ban_cinema.gif (1262 octets)                                   par Catherine Raucy

O'Brother

un film américain de Joël et Ethan Coen


" Adaptation " de l'Odyssée d'Homère et virée dans le Sud profond, le nouveau film des frères Coen est un conte picaresque aux couleurs de terre et d'anis. L'image décolorée et la reconstitution soignée des années 30 - rien ne manque, des guimbardes d'époque aux drugstores de campagne et aux micros en boîtes de conserve - évoquent une carte postale tirée en sépia, la chaleur du Sud pèse sur les épaules de nos héros, trois évadés en salopettes et cols de chemise crasseux sillonnant les routes à la recherche d'un improbable trésor.
Et pourtant Homère est bien là, caché malicieusement dans les détours du récit, comme si chaque référence marquait l'étape d'un jeu de piste. A l'entrée de l'histoire, les prédictions d'un vieux noir aveugle fixent à l'avance les détails du voyage, illustrant l'idée d'une maîtrise du poète sur sa fiction. Trois "sirènes " évoqueront tout ensemble les plaisirs dispensés par Calypso et le danger représenté par Circé, la métamorphose des compagnons d'Ulysse en pourceaux trouvant une variation inattendue. Suivront, dans le désordre, Polyphème, la bataille avec les prétendants et les tourbillons de Charybde. Tous n'y retrouveront pas leur Homère. Mais l'adaptation est astucieuse et met en évidence le plaisir éprouvé par les deux frères à enfiler les uns derrière les autres les topoï du récit picaresque, tout en les subvertissant systématiquement.
Les résonances profondes de l'Odyssée disparaissent cependant dans l'affaire, et le film accumule les rebondissements facétieux sans se soucier vraiment de provoquer une identification du spectateur à ses personnages. Là où Ulysse incarnait pleinement l'homme aux prises avec les dieux et les forces de la nature et suscitait l'admiration par les ressources de son intelligence, Ulysse Everett Mac Gill, cheveux gominés et logique imperturbable, attire finalement moins la sympathie que son compagnon, le simplet Delmar. La vision de l'homme que proposent les Coen est marquée par la dérision, et si Fargo montrait une compassion dans l'absurde et l'horreur, une sorte d'indulgence amusée, O' Brother, malgré son titre, semble assez peu fraternel. Ou plutôt il semblerait tel s'il n'y avait la musique, cette Country Music des années 30, tour à tour entraînante et nostalgique. Et si le spectateur reste un peu trop à distance de l'histoire, il peut sans peine s'identifier à ces chansons qui, en pleine Dépression, traduisaient envers et contre tout le besoin de réjouissances ou la profondeur des émotions. Hommage à cette musique, le film des Coen trouve alors sa raison d'être, et devient le pendant rustique d'un autre hommage musical, le burlesque et désabusé Accords et désaccords de Woody Allen. Du jazz à la country, le plaisir n'est pas le même, mais le plaisir est là.

Catherine Raucy