ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy

L'anglaise et le Duc
un film français de Eric Rohmer
avec Lucy Russell et Jean-Claude Dreyfuss
d'après les Mémoires de Grace Elliott

ssommaire de la rubrique


                                 En voyant l'Anglaise et le Duc, le premier mot qui vient à l'esprit est celui de culot. Mais c'est un culot tranquille qui a présidé ici aux choix de mise en scène et de décors: des toiles peintes aux tons verts et beiges figurent les rues et les places du Paris de l'Ancien Régime, encore mélangé à la campagne environnante. Les intérieurs, cadres de longs dialogues, offrent les mêmes tons neutres, un peu austères, que rehaussent seulement le raffinement des accessoires et la séduction des toilettes que la vogue d'un naturel à la Rousseau avait mises à la mode en ces années 1780-1790. Et l'effet paradoxal de ces décors qui paraissent empruntés au théâtre est de nous plonger sans heurts, mieux que n'auraient fait les murs d'une ville réelle filmés au ras du pavé, dans une époque révolue depuis plus de 200 ans, de dérouler sous nos yeux comme dans un castelet de marionnettes une période agitée de l'Histoire, telle qu'a pu l'observer depuis la position très particulière qui était la sienne l'Anglaise du titre, la citoyenne Grace Elliott.
    Etant femme, anglaise et royaliste de coeur, Grace Elliott se retrouve en effet triplement étrangère au monde viril et violent de la Révolution française. Elle en voit le brutal triomphe dés les premières scènes du film, lorsque les meurtriers de la princesse de Lamballe lui montrent fièrement la tête de leur victime plantée au bout d'une pique. Traitée en saynète pédagogique -- la tête est de cire et l'irréalité assumée des décors maintient la distance --, la scène annonce clairement, par ailleurs, le fait que la narration filmique adhèrera le plus souvent au point de vue de l'héroïne. Et les séquences qui suivent: sa fuite clandestine à la campagne, son retour à Paris pour sauver un noble de sa connaissance qui lui a demandé de l'aider, nous font en effet trembler pour elle et souhaiter le succès de ses entreprises.
   Mais le caractère parfois emphatique du commentaire en voix-off et du jeu des acteurs écarte le film du pur pathétique et le désigne clairement pour ce qu'il est: la figuration subjective d'événement marquants, et sous des apparences conformes aux canons esthétiques de l'époque. Les couleurs, les postures, les visages, les dialogues placent ainsi le spectateur du XXIe siècle devant la représentation sociale que donnaient, chacune à leur manière, la courtoisie de l'Ancienne France et la rudesse des révolutionnaires. Par son caractère ouvertement théâtral, cette représentation rappelle bien sûr la Marquise d'O et Perceval le Gallois, du même Eric Rohmer, mais aussi la vision que donnait de cette même période révolutionnaire les Deux Orphelines, un mélodrame muet de D.W.Griffith, réalisé en 1921.
    Spectatrice de la Révolution, mais aussi actrice à ses heures, Grace Elliott traverse la période en femme prudente, mais aussi en résistante attachée à une monarchie qu'elle considère comme sacrée. Comme pour tempérer l'audace que constitue cette vision plutôt inhabituelle de la Révolution, Rohmer confronte la dame anglaise à son ancien amant, le duc d'Orléans, que les révolutionnaires appelleront Philippe-Egalité. Développées comme des dialogues de théâtre, leurs conversations, en contrepoint de scènes plus mouvementées, évoquent l'amplification progressive du mouvement révolutionnaire auquel le duc a décidé d'apporter son soutien, avant de se faire balayer par lui; le climat d'amitié amoureuse qui existe entre les deux personnages atténue cependant l'aridité de ce contenu. A l'idéal de progrès démocratique défendu par un prince éclairé qui prend peu à peu conscience de la profondeur et de la violence des bouleversements qu'il a appelés de ses voeux, le cinéaste oppose la méfiance et l'indignation de la jeune anglaise, qui finit par rompre avec son ancien amant quand elle apprend qu'il a voté la mort du roi.
    Et les deux poins de vue finissent par se relativiser, ou plus exactement par se corriger l'un l'autre: le destin du duc peut apparaître comme le résultat d'un aveuglement tragique, mais aussi comme un sacrifice héroïque à l'avenir qu'il rêvait pour la nation française; celui de Grace Elliott, perpétuellement menacée et chaque fois sauvée par sa détermination et son courage, peut en faire une héroïne du camp monarchiste ou la survivante d'un monde désormais révolu. L'ambigüité de Rohmer est de nous montrer l'itinéraire de celui-là à travers le regard de celle-ci. Mais, en laissant au duc le temps de présenter sa défense, il redonne une objectivité à son récit, et transforme une évocation faussement désuète en une subtile leçon d'Histoire.

Catherine Raucy