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High Fidelity est au départ un livre de l'anglais Nick Hornby,
et une sorte de complément romanesque au Dictionnaire du Rock de
Michka Assayas. Débordant de références à toutes les sortes de musique
("sauf le classique et le rap"), il peint un portrait fidèle du "pop
addict", cet être tellement passionné que sa culture musicale envahit
toute son existence, dicte sa vision du monde et ses comportements
amoureux: quand le héros, Rob, déclare sa flamme, c'est en enregistrant
une compilation des titres les plus propres à séduire celle qui lui plaît;
quand il est plaqué pour la nième fois, il saisit l'occasion de se remémorer
le Top 5 de ses ruptures les plus douloureuses. Que les béotiens, dont je
suis, se rassurent cependant: High Fidelity, le film, est sur le
plan des références une version allégée du roman (65 titres tout de même
inclus dans la B.O.!), et il n'est nul besoin de maîtriser une culture
musicale encyclopédique pour goûter la drôlerie du trio improbable que
forment Rob, tenancier d'un magasin de disques, et ses deux acolytes, Dick
le lunaire et Barry le survolté.
De plus, comme c'était déjà le cas pour The Snapper et The
Van, les deux films adaptés naguère par Frears des romans de l'écrivain
irlandais Roddy Doyle, High Fidelity est aussi la peinture d'un
milieu, ici celui des amateurs de musique, où la connivence naît d'une
passion commune, de la recherche d'un titre rare, de l'admiration pour le
même groupe. Ce milieu peut se définir contre les autres, comme le
montrent les tirades enflammées de Barry contre le mauvais goût de
certains profanes; mais ce refus de vendre n'importe quoi à n'importe qui
est aussi représentatif d'une conception du métier qui tourne le dos à
la simple stratégie commerciale et privilégie une complicité réelle
entre le vendeur et son client. High Fidelity fait ainsi l'éloge
du petit commerce, d'une relation d'amateurs, d'une vie de bande et de
quartier où les liens naissent naturellement, dans la reconnaissance
implicite de valeurs communes, tout comme le faisaient Smoke de
Wayne Wang et Paul Auster ou le sympathique Pecker de John Waters.
Face à cette description du contexte, la trame narrative du film semble
à la fois séduisante et maladroite. Les interventions de Rob s'adressant
à la caméra pour commenter son histoire, plus remarquables qu'une simple
voix off, produisent un effet de décalage intéressant. Mais ce procédé
au départ plaisamment saugrenu finit par alourdir le récit. De même, la
volonté de dresser un Top 5 des liaisons malheureuses du héros débouche
sur une succession de sketches, où brille entre autres la ravissante
Catherine Zeta-Jones; mais le film semble ici manquer d'une véritable
tension dramatique, et la reprise ultérieure du procédé tourne à la répétition
laborieuse. Le visage lisse de l'acteur John Cusack lui permet d'évoquer
sans trop d'invraisemblance les déboires amoureux d'un étudiant de 20
ans. Mais ces flash-back restent des anecdotes, et l'essentiel est bien la
relation problématique entre Rob et Laura, la petite amie dont le départ
est à l'origine du récit. C'est en effet dans cette dernière histoire
que le personnage principal devient plus touchant, prend davantage de
profondeur, au moment où il s'interroge sur l'adolescent attardé qu'il
est resté, mais aussi sur le trentenaire qu'il est devenu. Puéril,
maladroit, incapable de s'engager et maladivement jaloux, il fantasme un
moment sur une liaison pornographique entre Laura et le locataire du
dessus, un bellâtre à catogan savoureusement campé par Tim Robbins,
invoque ailleurs la figure tutélaire de Bruce Springsteen, dont l'intervention
évoque les conseil dispensés par l'ombre d'Humphrey Bogart au héros
godiche d'un des premier films de Woody Allen, Tombe les filles et
tais-toi. A partir du personnage de Rob, High Fidelity décrit
ainsi un univers un rien mélancolique et joliment foutraque, où toutes
les incartades sont permises au récit pourvu qu'elles complètent le
portrait du héros.
Cette fantaisie rend peut-être la comédie trop légère dans le sens où
elle n'incite guère le spectateur à faire siennes les angoisses
existentielles de l'amateur de musique. Mais heureusement il y a Laura, c'est-à-dire
Iben Hjejle. Cette comédienne danoise avait été révélée par Mifune,
de Sören Kragh-Jacobsen, le troisième film, après les Idiots et Festen,
à avoir été tourné en conformité avec les règles du Dogme rédigé
par Lars von Trier. Merveilleuse de naturel, elle fait exister le
personnage de Laura, lui fait dépasser toutes les conventions de la comédie
romantique à l'américaine. Et la description à la fois juste et comique
du petit monde de Rob et de ses extravagants compagnons prend du coup un
air d'authenticité supplémentaire: il se pourrait bien que ce drôle de
film évoque, à côté de cette folie douce que peut devenir l'amour de
la musique, une autre quête essentielle: l'amour d'une fille à la fois
très belle et très réelle.
Le roman de Nick Hornby a été publié dans la
collection 10/18 sous le titre Haute Fidélité.
Le Dictionnaire du Rock de Michka Assayas est paru chez
Laffont, dans la collection Bouquins.
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