaire et assumé, d'un dévouement à tous les hommes, y compris à ses bourreaux. Ce postulat est rappelé dans une scène très courte; mais de quel poids pèse-t-il en face d'une telle succession de sévices? On peut rappeler ici l'analyse que livre René Girard de cet épisode dans un ouvrage récent (Je vois Satan tomber comme l'éclair - 1991), à partir d'un commentaire de l'épître aux Colossiens de Saint Paul: " "< Le Christ >, écrit Saint Paul, a effacé, au détriment des commandements, l'accusation qui se retournait contre nous; il l'a fait disparaître, il l'a clouée à la croix, il a dépouillé les principautés et les puissances, il les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal." (...) La victoire du Christ n'a rien à voir avec celle d'un général victorieux: au lieu d'infliger sa violence aux autres, le Christ la subit. Ce qu'il faut retenir ici dans l'idée du triomphe, ce n'est pas l'aspect militaire , c'est l'idée d'un spectacle offert à tous les hommes, cŒest l'exhibition publique de ce que l'ennemi aurait dû dissimuler afin de se protéger, afin de persévérer dans son être que lui dérobe la Croix. Loin d'être obtenu par la violence, le triomphe de la Croix est le fruit d'un renoncement si total que la violence peut se déchaîner tout son saoul contre le Christ, sans se douter qu'en se déchaînant elle rend manifeste ce qu'il lui importe de dissimuler, sans soupçonner que ce déchaînement va se retourner contre elle cette fois, car il sera enregistré et représenté très exactement dans les récits de la Passion."

Cette victoire de la violence, cet abandon de la foule à Satan, Gibson l'évoque amplement. Mais il y a de grands risques pour qu'il expose son spectateur à la contagion mimétique de cette violence, qui se retournerait alors contre le bourreaux du Christ, dans un désir de vengeance qui serait stérile s'il n'était pas potentiellement dangereux, capable d'engendrer le dégoût d'une nature humaine montrée comme brutale et basse -- celle-là même pourtant que Jésus vient racheter par son Incarnation -- , mais aussi un antisémitisme radicalement contraire au message évangélique. Selon René Girard, le plan divin dont le Christ est l'exécuteur vise au contraire à obtenir des hommes un renoncement à la violence et au mécanisme qui perpétuellement leur fait reporter sur une victime innocente, sur un bouc émissaire le sentiment de leurs fautes, de leurs frustrations et le besoin de maîtrise: "Dieu a permis à Satan de régner un certain temps sur l'humanité, prévoyant que, le moment venu, il aurait raison de lui en mourant sur la coix. Grâce à cette mort, la sagesse divine le savait, le mécanisme victimaire serait neutralisé et, loin de s'opposer efficacement à cela, Satan y participerait sans le savoir. (...) La ruse dont Satan est la victime ne comporte ni la moindre violence ni la moindre dissimulation de la part de Dieu. Ce n'est pas vraiment une ruse, c'est l'impuissance du prince de ce monde à comprendre l'amour divin." Cet amour divin, il ne semble pas que le réalisateur réussisse à le faire comprendre par les moyens qu'il a choisis.

Il est possible ici d'aborder la question du rapport entre l'image et le sens, et de se demander si le cinéma, art du spectacle par excellence, est ou non capable de transmettre toutes les significations du message évangélique. Nous citions au début de cet article un commentaire de Huysmans sur l'oeuvre de Grünewald. Pris dans son intégralité, ce texte fait preuve d'un hyper-réalisme halluciné et violent, recourant à toutes les ressources du vocabulaire pour évoquer dans ses détails le drame représenté par le peintre. Mais il ne s'agit que de mots, non d'images, et si l'auteur cherche à faire naître ces images dans l'imagination de son lecteur, c'est ensuite pour les rectifier, pour en extraire le sens, ce que l'écriture peut faire: "Il était allé aux deux extrêmes, et il avait, d'une triomphale ordure, extrait les menthes les plus fines des dilections, les essences les plus acérées des pleurs. Dans cette toile se révélait le chef d'oeuvre de l'art acculé, sommé de rendre l'invisible et le tangible, de manifester l'immondice éplorée du corps, de sublimer la détresse infinie de l'âme." De même l'image de départ, cette crucifixion lamentable et presque désespérante, semble d'une violence extrême. Mais il s'agit d'une image fixe, à laquelle le spectateur peut échapper s'il le veut, ou sur laquelle au contraire il peut méditer pour l'approfondir, pour en comprendre toutes les significations, en s'aidant par exemple du contexte que lui présente le reste du retable: à la mort atroce succède le triomphe mystique, et le but de toute cette aventure est bien la victoire de Dieu sur le Mal, et non pas sa seule dénonciation.

Cette méditation que la peinture laisse libre de se développer, que l'écriture oriente et nourrit, sans pour autant la contraindre, le cinéma peut-il véritablement la susciter? Le récit filmique, avec sa succession d'images, semble imposer au spectateur une vision dont il ne peut sortir qu'à la fin du film, après avoir été immergé plusieurs heures durant dans la représentation d'une réalité qui souvent, comme c'est le cas dans le film de Mel Gibson, se donne comme un équivalent exact de la réalité même. Image-mouvement, le cinéma vise en quelque sorte à remplacer pour un temps dans la conscience du spectateur la réalité extérieure par une "réalité" autre, qui peut être clairement empreinte de l'imaginaire d'un auteur ou se vouloir au contraire une représentation réaliste du monde existant, estompant alors sa nature de fiction. Qu'on le veuille ou non, et malgré les protestations d'admirateurs peu lucides, La Passion du Christ est bien une fiction. Le scénario très elliptique que fournissent les Evangiles est une base à partir de laquelle le réalisateur a conçu des développements qui lui sont propres; de plus, ces textes, si passionnants et essentiels qu'ils puissent être, ne peuvent être considérés comme des témoignages historiques rédigés à partir de témoignages oculaires, et le film n'est donc qu'une reconstitution subjective, élaborée à partir de plusieurs sources. Il n'est donc guère honnête de mettre en valeur une "exactitude" que peut critiquer tout historien de l'Antiquité un peu sérieux: erreurs dans le choix des costumes, dans les langues attribuées aux personnages -- même si le choix d'utiliser cette langue disparue qu'est l'araméen est, "musicalement parlant", plutôt une belle idée -- , invraisemblance flagrante dans la représentation du supplice, telle qu'aucun homme de constitution normale n'aurait pu l'endurer sans succomber prématurément, mais aussi dans certains comportements: le geste de Marie recueillant le sang de Jésus après la flagellation renvoie à une tradition catholique (le culte des reliques), mais s'oppose absolument à la sensibilité juive de l'époque, marquée par l'horreur de la souillure et de la mort...

Mais en dehors de cette prétention discutable à la fidélité et au réalisme, le récit présenté par Gibson à ses spectateurs pose problème parce que ce qu'il propose est avant tout un spectacle. En tant que tel, il se conforme, il est vrai, à certaines caractéristiques du plan divin définies tout à l'heure par René Girard: la mort de Jésus a dés le départ une dimension spectaculaire et scandaleuse qui fut d'abord la cause du rejet de la religion chrétienne par les Gentils avant de devenir, plus tard, un argument en sa faveur. Mais en occultant quasiment tout le contexte de l'évènement, et surtout le discours développé par le Christ durant les trois années de son ministère -- sur lequel un film comme l'Evangile selon Saint Matthieu de Pasolini mettait au contraire l'accent --, il limite dangereusement les possibilités de lecture et d'interprétation de son spectateur. La mise en images choisie, qui dramatise lourdement, par des ralentis artificiels, un montage répétitif insistant sur les détails les plus sanguinolents, tous les éléments du récit se prêtant au pathétique, vise à mettre le spectateur dans un état qui relève purement de l'émotionnel et supprime toute réflexion, tout jugement rationnel et critique. En réduisant sa représentation au spectacle de la douleur, en renchérissant sur ce spectacle, Mel Gibson semble séquestrer son spectateur, le mettre de force face à ce spectacle, sans lui en donner véritablement la clef, et sans lui donner la liberté de la trouver lui-même. Que veut-il lui apporter par cette représentation? Quel message fécond pour l'homme moderne et son époque veut-il lui faire passer? Entretenir la culpabilité ou le regret vis-à-vis d'un crime commis il y a 2000 ans est une entreprise stérile. Quand Pascal écrivait: "Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.", il invitait l'homme à ne pas se complaire dans un repos égoïste, dans une certitude aveugle, à sortir de lui-même pour se tourner vers Dieu, mais peut-être aussi vers les autres. Au XVIe siècle, Matthias Grünewald a consacré plusieurs mois de sa vie à offrir aux victimes du mal des ardents un spectacle capable peut-être de leur faire dépasser leurs souffrances. Au XXIe siècle, un réalisateur offre à un monde inquiet, et à bien des égards aussi violent que le Ier siècle de notre ère, un film qui ajoute à cette violence et qui peut-être la suscitera, parce qu'il n'incite pas clairement à la dépasser. A une époque qui manque de sens, il apporte le trouble, mais semble refuser le sens. Par les blessures que nous montre Mel Gibson, il est peu probable que nous puissions être guéris...


Catherine Raucy