|
|

|
Esther Kahn |
|
Esther Kahn a en commun avec les autres films du réalisateur le fait qu'il explore les rapports d'un individu et d'un groupe, mais il paraît d'abord plus lisible parce qu'il suit ici nettement le point de vue du personnage principal, suivant en cela le choix d'Arthur Symons, un auteur anglais du début du siècle, dont la courte nouvelle a fait naître le projet du film. Mais ce point de vue n'est pas le plus confortable qui soit, tant Esther semble renfermée, butée, difficilement compréhensible. "Vilain petit canard" - ou plutôt petit singe, au dire de sa mère -, vivant son enfance au sein d¹une famille plutôt chaleureuse, dont les autres membres s¹accommodent assez bien, semble-t-il, de la promiscuité de la vie commune et du travail dans l'atelier familial, Esther reste à l'écart, à la fois attentive et s'excluant elle-même, entourée et inapte à s'ouvrir aux autres. Et le film figure son enfermement intérieur en multipliant les cadrages clos, envahis par les murs, en n'associant aux scène d'intérieurs que quelques rares sorties dans les petites cours et les rues lugubres des quartiers ouvriers de Londres. Puis Esther grandit, devient femme. Mais cette féminité n'est d'abord qu'une écorce qu'elle a du mal à habiter. Inhabile et amusée devant le désir qu'elle suscite, intriguée par l'éveil de sa propre sexualité, elle n'arrive pourtant pas à mettre l'un et l'autre en rapport, et son corps qui s'éveille est l'élément qui la fait être au monde, mais aussi l'obstacle qui s'interpose entre elle et le monde. Son adolescence ne semble pas objectivement plus difficile que celle de ses soeurs, des autres filles de sa classe et de son époque: elle devient telle parce qu'Esther la vit profondément comme un problème, comme la prise de conscience d'une insatisfaction qu'elle n'identifie pas encore, mais qu'elle révèle obscurément quand, interrogée sur ses rèves d'avenir, elle murmure pour elle-même: "Je veux être vengée". Ce malaise débouche sur une violence, une volonté de rupture: la jeune fille va, par à-coups, se détacher de l'environnement familial qui la protège mais l'empêche aussi d'accéder à la "vraie vie"; elle choisit d¹affronter le monde extérieur, le travail en usine, la solitude, mais aussi un autre monde, étrange, a priori coupé du réel, un monde qu'elle a découvert et qui lui a fait découvrir en elle une passion: le monde du théâtre. Comme l'enfant sauvage du film de Truffaut (référence explicitement assumée par Desplechin), Esther en quittant sa famille s'engage dans une entreprise difficile et universelle: devenir un être humain. Mais pour cela elle emprunte un détour: devenir actrice. Même si l'héroïne n'en a pas conscience, l'apprentissage de l'art théâtral est un moyen grâce auquel elle pourra évoluer, mais cet apprentissage doit être le plus approfondi possible: Esther là encore ne peut se contenter de rester au bord des choses. Sous l'enseignement d'un vieil acteur, Nathan (superbement interprété par Ian Holm), elle va dépasser les premières intuitions de l'instinct pour apprendre à s'investir dans cet art à la fois très physique et en quête de sens. Ce que Nathan lui apprend, c'est que le jeu du corps et la vibration de l'âme sont indissolublement liés, et le film montre avant tout les coulisses de cet art théâtral, ses aspects les plus humbles: la jeune fille vit le théâtre du côté de sa fabrication, et ces tatonnements, ces "bricolages" sont la métaphore de sa lente métamorphose, plus encore que le spectacle "fini" que va découvrir la salle. Mais un problème subsiste, toujours le même: l'âme d'Esther n'est pas encore éveillée, vivante: "Tu es morte, tu es froide comme une pierre.", lui dit Nathan, alors même que son enseignement semble porter ses fruits. Par une démarche aussi volontariste que l'avait été la rupture avec sa famille, Esther va décider de perdre sa virginité, de connaître une histoire d'amour. Trop calculée peut-être, cette liaison ne lui apportera pas les émotions attendues, et Desplechin, par le jeu de ses acteurs et la froideur de ses couleurs, introduit dans cet épisode une distance certaine. Mais de cette expérience, Esther retirera quand même quelque chose: le rôle qui lui donnera de vivre. Critique de théâtre et traducteur, son amant lui donnera à la fois une nouvelle intelligence de son métier, un texte (Hedda Gabbler, d¹Henrik Ibsen) et une troupe d'amis disposés à monter la pièce. Mais surtout, en se détachant d'elle pour une femme plus sensuelle, il complètera le travail d'éveil accompli par Nathan, et Esther, dans les douleurs de la jalousie, pourra enfin accoucher d'elle-même. La représentation de la pièce d'Ibsen la révèle aux yeux des autres comme une artiste désormais accomplie, dont le film enfin nous fait entendre la voix; la peur et la souffrance déchirent enfin la membrane qui séparait du monde son être intérieur. Passionnante leçon de théâtre -- et de cinéma, le filmage des répétitions et des représentations échappant radicalement au statisme du "théâtre filmé" --, Esther Kahn réussit son pari: évoquer avant tout une aventure intérieure, mais de la façon la plus concrète possible. Le fait que, d'une certaine manière, il semble se refuser à l'adhésion du spectateur tient peut-être au problème même qui est au coeur de cette aventure: la froideur d'Esther, le caractère à la fois âpre et incertain de sa quête. A la fin du film, l'héroïne est au seuil de la vraie vie; d'une certaine manière elle n'est pas encore dans la vie, et le "manque" du film est peut-être qu'il se maintienne dans un "avant". Il est possible, pour éclairer cela, de comparer Esther Kahn au beau film de John Huston, Gens de Dublin, qui se situe à peu près à la même époque: dans l'atmosphère chaleureuse d'une fête de famille, un homme découvre à la fois la précarité de son monde et la nostalgie secrète qui hante la femme qu'il aime; il prend conscience du fait que la réalité en laquelle il a crue, d¹une certaine manière, n¹existe pas. Poème de la nostalgie, expérience de l' "après", Gens de Dublin évoque à la fois la fragilité et le mensonge du monde mais aussi son caractère précieux. Aux yeux d'Esther, le monde, d¹une certaine manière, n'existe pas, il n¹a pas de prix ni de sens et elle doit travailler pour lui en donner, ce qui veut dire s'en donner à elle- même. Et le spectateur ne peut que l'accompagner dans ce travail, sans vraiment en jouir puisque le film se termine au moment où il est mené à bien. Facile à aborder, Esther Kahn reste pourtant un film difficile à aimer et à comprendre, à l'image, donc, de son héroïne. Un recueil comprenant la nouvelle d'Arthur Symons,
Esther Kahn, ainsi que deux autres récits, est paru aux éditions
Mercure de France. Il est préfacé par Arnaud Desplechin. |