ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Mari Mahr


Dolls
de Takeshi Kitano,
avec Miho Kanno, Hidetoshi Nishijima,
Tatsuya Mihashi, Tsumotu Takeshije

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

  La Fête du cinéma est passée, avec son cortège de productions américaines, blockbusters plus ou moins sophistiqués (Matrix Reloaded, X Men 2) ou films d'action plus ou moins décervelés (Fast and furious 2), la cuvée de cette année offrant, comme on le voit, une abondance de "sequels" (réutilisation d'une formule déjà confortablement rentabilisée au box-office)... Les chauvins pouvaient se rabattre sur des comédies à la française, et à Chouchou ou Rires et châtiment préférer les allègres Filles uniques imaginées par Pierre Jolivet. Et dans les villes de province moyenne, les cinéphiles invétérés avaient peut-être la chance de voir ou de revoir l'intriguant Dogville de Lars von Trier, ou Attrape-moi si tu peux de Steven Spielberg, charmante apologie d'une jeunesse superficielle. Quelques bonnes séances en perspective dans une programmation qui tous les ans donne un avant-goût des soldes d'été, en fournissant l'occasion de se payer à bas prix des gadgets distrayants qu'on n'aurait pas pris la peine d'acheter au prix fort. Mais quant à moi j'avais décidé d'aller voir Dolls de Takeshi Kitano.
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 Depuis Sonatine (1995) et surtout Hana-Bi (1997), l'oeuvre de Kitano, cinéaste inclassable, bouffon impénitent côté cour, esthète mélancolique côté jardin, est connue et reconnue en Europe. Hana-bi surtout avait été perçu comme un feu d'artifice -- c'est le sens du titre japonais --, feu d'artifice de violence et de naïveté, de nostalgie et de couleurs, où l'histoire d'un policier modèle devenu criminel par amour était ponctuée par des plans de plages désertes, de banlieues modernes et par les tableaux bariolés et naïfs peints par le réalisateur au moment où il se remettait d'un accident qui avait failli lui coûter la vie. Il y a ainsi chez Kitano une double attirance pour la mort et la légèreté, le mélo et la farce, pour la violence la plus sombre et pour les fraîches couleurs des dessins d'enfant.
 Dans Dolls, la farce semble avoir pratiquement disparu; Guignol est remplacé par les marionnettes du Bunraku et les héros tragiques qu'elles incarnent. Une séquence de prégénérique montre en effet un extrait de l'un de ces spectacles, donne à entendre et à voir le poème lancinant, et le "jeu" fascinant de ces poupées au masque de porcelaine, animées par des manipulateurs impassibles. Cette ouverture rattache d'emblée le film au Japon traditionnel, à un art codé et ritualisé, difficile d'accès pour les Européens; en revenant ainsi aux racines de son art, et implicitement aux maîtres qui l'ont précédé -- Kurosawa, Mizoguchi --, Kitano semble refermer la parenthèse américaine ouverte par Aniki, mon frère, un affrontement entre gangsters japonais et américains où il semblait par moments se parodier pour mieux toucher un public occidental. Mais Dolls n'est cependant pas une reconstitution du Japon historique, plutôt une tentative pour construire autour d'un thème éternel -- l'amour fou -- un récit qui unirait l'ancien et le moderne et viserait en fait l'universel, et l'Occident autant que l'Orient. Et dans ce conte en trois volets, les humains, manipulés par leurs passions, offrent le spectacle de leurs erreurs et de leurs errances aux marionnettes du bunraku, à ces simulacres splendidement vêtus dont les visages de porcelaine, à l'entrée du film, fixent le spectateur avec une insistance troublante.
 Après le prélude commence donc le conte. Il montre d'abord l'histoire tragique de deux amants: délaissée par son amoureux qui en épouse une autre par intérêt, une jeune fille devient folle. Alerté, le jeune homme déserte la cérémonie de son mariage pour se dévouer désormais à celle qu'il aime, et se laisse entraîner avec elle dans une errance désespérée. La narration, d'abord très elliptique, procédant par flash-backs, se dilue, une fois le couple reconstitué, en longues séquences d'attente et de divagations, où seuls existent la patience de l'un et les efforts balbutiants de l'autre pour se distraire de son propre enfermement. Le passage du temps, la désocialisation progressive des deux amants sont figurés par des éléments simples, très visuels: les cheveux qui s'allongent, l'évolution des costumes, le passage des saisons. Et une fois que le couple aura trouvé une façon d'aménager sa folie -- une longue corde rouge reliant les deux personnages et figurant leur solidarité indissoluble --, le Japon moderne pourra céder la place à un Japon intemporel et sublimé: les cerisiers en fleurs du printemps, les érables flamboyants de l'automne et les somptueux kimonos conçus par Yohji Yamamoto sur le modèle de ceux portés par les marionnettes du bunraku.
 Les deux autres parties du conte semblent en apparence moins stylisées: un vieux chef mafieux retrouve chaque samedi dans un jardin public la femme qu'il a abandonnée trente ans auparavant, quand il était encore simple ouvrier, et qui chaque semaine est revenue fidèlement à la même place attendre l'amoureux disparu; un jeune homme, fan d'une chanteuse adolescente, se crève les yeux pour pouvoir approcher celle qu'il aime, qui vit recluse depuis qu'un accident de la circulation l'a défigurée. A la folie calme de la fiancée fidèle, préparant amoureusement chaque semaine un plateau-repas pour celui qui l'a délaissée, succèdent le clinquant des fanzines et des studios d'enregistrement, les chansons sucrées et la beauté mutine d'une star en herbe. L'aliénation d'un jeune adulte à cette culture adolescente, les manifestations presque enfantines de son adoration pour la chanteuse pourraient paraître ridicules. Mais Kitano, par certains rappels, certains plans, et par l'orientation tragique de cette histoire, souligne les parentés existant entre cette image de l'amour fou et les deux autre visions qu'il en propose ; l'histoire de l'admirateur aveuglé semble dés lors tout aussi digne d'intérêt et de compassion que celle du vieux yakusa ou celle des amants sacrifiés. Après avoir exposé son thème en lignes simples, chacune d'entre elles se terminera par une mort absurde et inévitable, même celle qui semblait préférer au tragique une nostagie paisible.
 Evoquées ainsi, les trois intrigues peuvent sembler pauvres et mélodramatiques. Mais la mise en scène de Kitano les transfigure par l'extrême simplicité de sa narration, et surtout par la prééminence accordée au langage visuel. Dolls est avant tout un film de visages, d'êtres humains illustrant à travers la même folie tous les âges de l'amour. Le jeu des acteurs, très retenu, peut sembler peu expressif, les dialogues sont rares; mais cette économie de moyens donne au film une intensité particulière, pousse le spectateur à approfondir sa contemplation, à mieux capter chaque détail, chaque vibration de ce jeu. Par ailleurs, ce film qui semble refuser l'action et la psychologie traditionnelle fascine par sa splendeur visuelle, par ses plans très composés et son goût de la couleur. Fait nouveau dans l'oeuvre de Kitano, dont la filmographie privilégiait jusqu'à présent le paysage urbain, la nature est ici très présente et montrée dans toute sa magie. Végétation luxuriante, parterres de roses, paysages de neige: ces décors se réfèrent à toute une tradition de la peinture japonaise; mais ces images saturées de détails et de couleurs pourraient tout aussi bien renvoyer à la peinture occidentale, celle de l'impressionnisme ou celle d'un Klimt, qui lui aussi figurait les beautés et les passions humaines au milieu d'une véritable débauche ornementale. Enfin la couleur rouge, symbole très lisible de la passion amoureuse, est ici un véritable leitmotiv, et donne au film une unité visuelle -- chaque scène comportant sa "haute note rouge" -- qui permet au spectateur de dépasser les ellipses d'un montage parfois surprenant qui procède d'une logique poétique et picturale plus qu'il ne suit les règles d'une narration classique.
 Cinéaste "autodidacte", auteur complet de son film -- il veille à la prise de vues, au montage et travaille en collaboration étroite avec son musicien, Joe Hisaichi --, Takeshi Kitano s'est imposé depuis une dizaine d'années comme une figure singulière du cinéma mondial. Dolls confirme de façon éclatante ses qualités de styliste, et montre à quel point il est capable de prendre des risques, de renouveler son inspiration en faisant de l'amour, thème galvaudé s'il en fût, le centre de son film, et de d'évoquer cette passion mortifère à travers des images d'une fulgurante beauté. Kitano fait les films qui lui plaisent, comme il lui plaît; il a voulu ici privilégier le tragique, la splendeur et l'émotion: pari tenu.

 

Catherine Raucy