|
Dernier
en date des héros de BD transposés sur pellicule,
Spiderman était attendu au tournant par tous les fans de
l'original, un comic signé Stan Lee et Steve Ditko et publié
dans les années soixante par les célèbres éditions
Marvel. Au vu du succès déja remporté par le
film aux Etats-Unis, il semblerait que l'homme-araignée ait
réussi son examen de passage. Il peut être intéressant
de comprendre pourquoi et comment.
Pressenti
après bien des atermoiements, le réalisateur Sam Raimi
n'est pas un débutant. D'abord spécialiste du film
d'horreur (il s'est fait connaître avec Evil dead en
1982), il a bien voulu se mettre aux commandes d'un western (le
très maniériste et moyennement convaincant Mort
ou vif), avant de signer en 1999 son meilleur film, Un Plan
simple, comédie humaine sur fond de campagne enneigée
qui voit s'affronter trois pauvres types autour d'un sac bourré
de dollars et rappelle beaucoup, sans toutefois l'égaler
vraiment, le Fargo des frères Coen. On le voit, le
maître d'oeuvre de Spiderman est un honnête artisan
qui a déjà pratiqué bien des genres et ajoute
avec ce film une nouvelle corde à son arc.
L'adaptation
de BD est un genre difficile: le passage d'un médium à
l'autre, contrairement à ce que l'on pourrait croire, n'a
en effet rien d'évident. L'adaptation d'un texte, roman ou
nouvelle, peut coïncider avec le "cinéma intérieur"
que se fait tout lecteur, avec les séquences qu'il imagine
de manière presque subliminale. L'adaptation d'une bande
dessinée substitue à une succession d'images fixes,
séparées par des "blancs" qui sont autant
d'ellipses narratives, une continuité en mouvement qui peut
sembler laborieuse, comparée au dynamisme de l'original :
le graphisme nerveux des comics, qui stylise les personnages et
amplifie la soudaineté des mouvements, a longtemps semblé
dépasser les possibités du cinéma, et les dessins
animés eux-mêmes se sont révéles souvent
décevants.
Le développement des effets spéciaux numériques
a rendu possible la transpositions d'images auxquelles les trucages
traditionnels ne pouvaient donner de véritables équivalents.
Il y a une quinzaine d'années, une adhésion à
la magie naïve de Méliès et d'Ed Wood semblait
encore le meilleur remède possible aux faiblesses de la reconstitution
: il importait peu que King Kong soit un monstre mécanique
et que Superman vole visiblement en surimpression, du moment que
les spectateurs y croyaient. Mais depuis les dinosaures de Jurassic
Park l'illusion parfaite du vrai est devenue une exigence, et
plus encore, dans certains films de genre en tout cas, l'illusion
de l'invraisemblable. Cette illusion a cependant ses limites en
elle-même: une fois que tout est possible, que le héros
peut à sa guise voler dans les airs, maîtriser sans
l'ombre d'une hésitation les machines les plus sophistiquées,
traverser les murs et changer de forme, quels défis lui reste-t-il
à relever, quelle surprise peut-il ménager au spectateur?
Sam Raimi et son scénariste David Koepp ont trouvé
la réponse dans la bande dessinée elle-même,
à laquelle ils sont restés le plus fidèles
possible, comme si le meilleur effet spécial, suivant l'ancien
principe de Hollywood, était finalement une bonne histoire.
Cette histoire est d'abord celle des origines du héros, de
la découverte progressive qu'il fait de ses pouvoirs. Ce
scénario des origines est celui qu'adoptent de nombreux films
de superhéros, fidèles en cela à la tradition
mythique: comme le héros antique, ces Héraklès
du monde moderne ont vécu une enfance prédestinée
(c'est le cas de Superman) ou bien marquée par le malheur
et la séparation d'avec leurs parents (c'est le cas de Batman,
de Spiderman ou même de Harry Potter, héros en herbe
dont la saga est une version adoucie des romans gothiques anglais).
Etudiant falot et passablement embarrassé de sa personne,
hébergé par un oncle et une tante déjà
âgés, Peter Parker apparaît tout d'abord comme
un antihéros mal intégré à son milieu,
ignoré par la fille qu'il aime et voué à une
solitude morose. En quelques jours, un accident fortuit lui confèrera
des pouvoirs supranormaux qui lui permettront d'attirer l'attention
de sa bien-aimée, mais aussi de comprendre les difficultés
qu'il aura à se faire une place dans le monde des hommes;
un autre accident le rendra une deuxième fois orphelin, et
marquera le début de son passage à l'âge adulte.
L'inadaptation
du héros au monde normal est d'ailleurs une autre des constantes
du genre : double maladroit de Superman, Clark Kent est au départ
peu considéré par Lois Lane, et le millionnaire Bruce
Wayne, alter ego de Batman, vit en reclus misanthrope. Mais ces
personnages complexés sont assez rapidement éclipsés
par leur avatar, le héros proprement dit, pour qui ils ne
sont qu'une part d'ombre, un arrière-plan un peu problématique
qui doit faciliter l'identification du spectateur, lequel attend
avant tout d'eux qu'ils réalisent pour lui le rêve
de la superpuissance. Le cas de Spiderman est un peu différent.
Peter Parker reste en effet très présent à
l'écran, et les séquences de vol, traitées
en images numériques d'une grande fluidité, semblent
des intermèdes ludiques qui tranchent avec la grisaille des
scènes "réelles", situées dans un
décor de banlieue médiocre : pavillons d'ouvriers,
coffee-shops minables, ruelles encombrées de poubelles.
Ce
réel cependant mêle de curieuse façon des éléments
appartenant à des époques différentes : si
les portables nous rattachent à l'an 2000, les voitures semblent
sortir des années 50, et les tenues de l'héroïne,
Mary-Jane, évoquent plutôt les années 70. Quant
aux séquences situées à Manhattan, elles mettent
en valeur des bâtiments gothiques ou Art Déco, comme
c'est le cas du château monumental et inhospitalier habité
par l'industriel Norman Osborne, le futur adversaire du héros.
Ce mélange d'époques et de styles, emblématique
de notre époque "post-moderne" qui pratique volontiers
le recyclage, permet au réalisateur de jouer sur un certain
réalisme tout en faisant éclater ses limites; et ces
décors qui évoquent une ville réelle rejoignent
alors les villes imaginaires, Gotham City ou Métropolis,
où se déroulaient les exploits de Batman et de Superman.
Le décor urbain est en effet une des caractéristiques
du genre, car le paysage artificiel de la ville moderne, aux lignes
droites et aux formes anguleuses, s'accorde particulièrement
bien au graphisme des comics. La ville par ailleurs, selon une perspective
curieusement rousseauiste, est souvent montrée comme un lieu
d'ombre et de crime dont l'existence justifie l'intervention du
héros, champion du Bien contre le Mal.
Dans
Spiderman, la ville n'est cependant pas seulement le futur
territoire du héros, elle est aussi l'image de son propre
malaise en tant qu'être humain, de son incapacité à
se situer dans le monde de façon satisfaisante. Tout le film
est en effet une métaphore de l'adolescence, de sa difficulté
à communiquer, à s'imposer, à établir
un rapport heureux avec le monde, à déterminer ses
propres valeurs. Le nouveau statut du héros lui permettra
de résoudre ses problèmes, mais au prix d'un basculement
dans le monde du surnaturel qui ne sera pas sans conséquences.
Le véritable sujet du film n'est en effet pas tant la superpuissance
en elle-même, mais la façon dont est vécu le
passage entre une réalité décevante,
mais qui est celle de tous les hommes, et le nouveau rapport au
monde que permet la superpuissance. La première partie du
film montre en effet, sur un ton souvent humoristique, l'apprentissage
parfois maladroit du héros, la découverte progressive
de ses pouvoirs: quelques envols ratés, un combat de catch
traité sur le mode du grotesque, le costume ridicule qui
précède l'adoption du fameux collant rouge et bleu.
Mais cette période d'initiation se conclura par un épisode
absurdement tragique, qui poussera le héros à prendre
conscience de sa mission et de ses responsabilités.
Le problème du rapport à la réalité
est d'ailleurs celui de tous les personnages principaux : Mary-Jane,
malheureuse avec son père, ne se résout pas à
n'être qu'une serveuse, et veut devenir actrice; l'ami de
Peter, Harry Osborne, craint constamment de décevoir son
père, que ce soit dans ses études ou dans ses choix
amoureux; et Norman Osborne lui-même ne supporte pas de voir
contrecarrer ses projets et souhaite secrètement compenser
l'échec de sa vie conjugale. Aucun de ces personnages ne
peut supporter la réalité telle qu'elle est, chacun
se réfugie dans ses rêves de pouvoir ou de réussite.
Et si certains se résignent, d'autres peuvent dépasser
les bornes.
La
métamorphose de Norman Osborne est ainsi mise clairement
en parallèle avec celle de Peter Parker; mais si la seconde
est montrée comme une mutation heureuse, comme une forme
d'épanouissement, la première, qui s'inspire de la
fable du Dr Jekyll et de Mr Hyde, montre la coexistence difficile
d'un homme ambigu, mais finalement vulnérable, et d'un être
dont les pouvoirs sans limites sont mis au service d'appétits
irrépressibles. La lecture psychanalytique s'impose: le Bouffon
vert incarne le "ça", l'inconscient dont les désirs
n'ont plus aucune raison d'être contenus: désir de
pouvoir, de vengeance, de meurtre, désir sexuel aussi comme
le montre la "déclaration" qu'il fait à
une Mary-Jane terrifiée. Ennemi, mais aussi double de Spiderman,
le Bouffon vert incarne une autre façon de vivre la superpuissance,
une version maléfique du surhomme. Comme celui du héros,
son costume révèle le corps tout en le dérobant
aux yeux des hommes; s'opposant aux mouvement fluides, à
la maîtrise souple de l'espace qui caractérisent l'homme-araignée,
les accessoires anguleux, les déplacements nerveux, fulgurants
du Bouffon vert trahissent un rapport agressif au monde que sa vocation
est de dominer, et au besoin de détruire. Par le caractère
volontiers expressionniste de son jeu, Willem Dafoe établit
une continuité entre l'industriel et son double sardonique,
tout en soulignant la dimension pathétique du personnage.
Marqué
par cette ambivalence, le Bouffon vert occupe dés lors une
place particulière dans la galerie des méchants: assez
proche du Pingouin, de Catwoman et de Mr Freeze, les méchants
de Batman II et de Batman IV (autrement dit Batman
et Robin), bien plus que des méchants dessinés
au second degré qu'étaient Lex Luthor, l'ennemi de
Superman, ou Edward Nygma, le personnage joué par le contorsionniste
Jim Carrey dans Batman forever, il peut évoquer aussi
le Joker à l'humour grinçant que Jack Nicholson campait
de façon grandiose dans le premier Batman, en ajoutant
à sa méchanceté outrancière une part
d'humanité déchirée.
Indispensables au bon fonctionnement de la fiction, à sa
dramaturgie, ces personnages permettent également d'approfondir
le rapport qui s'établit entre le héros et les hommes
ordinaires: ils assument les failles et les vices de la nature humaine
en les poussant à l'extrême grâce à leurs
pouvoirs surnaturels; et le héros à l'inverse doit
incarner la vertu, préserver le Bien contre les forces du
Mal qui sont présentes en tout homme, et dont ses ennemis
ne sont finalement que des incarnations particulièrement
éclatantes.
L'ambivalence
est donc aussi potentiellement présente du côté
du superhéros, et c'est ce que montrent les difficultés
qu'il rencontre pour imposer une image positive dans le monde des
hommes. Cette importance de l'image est bien soulignée par
le métier de photographe qu'adopte Peter Parker, et par ses
démêlés avec le directeur du journal qui publie
ses clichés: d'abord considéré comme un perturbateur
de l'ordre public, à l'instar des X-men, personnages de mutants
aux pouvoirs supranormaux imaginés également par Stan
Lee, et dont l'histoire a été portée à
l'écran par Bryan Singer, il sera réhabilité
après avoir été publiquement mis à l'épreuve
par le Bouffon vert. Mais cette épreuve et sa victoire finale
aboutiront à un renoncement: alors que son initiation à
la superpuissance semblait lui ouvrir droit à la satisfaction
de ses désirs amoureux, le héros doit finalement s'en
détourner.
Clairement
évoquée par les sarcasmes du Bouffon vert, la question
du rapport à la sexualité préoccupe également
le héros, et une scène joliment érotique évoque
ainsi le premier baiser de Spiderman-Peter et de Mary-Jane. Mais
la fin du film, marquée par le deuil, met en évidence
l'interdit: Spiderman choisit le devoir, et Peter doit donc renoncer
au plaisir et se limiter à une amitié idéalisée.
Morale puritaine et pessimiste fidèle à celle de la
BD des années soixante (voir la Fièvre dans le
sang d'Elia Kazan), mais dont on peut espérer qu'elle
ne sera pas adoptée telle quelle par les adolescents des
années 2000...
|