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L'apprentissage,
l'initiation est un thème fondamental, présent dans
beaucoup de récits et de films. Mais curieusement l'école
n'est que rarement choisie comme sujet central, du moins dans le
cinéma récent. Comme décor de nombreux "teen-movies"
américains, elle existe à peine, ou est décrite
de manière parodique et risible. Plus présente, comme
par exemple dans les Disparus de Saint-Agil de Christian-Jaque
(1938) ou plus récemment dans A la rencontre de Forrester
, de Gus Van Sant, où les rapports des élèves
avec les professeurs et l'administration constituent une part de
l'intrigue, elle reste cependant, pourrait-on dire, en bordure du
cadre.
Parfois, cependant, l'école et la relation pédagogique
sont bel et bien au centre du film. Mais ce thème peut être
abordé dans une perspective dramatique, comme c'est le cas
dans Graine de violence , de Richard Brooks, un film des
années 50 où l'on voyait le professeur Glenn Ford
affronter une classe d'adolescents difficiles, ou dans De bruit
et de fureur ou Noce blanche , de Jean-Claude Brisseau,
qui montrent les rapports difficiles des adolescents au monde des
adultes, mais aussi à leur propre violence. Même le
récent Ca commence aujourd'hui , de Bertrand Tavernier,
pourtant centré sur une classe de maternelle, évoque
parallèlement à la vie de l'école et aux rapports
des élèves avec leur maître les problèmes
du chômage, de la misère sociale ou les tensions existant
entre les enseignants et leur administration.
A la différence de ces oeuvres, Être et avoir
prend pour sujet l'école même, et pourtant aussi tout
le reste, tout ce qui affleure du monde extérieur dans la
vie de la classe, et le réalisateur ne se donne pas d'autre
dramaturgie que cette vie et que ces signes-là, et que la
progression de l'année au fil des saisons et de l'évolution
des apprentissages. Au début du film, c'est l'hiver et la
neige de décembre, les petits apprennent leurs lettres, Axel
annone ses phrases; à la fin, c'est l'été,
les arbres sont verts, les petits savent composer une phrase entière,
et Axel lit avec le ton: sur le temps cyclique de la nature s'est
greffé le temps linéaire des progrès accomplis,
le temps propre de l'homme.
Cette inscription dans la nature et le monde rural, fréquemment
rappelée, est une des originalités de Être
et avoir : la plupart des "films d'école" sont
situés en milieu urbain, et prennent dés lors en charge
les problèmes inhérents à ce milieu même;
mais au lieu de faire de cette école de campagne un cas unique
et peu représentatif, cette situation permet de rappeler
combien le lien avec la nature est fondamental et manque aux écoliers
des villes, les sorties et les classes vertes essayant de suppléer
à ce manque. Une sortie en luge dans la neige, une excursion
dans la blondeur des champs de juin, une dictée en plein
air sous les arbres de la cour agrémentent ainsi la vie de
la classe. Mais ces activités extérieures restent
l'occasion d'apprentissages: maîtrise de l'espace ou du corps,
lien avec la communauté, qui complètent les savoirs
acquis en classe et rejoignent ceux que permet la vie de famille.
Et il n'est pas toujours facile de maîtriser les uns et les
autres: ainsi voit-on Julien, le costaud de douze ans qui manie
avec aisance le tracteur paternel, s'empêtrer un soir dans
une multiplication à quatre chiffres qui finira par laisser
perplexe toute la famille: la succession des scènes confronte
savoirs concrets et savoirs abstraits, monde réel et monde
de l'école, en montrant qu'ils ne sont pas opposés,
mais bel et bien complémentaires, ceux-ci permettant d'approfondir
et de mieux maîtriser ceux-là. Le choix de filmer une
classe de primaire souligne d'ailleurs l'idée que l'école
est le lieu où l'on acquiert les savoirs fondamentaux: lire,
écrire, compter, mais aussi vivre avec les autres, se connaître
et se dominer soi-même, s'engager dans son travail, apprendre
à affronter et à maîtriser le monde.
Au cours de séquences parfois longues, toujours attentives,
Nicolas Philibert suggère l'idée que les vertus cardinales
d'un maître d'école sont l'autorité, mais aussi
la patience et l'écoute. La discipline imposée par
monsieur Lopez à ses jeunes élèves reflète
non pas un formalisme rigide, mais un projet à long terme,
toujours orienté vers le développement personnel des
enfants. Relever et faire corriger une faute, discuter d'une bagarre
survenue entre deux garçons ou des problèmes d'adaptation
d'une élève, cela demande du temps, à l'instituteur
comme au réalisateur, pour que les intéressés
se sentent non pas dirigés, gouvernés, mais soient
désormais conscients de leurs problèmes, capables
de les analyser et de les dominer. Cela ne marche pas toujours,
on a du mal à apprendre le nombre sept ou à dépasser
sa réserve, et la discussion ne guérira pas le père
d'Olivier, que l'on devine atteint d'un cancer. Mais on aura pu
parler, faire passer la réalité dans le langage, on
aura appris à vivre avec elle. Alors que les apprentissages
proprement scolaires forment la trame de base de son film, le réalisateur
parvient à montrer comment l'école s'ouvre au monde,
comment elle est aussi une école pour la vie, sans pour autant
se détourner de ses objectifs premiers.
Enfin le choix de filmer une classe unique a orienté très
tôt le projet de Nicolas Philibert. Ce choix est signifiant
en lui-même: un certain nombre d'écoles rurales fonctionnent
de cette façon, et il faut d'ailleurs souvent militer pour
éviter la fermeture de ces classes, dont Être et
avoir montre l'importance dans la vie des familles de cette
région de montagne. Mais ce dispositif permet aussi de diversifier
le matériau à filmer, de passer des premiers apprentissages
des petits à ceux des grands que monsieur Lopez prépare
à l'événement à la fois attendu et redouté
que constitue l'entrée au collège. Et il permet aussi
de jouer sur la diversité des âges et des origines,
et d'en montrer les avantages: les grands se responsabilisent en
s'occupant des plus petits, qui à leur tour veilleront sur
les nouveaux, les tout-petits de deux-trois ans que la classe accueille
à la fin de l'année pour un après-midi. Chacun
est accepté avec ses différences: Marie, au visage
tout rond et aux yeux bridés, s'intègre à la
classe comme la blonde Alizé, et comme d'autres élèves
plus réservés et plus timides. L'itinéraire
même de monsieur Lopez, fils d'immigré espagnol devenu
instituteur, illustre d'ailleurs l'idée que cette pratique
à la fois exigeante et attentive de l'école est bien
ce qui permet l'éveil, l'intégration, la formation
et l'éducation de tous. Un éveil et une formation
que ce beau film nous permet de découvrir et de partager,
le travail du documentariste rejoignant alors celui du maître
d'école...
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