ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Jeep Novak


In América
un film de Jim Sheridan
avec Samantha Morton, Paddy Considine, Sarah et Emma Bolger
et Djimon Honsou

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

  Avec In America, Jim Sheridan nous livre un film coloré et grave, lumineux et tendu, un conte pour enfants où ne manquent ni les monstres, ni les bonnes fées, ni les ogres, ni le spectre de la mort. Le réalisateur et producteur irlandais s'était signalé jusqu'ici par des films plutôt sombres, marqués par leur engagement politique et social -- My left foot (1989), Au nom du père (1993), The Boxer (1997), tous trois interprétés par Daniel Day-Lewis, dans des rôles énergiques et révoltés --. In America semble relever d'une inspiration très différente: New-York remplace l'Irlande, et le film évoque l'histoire d'un jeune couple et de ses deux petites filles, et leur installation dans un secteur défavorisé de Manhattan. Mais Sheridan retrouve en fait, avec d'autres couleurs, d'autres visages, certains des thèmes qui traversaient ses films précédents: la famille, la vie des petites gens et des marginaux, la lutte contre la déréliction sociale. La séquence finale des Raisins de la colère, de John Ford, entrevue sur un écran de télévision, rassemble d'ailleurs tous ces thèmes, et indique une des références possibles de Sheridan: son cinéma, en traversant l'Atlantique, continue à parler pour le même camp.
Mais à cinquante-trois ans le réalisateur irlandais choisit donc de se consacrer à un sujet plus intime, inspiré par certains éléments de sa propre histoire familiale: la relation parents-enfants, la découverte d'un nouvel espace, la reconstitution de liens sociaux et aussi souterrainement, le travail de deuil. Traités à égalité par le récit, les quatre membres de la famille -- Johnny, le père, entreprenant et joueur; Sarah, la mère, inventive et tendre; Christy, la grande soeur d'une dizaine d'années, et Ariel, la petite soeur -- portent en eux un fantôme, celui du petit Frankie, mort quelques mois auparavant d'une tumeur au cerveau. Pour chacun d'entre eux, l'enfant mort est toujours présent, fêlure toujours ouverte malgré leur désir de vivre, d'être heureux ensemble, de prendre leur place dans un pays nouveau, quelles que soient les difficultés matérielles qu'ils rencontreront. Car ils se révèlent magiquement capables de transformer l'immeuble insalubre et le quartier sinistré où ils élisent domicile en un paradis pour les enfants: une douche en temps de canicule, une glace mangée un soir d'orage sont autant de fêtes; une barque de fête foraine devient le lieu d'un suspens haletant, et d'une victoire sur la misère et la peur de tout perdre. Et même le voisin farouche, le peintre noir comme la nuit dont les tableaux ont la violence de ceux de Jean-Michel Basquiat se laissera apprivoiser par les deux petites filles.
Aux yeux des enfants, en effet, les adultes apparaissent comme des anges protecteurs ou des ogres faciles à dompter, gardiens d'un monde magique aux bornes duquel rôdent la détresse matérielle, la folie et la peur de la mort. Double enfantin du cinéaste, Christy, la narratrice, est à la fois celle qui "fait tenir"la famille par ce récit enchanté et celle qui capte et garde en mémoire, grâce à sa caméra vidéo, les souvenir douloureux et les ombres qui guettent les siens. Ce film étrange et touchant, maladroit et passionné, raconte avec une étonnante jeunesse de regard un apprentissage de la vie, de la mort et du rapport aux autres, de la douloureuse et tendre condition humaine.

Catherine Raucy