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Un bilan pour 2001

Par Catherine Raucy

Sommaire "Cinéma" 

En ce début d'année et en l'absence de découverte cinéphilique majeure, il peut être bon de faire un bilan. Les sorties de Harry Potter et du Seigneur des Anneaux sont déjà de l'histoire ancienne, et ces deux adaptations, quels que soient leurs qualités et leurs défauts respectifs, avaient pour ainsi dire un public conquis d'avance. Le poids dont ces succès annoncés pèsent dans la balance commerciale inquiète d'ores et déjà pour la bonne santé, pourtant partout annoncée, du cinéma français. 
Mais c'est que cette bonne santé se mesure essentiellement en chiffres et en parts de marché, et qu'elle est due avant tout au succès remporté par quatre films, deux comédies - Le Placard et La Vérité si je mens 2 - et deux films de genre - Amélie Poulain et Le Pacte des loups. S'il n'y a pas grand chose à dire des deux premiers, l'audience conquise par les films de Jean-Pierre Jeunet et Christophe Gans ne semble pas imméritée, car chacun des deux réalisateurs s'est investi dans son entreprise et dans un univers, en artisan soucieux de fournir un travail bien fait et respectueux du public. Et chacun des deux a convaincu et séduit, l'un en situant sa quête du bonheur dans un Montmartre de fantaisie, l'autre en ressuscitant, à travers aventures et complots, l'atmosphère des romans-feuilletons du XIXe siècle. 
Mais ces deux films ont bénéficié de conditions de production "à l'américaine" (budget conséquent, effets spéciaux, promotion importante, diffusion d'un grand nombre de copies), et ne sont donc pas représentatifs de cette "exception culturelle française" dont monsieur Jean-Marie Meissier, dans le but sans doute de mieux s'intégrer au paysage audiovisuel hollywoodien, a prédit dernièrement la fin prochaine. C'es cette "exception culturelle" qui a permis la réalisation et la diffusion de films beaux et singuliers tels que Loin, où André Téchiné évoque les rapports complexes et sensibles qui se tissent entre deux mondes, la France et le Maroc, ou La Chambre des magiciennes, de Claude Miller, dans lequel une universitaire stressée redécouvre l'humanité dans l'espace confiné d'une chambre d'hôpital, ou encore Intimité ou Roberto Succo, déjà évoqués dans ces pages. 
Dans un système qui privilégierait le spectacle, le divertissement, mais surtout la rentabilité prévisible des films, aucune de ces oeuvres n'aurait pu voir le jour. Et la notoriété des auteurs n'y changerait rien: alors qu'il avait réalisé L'Argent en 1983, Robert Bresson est mort il y a deux ans sans avoir pu faire de nouveaux films; et Jacques Rivette n'aurait pu réaliser son délicieux Va savoir, qui entrecroise histoires d'amour et enquête bibliophile en mélangeant allègrement la vie et le théâtre, pas plus que le très jeune Bertrand Bonello n'aurait pu raconter les errances et les doutes de son Pornographe. Le dispositif actuellement en vigueur (avance sur recettes et prélèvement d'une partie de ces recettes pour la production de nouveaux films) permet le financement et la création de ces films d'auteurs à l'audience prétendûment limitée. Elle le serait moins d'ailleurs s'ils bénéficiaient d'une plus large diffusion: il faut savoir qu'un film aussi beau et aussi accessible que Yi-Yi, d'Edward Yang, qui remporta en 2000 un beau succès, n'avait bénéficié que du tirage de 40 copies, et 80 copies pour In the Mood for love, contre 687 copies pour Gladiator... 
Ce dispositif permet également la réalisation de projets véritablement originaux et audacieux, là où des producteurs-marchands se fient avant tout au "déjà-vu", au recyclage d'images et de genres déjà confirmés. Les scénarios d'Amélie Poulain et du Pacte des loups fonctionnent d'ailleurs sur ce principe, et font renaître de leurs cendres, grâce aux effets spéciaux, le cinéma populiste des années 30 et le film d'aventure historique des années 50-60, en jouant sur les charmes conjugés de la nostalgie et d'un savoir-faire technique éblouissant. On pourrait me répondre bien sûr qu'aucun scénario n'est totalement original, qu'un cinéaste ou un scénariste sont toujours inspirés par d'autres films, mais aussi par des livres ou des tableaux, et qu'en ce sens tout film est une adaptation ou un recyclage. Mais c'est une chose d'avoir conscience de cet aspect de la création, c'en est une autre de dire qu'il ne faut jamais proposer au public autre chose que ce qu'il connaît déjà, autre chose que des archétypes remis au goût du jour par le recours à des techniques de pointe. Heureusement pour le cinéma, beaucoup de producteurs français ont de l'audace, de la curiosité et le goût du risque, et pensent qu'un nouveau film, ce doit être avant tout un regard, une vision du monde qui, parce qu'elle est subjective, sera forcément inédite. "Le plaisir que nous donne un artiste, disait Marcel Proust, c'est de nous faire connaître un univers de plus".

Catherine Raucy