ban_cinema.gif (1262 octets)                                   par Catherine Raucy

La fin d'une liaison

un film américain de Neil Jordan,


Dans le Londres des années 40 secoué par les bombardements allemands, un écrivain vit une liaison passionnée avec une femme mariée, Sarah Miles. Un jour, la jeune femme coupe court à leur relation, sans consentir à s’expliquer. A la fin de la guerre, l’amant, qui a renoué avec le mari de Sarah, soupçonne l’existence d’un troisième homme. Il engage un détective pour découvrir l’identité de ce rival inconnu.
Adapté d’un roman de Graham Greene, la Fin d’une liaison a le courage d’assumer son classicisme: un titre sans détours, un scénario solidement construit, des dialogues souvent développés, rédigés dans une langue harmonieuse qui porte la marque de l’écrivain, un beau travail de reconstitution historique dans les décors et les costumes, une photographie aux coloris sombres qui s’accorde bien au mystère qui plane sur cette histoire. Le film comporte cependant quelques défauts ou longueurs, et l’adaptation littéraire alourdit un peu le scénario: la construction en flash-backs manque parfois de clarté, et l’illustration cinématographique du jeu des points de vue peut sembler à la fois appuyée et naïve.
Qu’est-ce qui rend ce film malgré tout convaincant? Une comparaison avec le Patient anglais de Anthony Minghella, adapté d’un roman de Michael Ondaatje, peut être éclairante. Les deux films ont en commun leur sujet -- le récit d’une liaison adultère --, leur époque et la présence, dans le rôle de l’amant de l’acteur Ralph Fiennes. Grand succès public, le Patient anglais avait toutes les séductions du romanesque: double intrigue amoureuse, circonstances historiques troublées, paysages ensoleillés d’Afrique et de Toscane. Sorti beaucoup plus discrètement, le film de Neil Jordan, qui semble en comparaison bien austère, réduit l’intrigue à quelques personnages et se concentre sur le comportement mystérieux de son héroïne. Mais ses qualités particulières viennent justement de ce resserrement qui pousse le cinéaste à se consacrer entièrement à ses personnages et à ses acteurs. Autour de la jeune femme gravitent donc deux hommes, l’amant jaloux (Ralph Fiennes, élégant et mordant) et le mari (Stephen Réa, à la fois terne et torturé, dont le personnage évoque un Charles Bovary anglais), mais aussi le détective, petit homme scrupuleux et secrètement fasciné par Sarah (Ian Hart, découvert dans Land and Freedom de Ken Loach).
Construit d’abord autour de très belles scènes d’amour, le récit dérive ensuite vers le drame mystique; car le rival inconnu n’est autre que Dieu, et la foi s’impose à l’héroïne comme une maladie foudroyante. Là encore le film a le courage d’affronter son sujet, quitte à paraître naïf. On peut se demander ce qui a pu pousser Neil Jordan à adapter ce roman des années 50, dont la problématique peut paraître démodée. Mais la vision que donne Graham Greene de cette rencontre avec la grâce n’a rien de mièvre, et Neil Jordan a su se trouver un atout maître, qui n’est autre que Julianne Moore. On ne dira jamais assez de bien de cette actrice, peu connue du grand public, mais remarquable par l’intensité et la subtilité de son jeu: émouvante en vieille fille lunaire dans Cookie’s fortune de Rober Altman, frémissante et torturée par le remords dans l’ambitieux Magnolia de Paul Thomas Anderson, elle a pu aussi livrer une composition pleine d’humour décalée dans The Big Lebowski des frères Coen. Dans la Fin d’une liaison, son interprétation justifie pleinement l’amour que fait naître Sarah chez les trois hommes dont elle croise la route, et le pari que Dieu fait sur elle. Epouse réservée, amante passionnée ou sainte inattendue, elle donne à ce rôle complexe une profondeur captivante. Après Deborah Kerr, interprète d’une première adaptation du roman filmée en 1954, Graham Greene ne pouvait trouver meilleure alliée.

Le roman de Graham Greene a été réédité chez 10/18.

Catherine Raucy