ban_cinema.gif (1262 octets)                        par Catherine Raucy

Une photographie de Yann Beauson


Un Couple épatant/ Cavale/ Après la vie

de Lucas Belvaux,
avec Ornella Muti, François Morel, Catherine Frot, Lucas Belvaux, Dominique Blanc, Gilbert Melki et Valérie Mairesse

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

Remarqué chez Yves Boisset (Allons z'enfants, 1981), Claude Chabrol (Poulet au vinaigre, 1985, et Madame Bovary, 1991) et Olivier Assayas (Désordre , 1986), Lucas Belvaux ne s'est pas contenté d'un parcours d'acteur déjà intéressant, mais il a commencé il y a dix ans une carrière de réalisateur. après un court métrage, Parfois trop d'amour, sorti en 1993, il a réalisé Pour rire!, une comédie pleine de rebondissements, qui offrait à Ornella Muti, Jean-Pierre Léaud et Antoine Chappey des situations de vaudeville savoureuses et pleines de finesse.
Après ce premier long métrage tout à fait réussi, la trilogie sortie il y a quelques semaines témoigne de l'ambition du réalisateur, tout en s'appuyant sur un principe a priori simple: la vision des trois films permet en effet de mettre en conjonction, de superposer trois histoires, chaque film mettant en lumière des personnages qui dans les deux autres étaient apparus comme secondaires. Le principe d'une succession d'épisodes suivant l'évolution des mêmes personnages principaux est presque aussi vieux que le cinéma lui-même, comme en témoignent les "ciné-feuilletons" Fantômas et Les Vampires , réalisés par Louis Feuillade en 1913 et 1915. Mais le prototype du système narratif mis en place par Lucas Belvaux est le principe du retour des personnages adopté par Balzac dans la Comédie humaine, et selon lequel, par exemple, Rastignac, le jeune héros du Père Goriot, peut réapparaître comme personnage secondaire dans La Peau de chagrin ou dans Splendeur et misère des courtisanes ; un exemple plus adéquat encore serait celui du journaliste Daniel d'Arthez qui, de personnage secondaire et guide du jeune Lucien de Rubempré dans les Illusions perdues, sera promu au rang d'amant heureux de la belle Princesse de Cadignan.
Le fait de voir les trois films à la suite les uns des autres transforme en profondeur notre vision, et induit une réflexion sur le statut même de personnage secondaire. Bruno Le Roux, aperçu rapidement dans Un Couple épatant, deviendra le héros de Cavale , pendant que Cécile, pourtant personnage central du premier film, sera reléguée au second plan dans le troisième. Mais la vision des trois films modifie les éclairages, les significations, relativise les tourments de certains personnages, approfondit au contraire d'autres destins. Et l'on se demande à la fin s'il ne serait pas possible d'imaginer d'autres extensions du système qui mettraient cette fois sous le feu des projecteurs, le "traître" Jacquillat ou montreraient davantage la relation de Jeanne avec ses élèves.
Mais le rapprochement avec Balzac ne peut être que structurel. Loin des fastes et des ombres du Paris de 1830 et des ambitions démiurgiques du créateur de Vautrin, Lucas Belvaux offre plus modestement une vue en coupe de la société française contemporaine, et plus précisément de sa classe moyenne. En faisant de la plupart de ses personnages des quadragénaires, il semble de plus amorcer une réflexion sur une génération -- la sienne --, observée selon des points de vue différents, ce qui révèle des parcours très divergents.
Un Couple épatant montre ainsi un univers de comédie douce-amère, celui que montrait déjà Pour rire! . Alors que le film joue avec les fantasmes de la mort, de l'infidélité, de la déception et des mensonges, les couleurs chaudes des décors, le soleil de l'été, les beaux yeux verts d'Ornella Muti laissent bien entendre que rien ne parviendra à troubler réellement l'entente et le bonheur du "couple épatant" qu'elle forme avec François Morel. Les mécanismes de la comédie introduisent dans l'histoire de Cécile et d'Alain une agitation un peu brouillonne, un peu forcée, qui provoque le plaisir du spectateur sans pour autant le satisfaire totalement. Il pressent bien qu'il y a anguille sous roche: le vaudeville n'est pas la vie, le bonheur retrouvé des deux époux n'est rendu possible que par leur manière de voir le monde comme un tout ordonné, harmonieux, et dont ils sont le centre -- la mise en scène de l'anniversaire d'Alain étant à cet égard parfaitement représentative -- ; et dans cette vision du monde, tout disfonctionnement ne peut être que passager. Séduisant, mais un peu vain, ce premier volet crée l'attente vis-à-vis des deux suivants.
Avec Cavale, le ton et l'atmosphère changent radicalement. Le couple aisé, épanoui, laisse place à un homme seul, traqué par un environnement hostile, et qui semble ne reculer devant aucun moyen pour survivre. Par ce virage à 180°, Belvaux semble montrer, après la surface, les dessous de la socété française. A la belle maison de Cécile, aux jardins fleuris et ensoleillés succèdent la nuit, les bars douteux, les "planques" au confort spartiate où Le Roux, ancien terroriste évadé, survit dans la clandestinité. A la comédie bourgeoise succède un film noir dont le filmage très sobre, souvent axé sur les taches concrètes (se cacher, se nourrir, fabriquer une bombe artisanale), évoque le réalisme de certains films américains, tels que Le Fugitif, d'Andrew Davis, mais aussi L'Argent de Bresson ou les clairs-obscurs contrastés de Georges de La Tour. Endossant lui-même le rôle principal, pour des raisons de coproduction, Lucas Belvaux, par sa présence butée, taciturne, fait la preuve qu'il n'a rien perdu de ses qualités d'acteur en passant à la réalisation. Et en concevant ce personnage d'activiste rien moins que repenti, malgré ses années de prison, en montrant l'évolution de ses anciens compagnons, il semble aussi proposer une réflexion sur la dépolitisation de la société française, sur l'apaisement apparent des vieilles luttes et sur leur remplacement par une violence sociale plus larvée. Si Alain et Cécile dorment tranquilles, dans leur harmonie retrouvée, Le Roux, lui, ne dort jamais, et nous pouvons penser, à travers son regard, que la société reste en état de guerre, même si les apparences disent le contraire.
Le troisième film va, lui, montrer un espace intermédiaire entre l'univers trop simple du "couple épatant", et les ténèbres où vit l'homme traqué. Essentiel, parce qu'il permet de comprendre clairement certaines scènes des deux films précédents, parce qu'il met en connexion ces deux univers antithétiques, Après la vie est peut-être le plus dur des trois films, mais aussi celui qui est le plus profondément humain. Il reprend le principe de clôture et de circulation qui était celui de Cavale, en se concentrant cette fois sur deux personnages: celui de Pascal, un inspecteur de police, et celui d'Agnès, sa femme, professeur et morphinomane, collègue de Cécile et de Jeanne, l'ex-compagne de Le Roux. Dans ce rôle difficile, Dominique Blanc est extraordinaire d'intensité, rendant à la perfection la monomanie et la souffrance qui obsèdent son personnage, l'enfermement égoïste et suicidaire dans lequel la maintient la drogue. Et Gilbert Melki, véritable révélation des trois films, donne à son personnage une présence sombre, une variété dans le jeu et le comportement qui lui permettent de rendre justes toutes les situations auxquelles son personnage peut se trouver confronté. Tour à tour réservé, disponible, cassant ou désorienté, il apporte à ce personnage par essence mal aimé une épaisseur humaine qui n'a rien à voir avec les stéréotypes des séries policières à la française.
Et ce n'est peut-être pas par hasard que Belvaux a choisi pour héros, à côté de ce flic amené par son travail et sa vie personnelle à fréquenter toutes les couches de la société, d'autres personnages de "passeurs", d' "agents de liaison": enseignants, entrepreneurs, ancien chef de réseau. C'est que, si différents qu'ils soient, les personnages des trois films forment à la fin une sorte de réseau; ils nous apparaissent comme des électrons plus ou moins libres dont les itinéraires se croisent et se déterminent les uns les autres, souvent à leur insu. Si l'engagement politique a pu constituer un lien, des années auparavant, entre des personnalités très différentes, à l'époque présente les liens ne manquent pas non plus: circulation des informations, circulation du savoir et de l'expérience entre adolescents et adultes, enquêtes policières, trafics de drogues, vengeance à accomplir ou stratagèmes destinés à comprendre ou à protéger. Nous n'existons jamais seuls, semble dire Lucas Belvaux. Mais loin de la démonstration intellectuelle, ses films marquent par leur densité et leur épaisseur humaine, et par la solitude profonde que connaissent pourtant plusieurs de ses personnages -- Le Roux, Agnès, Pascal --. Et ce sont eux qui nous touchent le plus, comme si une fatalité maintenait ces êtres en marge de la vie, alors qu'ils sont chacun un de ses visages.

Catherine Raucy