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Remarqué
chez Yves Boisset (Allons z'enfants, 1981), Claude Chabrol
(Poulet au vinaigre, 1985, et Madame Bovary, 1991)
et Olivier Assayas (Désordre , 1986), Lucas Belvaux
ne s'est pas contenté d'un parcours d'acteur déjà
intéressant, mais il a commencé il y a dix ans une
carrière de réalisateur. après un court métrage,
Parfois trop d'amour, sorti en 1993, il a réalisé
Pour rire!, une comédie pleine de rebondissements,
qui offrait à Ornella Muti, Jean-Pierre Léaud et Antoine
Chappey des situations de vaudeville savoureuses et pleines de finesse.
Après ce premier long métrage tout à fait réussi,
la trilogie sortie il y a quelques semaines témoigne de l'ambition
du réalisateur, tout en s'appuyant sur un principe a priori
simple: la vision des trois films permet en effet de mettre en conjonction,
de superposer trois histoires, chaque film mettant en lumière
des personnages qui dans les deux autres étaient apparus
comme secondaires. Le principe d'une succession d'épisodes
suivant l'évolution des mêmes personnages principaux
est presque aussi vieux que le cinéma lui-même, comme
en témoignent les "ciné-feuilletons" Fantômas
et Les Vampires , réalisés par Louis Feuillade
en 1913 et 1915. Mais le prototype du système narratif mis
en place par Lucas Belvaux est le principe du retour des personnages
adopté par Balzac dans la Comédie humaine,
et selon lequel, par exemple, Rastignac, le jeune héros du
Père Goriot, peut réapparaître comme
personnage secondaire dans La Peau de chagrin ou dans Splendeur
et misère des courtisanes ; un exemple plus adéquat
encore serait celui du journaliste Daniel d'Arthez qui, de personnage
secondaire et guide du jeune Lucien de Rubempré dans les
Illusions perdues, sera promu au rang d'amant heureux de
la belle Princesse de Cadignan.
Le fait de voir les trois films à la suite les uns des autres
transforme en profondeur notre vision, et induit une réflexion
sur le statut même de personnage secondaire. Bruno Le Roux,
aperçu rapidement dans Un Couple épatant, deviendra
le héros de Cavale , pendant que Cécile, pourtant
personnage central du premier film, sera reléguée
au second plan dans le troisième. Mais la vision des trois
films modifie les éclairages, les significations, relativise
les tourments de certains personnages, approfondit au contraire
d'autres destins. Et l'on se demande à la fin s'il ne serait
pas possible d'imaginer d'autres extensions du système qui
mettraient cette fois sous le feu des projecteurs, le "traître"
Jacquillat ou montreraient davantage la relation de Jeanne avec
ses élèves.
Mais le rapprochement avec Balzac ne peut être que structurel.
Loin des fastes et des ombres du Paris de 1830 et des ambitions
démiurgiques du créateur de Vautrin, Lucas Belvaux
offre plus modestement une vue en coupe de la société
française contemporaine, et plus précisément
de sa classe moyenne. En faisant de la plupart de ses personnages
des quadragénaires, il semble de plus amorcer une réflexion
sur une génération -- la sienne --, observée
selon des points de vue différents, ce qui révèle
des parcours très divergents.
Un Couple épatant montre ainsi un univers de comédie
douce-amère, celui que montrait déjà Pour
rire! . Alors que le film joue avec les fantasmes de la mort,
de l'infidélité, de la déception et des mensonges,
les couleurs chaudes des décors, le soleil de l'été,
les beaux yeux verts d'Ornella Muti laissent bien entendre que rien
ne parviendra à troubler réellement l'entente et le
bonheur du "couple épatant" qu'elle forme avec
François Morel. Les mécanismes de la comédie
introduisent dans l'histoire de Cécile et d'Alain une agitation
un peu brouillonne, un peu forcée, qui provoque le plaisir
du spectateur sans pour autant le satisfaire totalement. Il pressent
bien qu'il y a anguille sous roche: le vaudeville n'est pas la vie,
le bonheur retrouvé des deux époux n'est rendu possible
que par leur manière de voir le monde comme un tout ordonné,
harmonieux, et dont ils sont le centre -- la mise en scène
de l'anniversaire d'Alain étant à cet égard
parfaitement représentative -- ; et dans cette vision du
monde, tout disfonctionnement ne peut être que passager. Séduisant,
mais un peu vain, ce premier volet crée l'attente vis-à-vis
des deux suivants.
Avec Cavale, le ton et l'atmosphère changent radicalement.
Le couple aisé, épanoui, laisse place à un
homme seul, traqué par un environnement hostile, et qui semble
ne reculer devant aucun moyen pour survivre. Par ce virage à
180°, Belvaux semble montrer, après la surface, les dessous
de la socété française. A la belle maison de
Cécile, aux jardins fleuris et ensoleillés succèdent
la nuit, les bars douteux, les "planques" au confort spartiate
où Le Roux, ancien terroriste évadé, survit
dans la clandestinité. A la comédie bourgeoise succède
un film noir dont le filmage très sobre, souvent axé
sur les taches concrètes (se cacher, se nourrir, fabriquer
une bombe artisanale), évoque le réalisme de certains
films américains, tels que Le Fugitif, d'Andrew Davis,
mais aussi L'Argent de Bresson ou les clairs-obscurs contrastés
de Georges de La Tour. Endossant lui-même le rôle principal,
pour des raisons de coproduction, Lucas Belvaux, par sa présence
butée, taciturne, fait la preuve qu'il n'a rien perdu de
ses qualités d'acteur en passant à la réalisation.
Et en concevant ce personnage d'activiste rien moins que repenti,
malgré ses années de prison, en montrant l'évolution
de ses anciens compagnons, il semble aussi proposer une réflexion
sur la dépolitisation de la société française,
sur l'apaisement apparent des vieilles luttes et sur leur remplacement
par une violence sociale plus larvée. Si Alain et Cécile
dorment tranquilles, dans leur harmonie retrouvée, Le Roux,
lui, ne dort jamais, et nous pouvons penser, à travers son
regard, que la société reste en état de guerre,
même si les apparences disent le contraire.
Le troisième film va, lui, montrer un espace intermédiaire
entre l'univers trop simple du "couple épatant",
et les ténèbres où vit l'homme traqué.
Essentiel, parce qu'il permet de comprendre clairement certaines
scènes des deux films précédents, parce qu'il
met en connexion ces deux univers antithétiques, Après
la vie est peut-être le plus dur des trois films, mais
aussi celui qui est le plus profondément humain. Il reprend
le principe de clôture et de circulation qui était
celui de Cavale, en se concentrant cette fois sur deux personnages:
celui de Pascal, un inspecteur de police, et celui d'Agnès,
sa femme, professeur et morphinomane, collègue de Cécile
et de Jeanne, l'ex-compagne de Le Roux. Dans ce rôle difficile,
Dominique Blanc est extraordinaire d'intensité, rendant à
la perfection la monomanie et la souffrance qui obsèdent
son personnage, l'enfermement égoïste et suicidaire
dans lequel la maintient la drogue. Et Gilbert Melki, véritable
révélation des trois films, donne à son personnage
une présence sombre, une variété dans le jeu
et le comportement qui lui permettent de rendre justes toutes les
situations auxquelles son personnage peut se trouver confronté.
Tour à tour réservé, disponible, cassant ou
désorienté, il apporte à ce personnage par
essence mal aimé une épaisseur humaine qui n'a rien
à voir avec les stéréotypes des séries
policières à la française.
Et ce n'est peut-être pas par hasard que Belvaux a choisi
pour héros, à côté de ce flic amené
par son travail et sa vie personnelle à fréquenter
toutes les couches de la société, d'autres personnages
de "passeurs", d' "agents de liaison": enseignants,
entrepreneurs, ancien chef de réseau. C'est que, si différents
qu'ils soient, les personnages des trois films forment à
la fin une sorte de réseau; ils nous apparaissent comme des
électrons plus ou moins libres dont les itinéraires
se croisent et se déterminent les uns les autres, souvent
à leur insu. Si l'engagement politique a pu constituer un
lien, des années auparavant, entre des personnalités
très différentes, à l'époque présente
les liens ne manquent pas non plus: circulation des informations,
circulation du savoir et de l'expérience entre adolescents
et adultes, enquêtes policières, trafics de drogues,
vengeance à accomplir ou stratagèmes destinés
à comprendre ou à protéger. Nous n'existons
jamais seuls, semble dire Lucas Belvaux. Mais loin de la démonstration
intellectuelle, ses films marquent par leur densité et leur
épaisseur humaine, et par la solitude profonde que connaissent
pourtant plusieurs de ses personnages -- Le Roux, Agnès,
Pascal --. Et ce sont eux qui nous touchent le plus, comme si une
fatalité maintenait ces êtres en marge de la vie, alors
qu'ils sont chacun un de ses visages.
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