ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Stéphane Popu


Mystic River,
un film de Clint Eastwood
avec Sean Penn, Tim Robbins, Kevin Bacon,
Marcia Gay Harden, Laura Linney, Laurence Fishburne

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

  "LŒintrusion de la tragédie grecque dans le roman policier": cette formule inspirée à Malraux par la lecture du Sanctuaire de Faulkner peut être en tous points appliquée au dernier film de Clint Eastwood. Du roman policier il emprunte en effet la trame: le meurtre, l'enquête, l'émergence progressive des hypothèses concernant le coupable, les fausses pistes, la vérité enfin découverte. Mais le genre fournit aussi à l'oeuvre son atmosphère de film noir, ainsi que la manière dont elle révèle progressivement un univers social, celui d'une banlieue peu favorisée de Boston, au bord de la Mystic River. Sans s'attarder, en se concentrant simplement sur ses trois héros, Jimmy le petit caïd, Dave le loser et Sean le gamin de banlieue devenu flic, Eastwood esquisse en effet le portrait d'un milieu, celui des fils d'immigrés irlandais catholiques, attachés à leur famille, à leur communauté par des liens indéfectibles. Ces liens, que Sean renoue sans l'avoir voulu, Dave tente péniblement de les maintenir depuis trente ans; et ces liens sont la part lumineuse de l'existence de Jimmy, avant qu'ils ne deviennent sa part d'ombre.
Mais l'influence du roman policier ne ferait de Mystic River qu'un thriller sociologique parmi tant d'autres, si son histoire ne plongeait pas plus loin dans le passé, dans l'enfance et la jeunesse des trois protagonistes. Le meurtre brutal de Cathy, la fille aînée de Jimmy, renvoie ainsi à un autre crime, évoqué dans la première séquence du film: dans ce même quartier de Boston, par un après-midi paisible, trois jeunes garçons s'amusent à graver leurs noms dans une plaque de ciment frais. Se faisant passer pour un policier, un homme les interrompt, les menace de sanctions et fait monter l'un d'entre eux, le plus malhabile, le plus vulnérable peut-être, dans une voiture qui disparaît au bout de la rue. Le plan qui montre ce départ, long et fixe, a le caractère inexorable d'un arrêt du destin: le garçon, Dave, sera retrouvé quelques jours plus tard, et le cinéaste ne laissera entrevoir de lui que quelques regards de bête traquée. En enlevant l'enfant, en lui faisant subir les sévices que l'on devine, le faux représentant de la loi n'a pas seulement dégradé un innocent: il a aussi rompu les liens qui l'attachaient à ses amis, à sa communauté -- et le jeu hagard de Tim Robbins montre bien l'égarement, la perte de repères et d'appuis dont souffre ce personnage qui se voit lui-même, trente ans après les faits, comme une sorte de mort-vivant --. Mais le criminel a dégradé également l'image de la loi, et ce n'est peut-être pas un hasard si Sean (que joue sobrement Kevin Bacon) est devenu policier, comme s'il voulait par là restaurer cette image; et ce n'est peut-être pas un hasard si Jimmy est devenu chef d'une bande de braqueurs et plus tard, comme on le comprend à demi-mots, petit chef mafieux, dans un quartier qui représente, d'une certaine manière, son royaume. D'abord montré comme un commerçant, un père de famille attaché à ses filles, à tout ce qu'elles représentent de son histoire personnelle, Jimmy révèle peu à peu la face cachée de son personnage, en particulier à travers les activités de ses hommes de main, les bien nommés frères Savage (sauvage). Le jeu nerveux, presque excessif de Sean Penn traduit tout ensemble la violence rentrée du personnage, et son profond désarroi.
Le destin des trois garçons est ainsi lié à cet après-midi de leur enfance, dont le traumatisme ne s'effacera jamais; le souvenir en réapparaît d'ailleurs immédiatement après la découverte du meurtre de Cathy, et certaines images de la séquence d'ouverture vont hanter littéralement le film, et la conscience des protagonistes. Cette impossibilité de réparer, de guérir a été étudiée par la psychologie moderne; mais elle est aussi une des données du mythe, du substrat primitif qui subsiste dans la société contemporaine. En séparant du reste de Boston le territoire de Jimmy, qui est aussi le lieu de son enfance et de celle de ses amis, la Mystic River en fait un équivalent du Purgatoire, de ce lieu où les âmes errent sans être damnées ni sauvées, hantées par la conscience de leurs péchés. Aucun des personnages ne peut durablement s'éloigner de ce lieu, s'en libérer, se défaire du moi ancien et de sa blessure inguérissable.
Le film aurait dû s'ouvrir sur la première communion de la fille cadette de Jimmy, c'est-à-dire sur l'intégration de la fillette à la communauté catholique. Le meurtre de Cathy renvoie au contraire tous les personnages dans le royaume des ombres, ce que montrent bien la photographie, aux tons sombres et froids, et la dernière partie, entièrement nocturne. Et dans ce royaume la logique des comportements obéit non pas à la raison ou à la morale, mais à l'instinct: instinct de vengeance, instinct de violence, instinct qui fait rendre le mal pour le mal. De façon presque obligée, les soupçons se portent en effet sur Dave: celui qui a été en contact avec le mal a désormais partie liée avec lui, ne peut qu'être tenté de le reproduire. Et l'élimination violente de ce coupable désigné, même si elle rend irréparable une erreur, aura pour effet de purger la communauté du traumatisme originel. La musique et les couleurs lumineuses de la fête de Colombus Day, qui accompagnent l'épilogue du film, semblent dés lors sceller la réconciliation d'une société purifiée par le sacrifice de la victime, par l'élimination de la souillure ancienne que sa présence rappelait sans cesse.
Mais cette réconciliation dissimule en fait le cheminement souterrain d'une vengeance presque aussi ancienne, survivance d'un code d'honneur lui-même primitif, qui un jour se retournera contre celui qui l'a initiée, à moins que la loi des hommes ne le rattrape. Et Jimmy, tel un nouveau Macbeth, écoute sa femme qui l'approuve d'avoir ainsi enchaîné le crime au crime, pourvu que cela permette son ascension vers le pouvoir. Ce personnage passe ainsi d'un univers tragique à un autre, du monde d'Eschyle à celui de Shakespeare; mais cette deuxième tragédie en reste à son prologue...
Mystic River, malgré ses apparences contemporaines, dévoile donc, à travers le récit d'un fait divers et l'évocation de la vie d'une petite communauté, une vision fondamentalement tragique des destinées humaines. Et le cinéaste ne craint pas d'approfondir la dimension morale de son histoire jusqu'à prendre le risque de dérouter le spectateur, afin de mettre en évidence les forces souterraines qui régissent, encore et toujours, les comportements des mortels

Catherine Raucy