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Le genre musical est à la mode sur les scènes françaises,
mais aussi au cinéma. Après Les Sentiments,
adorable comédie de Noémie Lvovsky, dont l'intrigue
était commentée par un choeur facétieux et
coloré, Alain Resnais propose, en cette veille de Noël
et de réveillon, une authentique opérette de l'entre-deux-guerres
composée en 1925 par Maurice Yvain et André Barde.
Avec Mélo, en 1986, le cinéaste avait déjà
porté à l'écran une oeuvre de la même
période, en l'occurrence une pièce d'Henry Bernstein.
Mais le ton de sa dernière oeuvre est bien plus léger,
et son principe rappelle celui adopté dans On connaît
la chanson, le précédent film du réalisateur.
Mais dans ce dernier les standards de la variété française,
chantés par leurs interprètes d'origine, "prêtaient"
une voix et un texte aux états d'âmes de héros
dépressifs et très contemporains, et le procédé
faisait rire, tout en frappant par sa justesse. Avec Pas sur
la bouche, Resnais renonce à ce "collage" habile
et surprenant, et prend son "scénario" au pied
de la lettre: l'intrigue a le parfum suranné d'un vaudeville
légèrement égrillard (une grande bourgeoise
flirte tout en entendant ne se livrer qu'à son mari, pendant
qu'une ingénue rêve de s'abandonner aux bras d'un jeune
artiste plein de tempérament...), et les chansons que les
personnages entonnent toutes les dix minutes environ viennent toutes
de l'oeuvre originale, même si l'orchestration virtuose de
Bruno Fontaine leur redonne un petit coup de jeune. De même,
l'effet comique des anachronismes et du mariage des voix qui faisait
le charme de On connaît la chanson (on se rappelle,
par exemple, d'un Jean-Pierre Bacri atrabilaire fredonnant un refrain
de music-hall des années 40...) disparaît ici, où
chacun, chanteur chevronné ou pas, de Darry Cowl et Lambert
Wilson à Jalil Lespert, chante sa partie, qu'elle soit fantaisiste
ou sentimentale.
A la fois cossu et kitsch, le décor ajoute au plaisir, un
décor 1925 pur sucre où ne manque pas un bibelot,
du salon monumental à la garçonnière douillette,
tapissée de soies chinoises et de tableaux galants. Et le
spectateur se retrouve dés lors transporté loin de
sa vie quotidienne, dans un luxe semblable à celui qu'il
pouvait goûter dans les comédies élégantes
de Lubitsch ou de Grégory La Cava: il y a du plaisir, en
effet, à voir marivauder des femmes charmantes en robe du
soir et des messieurs chics en smoking (dans les costumes joliment
conçus par Jackie Budin, qui également habillé
Les Sentiments); et si les unes et les autres hésitent
constamment entre la séduction et le ridicule, le plaisir
n'en sera que plus grand. Artifice et sens du rythme semblent être
en effet les maîtres-mots de ce film, où tout semble
avoir été prévu pour mettre à l'aise
les acteurs et offrir au public un spectacle dont chaque détail
est soigné sans autant empeser le résultat final.
Les chansons, enregistrées en play-back avant le tournage,
ont dicté le tempo du jeu avant que le montage-son ne les
fonde impeccablement dans le dialogue; l'artifice assumé
et accepté de la comédie musicale est présent
dés le prologue, et le filmage, en dehors de quelques gros
plans où les personnages prennent le public pour complice,
offre aux acteurs un cadre large et des mouvements de caméra
souples, où leur jeu peut se développer à l'aise.
Gilberte Valandray et son mari passent "magiquement" du
salon à la cuisine, pour se déclarer leur amour au-dessus
de la marmite où fume le court-bouillon destiné à
la cuisson des homards; et au troisième acte, une cour d'imeuble
qui fleure bon le décor de studio voit défiler successivement
tous les personnages que Mme Foin, la concierge, introduit les uns
après les autres dans la garçonnière chinoise,
comme dans la malle d'un prestidigitateur: les lois du vaudeville
(portes ouvertes ou fermées au bon moment, jeune femme en
pyjama et situations compromettantes) sont particulièrement
respectées dans cette dernière partie de l'intrigue.
Cette manière de "ressusciter" une oeuvre théâtrale
passée de mode rappelle un peu l'adaptation qu'avait effectuée
François Ozon avec Huit Femmes, inspiré d'une
pièce de Robert Thomas. Comme Ozon, Resnais respecte le principe
du huis-clos théâtral et de la tension dramatique reposant
sur le maintien ou la divulgation d'un secret. Comme lui, il prend
le parti de la reconstitution d'époque et joue même
"le grand jeu", là où le jeune réalisateur
en restait à une évocation plus stylisée. Et
Ozon semblait lui aussi renouer avec le genre de la comédie
musicale lorsqu'il faisait entonner à ses comédiennes
une chanson destinée à approfondir la "couleur"
de leur personnage (l'orchestrateur de ces chansons était
d'ailleurs Bruno Fontaine). Mais dans Huit Femmes, il était
question d'un meurtre, de l'affrontement des haines et des égoïsmes,
du mensonge de l'harmonie familiale, et le film tournait peu à
peu au jeu de massacre. Pas sur la bouche "pointe",
il est vrai, les ridicules d'une bourgeoisie riche et futile, éprise
de modernismes voyants et de divertissements mondains, tentée
par le nationalisme de l'Action française. Mais son intrigue,
en apparence plus conventionnelle, a pour moteur l'amour, le désir
et la quête du bonheur; elle révèle, derrière
les marivaudages, des malaises parfois ridicules, mais universels:
répugnance devant le corps, frustrations du désir,
théories de la jalousie; ces élégants sont
à la fois des marionnettes comiques et des êtres de
chair, que Resnais observe avec un sourire amusé, mais qui
n'a rien de méprisant, et auxquels le jeu des acteurs donne
une indiscutable présence.
Familiers ou nouveaux venus, ces acteurs sont en effet tous utilisés
au mieux de leur talent. On retrouve les habitués du cinéma
de Resnais: Sabine Azéma, délicieuse en grande bourgeoise
aguichante et effarouchée; Pierre Arditi, qui assume avec
panache un personnage de mari trop sûr de lui et parfois inquiétant;
et Lambert Wilson compose avec gourmandise un personnage d'Américain
rigide et finalement touchant, autour duquel va tourner toute l'intrigue.
Mais on découvre aussi Audrey Tautou et Isabelle Nanty, toutes
deux bien loin de la fantaisie populaire d'Amélie Poulain,
la première exquise en chapeau cloche, la seconde épatante
en vieille fille bougonne et complice dont les chansons révèleront
la voix pure et la sentimentalité ingénue. Daniel
Prévost papillonne en Dom Juan malchanceux, et la séduction
animale et un peu maladroite de Jalil Lespert renouvelle un personnage
de bohème qui aurait pu paraître un peu fade sans cela.
Quant à Darry Cowl en Madame Foin, il va sans dire qu'avec
cette "dame"-là on regarde bien volontiers "par
le trou, par le trou de la serrure"...
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