Une photographie de Jeep Novak

ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy


Gangs of New-York
de Martin Scorsese,
avec Daniel Day-Lewis, Leonardo Di Caprio, Cameron Diaz, Jim Broadbent, Liam Neeson, Brendan Gleeson, Gary Lewis, John C. Reilly

Par  Catherine Raucy

 

Sommaire 'Cinéma' 

 

L'Amérique a désormais son Notre-Dame-de-Paris, sa Cour des miracles et sa bataille des gueux. Avec son dernier film, qui réalise un projet vieux de vingt ans sur un scénario inspiré par un ouvrage de Herbert Asbury, Martin Scorsese donne à l'Amérique urbaine une sorte de préhistoire mythique, une légende scandée par des affrontements sanglants, mais aussi très ritualisés. Les premières minutes du film montrent ainsi, dans la pénombre de caves qui évoquent l'habitat des origines de l'humanité bien plus que les sous-sols d'une cité du XIXe siècle, la façon dont les guerriers préparents leurs armes mais aussi leurs âmes, au combat qui va suivre. Importantes parce qu'elles sont le noyau originel du récit, le moment que les deux héros du film vont s'efforcer de recréer, ces scènes montrent aussi que, dans cette gigantesque reconstitution historique, l'objectif sera, au-delà de tout réalisme ou analyse psychologique, de donner de cette saignante tranche d'histoire une vision avant tout épique et collective.
Sorti de l'orphelinat de Hellgate après seize ans d'exil, le jeune héros, Amsterdam Vallon, joue dans la première partie du film un rôle de spectateur avant d'être peu à peu impliqué dans l'action, puis de parvenir au premier plan. C'est par ses yeux que nous découvrons la vie foisonnante et dangereuse du quartier des Five Points, de ce fragment de New-York où se déroule, à l'écart des quartiers riches, une guerre ancestrale et sans cesse renouvelée, intégrée au tissu chatoyant de la vie. Retrouvant l'Amérique des années 1860, qu'il avait déjà dépeinte dans le Temps de l'innocence, Scorsese plonge ici sa caméra dans l'univers des bas-fonds, dont il donne une vision luxuriante, à la fois truculente et sauvage, qui évoque souvent le Londres sordide d'Oliver Twist, ou le Paris ouvrier de l'Assommoir . Chaque plan est extraordinairement plein, à la fois clairement organisé et saturé de détails, comme s'il avait voulu opposer nettement ce "western urbain" aux espaces ouverts du Far- West de John Ford. Accompagné par la musique souvent surprenante composée par Howard Shore, le cinéaste travaille en peintre une pâte visuelle et sonore, une matière dense, aérée par un filmage mobile et toujours maîtrisé, même si la dernière partie, écourtée en raison des impératifs de la production, peut sembler parfois confuse.
Obéissant aux schémas archétypaux du drame, l'intrigue principale -- la vengeance du héros contre l'assassin de son père -- aura avant tout pour fonction de structurer le film, de le centrer sur deux figures dominantes, autour desquelles se définiront graduellement deux camps: d'un côté le groupe des Irlandais, de confession catholique, immigrés de fraîche date rassemblés autour d'Amsterdam, qui ressuscitent le gang des Lapins-morts, anéanti en 1846 par la mort de son chef charismatique, le Père Vallon; de l'autre le puissant gang des Natifs, composé d'immigrés de la seconde ou de la troisième génération, farouchement opposés à l'installation dans leur pays de nouveaux arrivants tout comme à l'abolition de l'esclavage décidée par le président Lincoln en cette année 1863. Cette bipartition, apparemment simple, semble distinguer le parti des "bons", ces immigrants dont l'Amérique du XIXe siècle, vaste territoire encore en majeure partie disponible, a besoin pour se peupler, et celui des "méchants", à l'idéologie rétrograde, xénophobe et violente. Mais la réalité est plus complexe: entre 1846 et 1863, le gang des Natifs a intégré dans ses rangs certains transfuges des Lapins-morts, et d'autres survivants du groupe défait ont trouvé leur place dans un ordre social parallèle où règne, avec ses différents "corps de métier", une criminalité organisée et contrôlée: les policiers corrompus et les gangs rackettent les petits malfrats, et négocient avec les politiciens.
Avant que ne se réalise l' "ascension sociale" d'Amsterdam, le quartier des Five Points est donc sous la coupe de trois chefs: un policier corrompu, tour à tour brutal et cauteleux, un politicien opportuniste en quête de voix électorales, et le chef des Natifs, le redoutable Bill le Boucher. Se fondant littéralement dans son personnage, Daniel Day-Lewis donne à cet être hors-normes une multitude de facettes: chef de gang, "parrain" redouté et tueur sanguinaire, le Boucher peut également être à ses heures dandy laconique, orateur flamboyant ou histrion de foire. La dimension éminemment théâtrale du personnage révèle que la violence bien réelle qu'il incarne -- le combat sanglant qui ouvre le récit, et au cours duquel il tue le Père Vallon, ne laisse aucun doute à ce sujet -- fait partie d'un système de représentation, concourt à une visibilité qui doit être de tous les instants, que ce soit par le meurtre ou la gouaille, pour que son pouvoir soit maintenu. Comme il l'expliquera à Amsterdam, il doit incarner la peur, et pour cela châtier, tuer sans répit ni états d'âme. Mais il peut jouer aussi un rôle de protecteur, en prenant par exemple le jeune homme sous son aile, "l'aile du Dragon", pour faire peu à peu de lui son héritier potentiel. Figure paternelle profondément ambigüe, le Boucher s'oppose au père réel et idéalisé, le Père Vallon, en ce qu'il représente une Amérique rétrograde, hostile à toute évolution, et donc la tentation du protectionnisme inhérente à toute culture trop sûre d'elle. Mais comme le Père, qu'il estimait, il incarne un ordre, une forme de dévouement à la collectivité dont est incapable le démocrate William Tweed, exploitant intéressé d'une violence populaire qu'il méprise. Le Boucher, lui, est cette violence même et ne s'y dérobe pas, même si chez le personnage transparaît une sorte de lassitude, comme un désir secret de quitter sa fonction, de déléguer son pouvoir. C'est alors qu'Amsterdam révèle en lui le vengeur; mais il n'est pas encore assez fort pour parvenir à ses fins. Le Boucher pourtant lui laissera la vie sauve, après avoir mis en oeuvre un hallucinant "théâtre de la cruauté" grâce auquel il pourra se montrer maganime sans pour autant déchoir aux yeux de la foule.
Dans la deuxième partie du film, le Boucher incarne désormais un ordre en déclin, un mode de vie primitif et brutal que l'Amérique semble commencer à refuser pour le remplacer par un régime démocratique. Mais la vision politique de Scorsese n'a rien d'optimiste, qui oppose en images frappantes les décors luxueux où vivent les riches dynasties bourgeoises et les taudis où s'entassent la population des Five Points, et où règnent la promiscuité, la misère et la criminalité. Cette vision a été reprochée à Scorsese par certains historiens, qui l'accusent de donner du peuple une image négative et simpliste ne correspondant pas à la réalité historique. Mais cette vision est avant tout épique, et même s'il noircit le trait, le cinéaste a le mérite de rappeler à son public un épisode peu connu de l'histoire américaine, les émeutes populaires de 1863. Pendant ces quelques jours, les habitants des quartiers pauvres, furieux de ne pouvoir se dérober à la conscription qui les vouaient à se faire massacrer sur les champs de bataille de la Guerre de Sécession, pour une cause -- l'abolitionnisme -- à laquelle ils ne s'identifiaient pas, envahirent et saccagèrent les quartiers riches pour manifester leur révolte. La répression sanglante qui s'ensuivit révèla le mépris des classes fortunées pour les "classes dangereuses", et Scorsese la filme comme un chaos, en un montage parallèle haletant, dont certaines images rappellent l'hébétude hallucinée des survivants du 11 septembre 2001. L'Amérique se construit en dévorant ses enfants: c'est ce que semble dire le cinéaste lorsque, dans un seul mouvement de caméra, il évoque l'enrôlement des nouveaux immigrants, leur départ pour le front, et leur retour dans un sinistre alignement de cercueils auquel fera d'ailleurs écho, à la fin du film, l'exposition des corps des insurgés massacrés.
In extrémis apparaît donc la vraie guerre, celle dont les Natifs et les Lapins-morts, absorbés dans leurs luttes intestines, n'ont pas véritablement pris conscience: la guerre froide, insidieuse, sournoisement violente, des classes dominantes contre les classes populaires. La vision, jusque-là concentrée sur les remous intérieurs des Five Points, s'élargit pour montrer la commune erreur des deux camps: ces rivalités de clans, ces démonstrations d'une brutalité sans âge n'étaient finalement que les divertissements d'une communauté aveugle au mouvement de l'Histoire, qu'un combat stérile pour perpétuer la loi des pères, alors que l'Amérique moderne, avec son sens étroit des convenances, son goût du pouvoir et du profit, son cynisme à l'égard des plus faibles, était déjà en train de naître.
En suivant le récit en voix off fait par Amsterdam, Martin Scorsese semble rattacher son film à une tradition romanesque; mais il postule également par là une limitation du point de vue adopté, car le personnage, trop jeune, trop concentré sur sa vengeance et sur le modèle paternel, mais aussi fasciné par la personnalité du Boucher, ne peut se défaire de ce rapport au passé, et en reste à une observation partielle des événements. Le cinéaste semble alors accompagner ses personnages et partager leur illusion. Mais le film s'ouvre et se clôt sur l'oeil de verre du Boucher, cet oeil qui symbolise les lointaines origines de l'intrigue, cet oeil aveugle et pourtant voyant, semblable à l'objectif de la caméra. Le Boucher peut-être n'était pas dupe des manoeuvres de Tweed, le politicien, qui le manipulait autant qu'il le dominait lui-même; peut-être avait-il pressenti la fin de l'ordre archaïque dont il était le garant. Et il semblera à la fin rechercher la mort plus encore que le combat, comme s'il ne pouvait que disparaître face à cette révélation. Les hommes et leurs tombes s'effacent, et l'Histoire avance en se repaissant de leur chair, semble dire l'épilogue de Gangs of New-York ; mais la fiction peut les ressusciter pour un temps, dans leur grandeur et leurs erreurs tragiques.

Catherine Raucy