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Une
des premières scènes de Bon voyage est
très représentative de l'esprit du film : après
une nuit agitée, Viviane Denvers feuillette fébrilement
la presse parisienne pour savoir si ses frasques nocturnes y sont
évoquées. Sur les différentes "unes"
s'étalent des titres alarmants (nous sommes en août
1939). Mais Viviane n'a d'yeux que pour les pages intérieures,
celles des faits divers où elle risque de décourir
des information fâcheuses pour sa réputation. Elle
est comme ça, Viviane: charmante, mondaine, futile, passablement
amorale, et totalement indifférente à tout ce qui
ne concerne pas directement sa vie privée. Inventé
par les deux compères, Rappeneau et Modiano, le personnage
incarne à merveille l'esprit léger et le chic d'un
certain cinéma des années 30-40, celui qu'évoquera
le Marquis de la Chesnaye de La Règle du jeu
(Jean Renoir, 1939), celui que reflète aussi, à la
même époque, de l'autre côté de l'Atlantique,
la pétillante Katharine Hepburn, vedette de L'Impossible
Monsieur Bébé (Howard Hawks, 1938).
Entraîné par Viviane, ses craintes et ses mensonges,
le film va comme elle côtoyer la grande Histoire, la toucher
du bout des doigts, l'évoquer sans jamais se laisser piéger
par elle, même lorsque le drame se laissera entrevoir à
travers les arabesques de la comédie. Concentré sur
trois jours, le scénario de Rappeneau et de son complice
prend en effet ouvertement le parti de traiter la débacle
de juin 1940 comme un décor dont certains détails
peuvent accrocher l'oeil, réveiller la mémoire (les
trains bondés, les familles de réfugiés pique-niquant
à même les rues encombrées, l'Assemblée
nationale siégeant dans une classe d'école primaire),
mais sans que ce décor l'emporte jamais sur l'intrigue, ou
plutôt sur les intrigues qu'entrelace la comédie. Ces
intrigues sont, grosso-modo, au nombre de quatre ou cinq : Frédéric,
un écrivain rêveur et maladroit qui a été
emprisonné pour avoir été mêlé
aux imbroglios causés par Viviane, dont il est amoureux depuis
l'enfance, s'évade dans l'espoir de retrouver la jeune femme
; celle-ci est entretemps devenue la maîtresse d'un ministre,
qui lui assure sa protection ; Raoul, un mauvais garçon qui
s'est évadé avec Frédéric, tombe sous
le charme de Viviane, mais plus encore sous celui de Camille, une
jeune étudiante en physique, qui tente avec son vieux maître
de faire passer en Angleterre l'unique stock d'eau lourde existant
au monde -- l'histoire est authentique... --; enfin Alex, un journaliste
anglais, éternel soupirant de Viviane, se révèle
être un dangereux espion allemand.
Et tout ce joli monde, après être descendu à
Bordeaux avec le "gratin" de la politique, de la vie mondaine
et des arts, se court après dans les rues de la vieille ville
et sur les routes des Landes, dans une sorte de mouvement perpétuel
orchestré sur le modèle des comédies de Lubitsch,
de ces chassés-croisés endiablés où
l'auteur de To be or not to be et de The Shop
around the corner trouvait moyen, entre deux rires, d'évoquer
la montée du nazisme en Allemagne et en Europe centrale.
Alors qu'il peint une époque où les uns et les autres
ont été contraints de choisir leur camp -- Pétain
ou De Gaulle, la collaboration ou la Résistance --, le film
semble une sorte d'hommage allègre à l'esprit d'enfance,
à cette inconscience des proportions, du jeu des effets et
des causes, avec laquelle les gosses découvrent, entre deux
portes, les problèmes et les conflits des adultes. L'écoute
clandestine, l'intrusion perturbatrice y sont d'ailleurs des figures
récurrentes qui permettent aux deux histoires -- la petite
et la grande -- de s'interpénétrer, déterminant
ainsi les multiples bifurcations de l'intrigue. Et ces péripéties
permettent ainsi d'alléger la reconstitution historique,
d'y introduire du jeu, d'évoquer l'héroïsme ou
la traitrise sans avoir l'air d'y toucher.
Au milieu de cette Histoire grave, la comédie tourne autour
des femmes. Autour de Viviane, charmeuse, égocentrique, actrice
jusqu'au bout des cils -- elle mène son ministre par le bout
du nez, et sa scène de rupture avec Frédéric
ne pouvait se dérouler autrement que devant un parterre de
figurants aussitôt transformés en public --, habituée
des hôtels chics et des voitures de maîtres. Autour
de Camille, vive, décidée, prompte à la repartie,
Camille qui, elle, a les yeux ouverts et les pieds sur terre, et
qui est à son aise dans des décors plus réalistes
: un couloir de train, une cuisine, une plage au petit matin. Aussi
insaisissable que Viviane, Camille est aussi franche que l'actrice
est menteuse; elle incarne l'héroïne moderne, active,
quand Viviane apparaît manipulatrice parce que dépendante
des hommes -- à moins que ce ne soit l'inverse -- et semble
une version gentîment satirique du stéréotype
de la femme fatale. Au jeu des sentiments, celle qui finira par
gagner, après bien des rebondissements, n'est d'ailleurs
pas celle que l'on croit. Le plaisir gourmand avec lequel sont croqués
ces deux personnages féminins et les courses-poursuites dont
elles sont la cause évoque le Truffaut de Vivement
dimanche et de L'Homme qui aimait les femmes,
pour qui "les jambes des femmes sont des compas qui arpentent
le globe, lui donnant son équilibre et son harmonie."
Et Frédéric, le héros du film, rappelle un
peu -- avec moins de fêlures, moins de folie sans doute --,
ceux des comédies de Truffaut, mais aussi le personnage central
du Sauvage (1975) ou la sage polytechnicienne incarnée
par Isabelle Adjani dans Tout feu tout flamme (1981).
Comme ces personnages jadis inventés par Rappeneau, il semble
rêver avant tout d'une vie calme, modeste, équilibrée.
Mais Viviane et Camille vont bouleverser sa vie comme un double
cyclone, et l'entraîner dans une aventure qui le dépasse,
et qui lui fera bientôt oublier ses rêves littéraires.
Seul restera le lecteur-spectateur, un vieil homme enthousiaste
encore occupé, dans ces temps de guerre et d'imbroglios politiques
et amoureux, à soupeser le brio d'une histoire et la vérité
d'une phrase; figure maintenue dans un coin du tableau, comme un
avertissement et un clin d'oeil que les deux auteurs se seraient
adressé à eux-mêmes.
Parfait opposé de Frédéric, Raoul est un aventurier,
un homme d'expédients et d'initiative, auquel Yvan Attal
prête une dégaine réjouissante évoquant
Julien Carette, le braconnier gouailleur de la Règle
du jeu. Second rôle indispensable, il sera souvent
le "deus ex machina" de cette histoire, le personnage
auquel l'intrigue doit de ne pas s'enrayer, celui qui a rêvé
de devenir personnage principal, mais accepte avec bonne humeur
la fonction finalement essentielle qui est la sienne. Il est peut-être
la meilleure ressource d'un scénario conçu comme une
mécanique d'horlogerie, tout en vitesse et en souplesse,
qui par ailleurs ne sacrifie jamais les différents personnages
qu'il fait entrer en scène. Monsieur Girard, la logeuse,
la modiste, les amis mondains de Viviane : autant de figures jamais
réduites à des silhouettes, par une mise en scène
qui soigne autant ses arrières-plans que ses figures principales.
Et ce goût du travail bien fait rappelle le cinéma
des années 40-50, de L'assassin habite au 21
(Henri-Georges Clouzot, 1942) à Edouard et Caroline
(Jacques Becker, 1950). Cinéma daté, dira-t-on ; mais
la qualité, ça ne se démode pas, non ?
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