ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy

Wonder Boys
un film américain de Curtis Hanson
avec Michael Douglas, Tobey Maguire, Robert Downey Jr et Frances MacDormand
d'après le roman homonyme de Michael Chabon

   L. A. Confidential, le précédent film de Curtis Hanson, avait été une des belles surprises du festival de Cannes 97: lecture intelligente de l’imposant roman de James Ellroy, personnages fouillés, image soignée et goût du détail. Pour Wonder Boys, Hanson s’attaque à nouveau à une adaptation littéraire, avec les mêmes qualités. Mais il change radicalement de sujet, et passe du film noir classique aux aventures dérisoires d’un universitaire à la dérive, s’inspirant ici du roman d’un jeune auteur, Michael Chabon. Le roman universitaire est un genre typiquement anglo-saxon, illustré par des auteurs tels qu’Allison Lurie ou David Lodge, et les liaisons amoureuses ou les intrigues de pouvoir y côtoient souvent les affres personnels du chercheur ou de l’écrivain. Wonder Boys ne manque pas à la règle; mais l’histoire vécue par Gary Tripp pendant quelques jours -l’action, concentrée dans le temps, se déroule l’espace d’un week-end, parallèlement à la grande Fête de la Littérature organisée sur le campus de l’université de Pittsburgh -n’emprunte aux schémas classiques du genre que pour mieux les tourner en dérision.

   Placé jadis sous les feux des projecteurs pour avoir publié un roman devenu "culte", Grady, désormais condamné à décevoir, végète entre une femme qu’il délaisse, une maîtresse influente dont il ne sait trop que faire, un atelier d’écriture fréquenté par des étudiants acerbes, et une nouvelle oeuvre sans cesse reprise, dont il semble incapable de venir à bout. Mais le cauchemar qu’il va traverser lui offrira l’occasion de sortir de son impasse. Pendant la première demi-heure du film, le héros accumule en effet les déboires: sa femme le quitte, sa maîtresse lui annonce qu’elle est enceinte, son éditeur lui débarque sur les bras, et James, son meilleur étudiant, flirte avec le suicide avant de commettre sous ses yeux un meurtre et un vol.

   Le portrait de la victime, un bouledogue aveugle et hargneux du nom de Poe, donne le ton: les aventures de Tripp relèvent du grotesque, et elles vont projeter l’écrivain misanthrope -- on le serait à moins -- dans un univers presque fantastique. James, Petit Poucet blafard, figure gothique tour à tour vulnérable et inquiétante, va désormais entraîner l’universitaire à ses trousses; et Hanson, fidèle au point de vue de son héros, filmera ses périgrinations en gros plans légèrement hallucinés, ponctués par les passages à vide de plusieurs pertes de conscience, dans des décors nocturnes ou étouffants. D’abord sans surprises, la vision que donne le metteur en scène du monde universitaire se transforme peu à peu en un tableau drôlatique et non dénué de finesse.

   Mais l’un des enjeux du film est aussi d’explorer le problème de la littérature, de son élaboration, de son influence, de la façon dont elle existe dans les marges du réel: sujet épineux entre tous pour un cinéaste, tant il est difficile de mettre en spectacle les arcanes de la création...

Mais le réalisateur, loin d’esquiver le problème, prend le temps de l’explorer. Une scène très drôle d’improvisation à trois entre James, Grady et son éditeur montre ainsi comment l’imagination peut allègrement broder sur la réalité, en se laissant guider uniquement par les plaisirs de l’invention. Mais l’écriture peut aussi mener à un enfermement si l’écrivain, hanté par son oeuvre, commence à se couper du réel. Cette dérive explique l’échec conjugal de Grady, mais aussi la névrose de James, dont la vie solitaire se concentre uniquement sur l’écriture et le souvenir obsédant de suicidés célèbres.

   James représente en effet pour Grady un admirateur, mais aussi un rival potentiel à travers lequel l’écrivain va découvrir ce que peut être la paternité littéraire au moment où il s’apprête, peut-être, à vivre la même expérience dans la réalité. En protégeant ce jeune homme à l’imagination morbide, il se verra forcé de sortir de l’univers clos de l’écriture pour affronter le réel, de prendre ses distances par rapport à son oeuvre et au personnage dévalorisé et passablement ridicule qu’il est devenu - la vision de Michael Douglas en clochard hirsute revêtu une robe de chambre rose et tapant fébrilement à la machine vaut d’une certaine manière le détour -.

Les chansons de Bob Dylan ou de Neil Young que fait entendre la bande originale du film évoquent justement la mélancolie d’une jeunesse passée et la nécessité qui se fait jour, pour ce vieil adolescent égoïste, de reprendre pied dans le monde des hommes. L’affection "paternelle"ou l’amour que le héros découvre peu à peu en lui-même, mais aussi l’amitié à la fois envahissante et gaffeuse de Crabs, son éditeur et vieux complice, vont de façon parfois paradoxale l’aider à se tirer d’affaire, et à surmonter le blocage de ses facultés créatrices.

   Comédie noire sur le petit monde de la littérature, le film de Curtis Hanson peut également être vu comme une fable sur la célébrité. Le Mac Guffin de cette histoire est en effet une pièce de collection, l’emblème  illusoire d’une star adulée et fragile: une veste ayant appartenu à Marilyn Monroe. Comme l’aura de Marilyn, la célébrité littéraire est un leurre, ainsi que l’explique Grady à son jeune disciple, une belle image figée qui n’empêche ni l’angoisse, ni le déclin, ni la mort. Elément du jeu social, vain reflet de la création véritable, elle ne tire son sens que de la vie profonde de l’être qu’elle dissimule. Ecrire et vivre restent l’essentiel, et au sortir de ces quelques heures, Grady et James auront appris à ne pas sacrifier l’un pour l’autre. Un peu convenue, la "happy end"du film ne dit pourtant pas autre chose: la veste de Marilyn ne redeviendra pas une pièce de musée, et l’écriture peut à nouveau être un plaisir et un travail compatible avec la vraie vie. La différence du créateur n’est plus affichée, incarnée dans le malaise: elle a appris à exister dans l’ombre du bonheur, et non pas contre lui.

Catherine Raucy