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“Tu
sais, quand j’ai joui, quand la semence s’est répandue,
le monde se présente sous un tout autre jour.
Ah! tant de semence à répandre ! Tant de chair jouissant
au fond de mes entrailles (...)
Dieu
ne m’a pas attaché au bas ventre
un petit pieu prompt à faire son devoir,
un coït rapide comme une fusillade,
mais un membre chaud et doux, acide et mollement rigide,
qui est l’esclave de son énormité
et dont je suis l’esclave.”
(Julian
dans Porcherie, théâtre complet)
Ma
formule, toute personnelle : pour aimer Eros, il faut aimer Pasolini. Le
poète parlait souvent d’approche “subjective indirecte libre”...
Tentons de respecter ses choix en suivant les fibres de son Amour.
Aimer Pasolini, c’est le comprendre. “Traduire et humaniser”
sa poésie, “l’organiser” en bon lecteur jusqu’à l’inorganiser
dans le silence, comme il le souhaitait juste avant sa mort.
L’Amour “inconsidéré et maladif” des êtres et des choses -
y compris les plus vulgaires - doit nous traverser au singulier de la
lecture-résurrection.
Aimer Pasolini, c’est le prendre pour ce qu’il était : un
barbare italien raffiné et séducteur, un poids-coq des banlieues qui
aimait boxer avec le corps de la nuit.
I. Cercle de
l’enfance
Revenir aux origines du monde, au monde des origines, parcourir le
Frioul à bicyclette, cette vaste région où l’eau buvarde sur le ciel.
Et respirer toutes les odeurs baignées de lumière... Aimer le matin qui
fait pousser les seins des repiqueuses de riz, les reflets qui galbent les
genoux des jeunes ragazzi, le soleil sec qui trace les muscles à la
surface de la chair - Beauté sauvage née d’une nappe solaire...
Qui n’a pas
connu les paysages chauds de l’enfance n’entre ici. L’Eros
pasolinien s’est lové, tout entier, dans ce ventre sensuel de la première
terre. Il le célèbre avec son souffle nécessaire, juste, et tellement
pudique :
“O
mes enfances ! Je nais
dans
l’odeur que la pluie
exhale
des prairies
d’herbe
vive... Je nais
dans
le miroir du canal.
Dans
ce miroir Casarsa
-
comme les prairies de rosée -
de
tout temps frissonne.
C’est
là que, de piété, je vis,
lointain
enfant du péché,
dans
un rire inconsolé.
O
mes enfances, le soir
contre
l’ombre, serein,
sur
les vieux murs : au ciel
la
lumière m’éblouit.“
Pier-Paolo
n’est pas vraiment né ici. Il le sait. Il pousse son premier cri entre
les mâchoires du fascisme et les entrailles d’une jeune aristocrate de
vieille famille, dont la religion dégénérée le conduira à l’impiété...
Déjà génétiquement hérétique,
comme il le dira plus tard, avec la même limpidité que dans ses premiers
poèmes... Pasolini: le sexe d’un impie... Formule facile et pourtant
tellement personnelle.
Dans un
recueil tardif, le poète composera ce Credo blasphématoire ramenant aux
années d’insouciance :
“Je
crois en Dieu le père,
le
Fils et le Saint-Esprit,
je
crois dans les tendres
lèvres
et les mains dures.
Je
crois dans l’Eglise
et
dans les gosses de quatorze ans
qui
se masturbent en riant
sur
les rives du Tagliamento :
là
où les voyages n’ont jamais conduit Saint-Paul.
Je
ne crois pas en Dieu le Père,
Ni
dans le fils ni dans le Saint Esprit.”
Que fait-il de ses amours de jeunesse ? Sur quels chemins
buissonniers erre-t-il pour les débusquer, nus comme des vers sur les
berges ? Tout est si simple avant, pendant, et après le grand conflit
mondial. Tout est si lointain... Le poète voit flotter des silhouettes
“d’anges distraits”.
Le dimanche, il “s’amuse” et apprend à “faire l’amour sans
amour et sans remord”.
On se caresse pour le plaisir
des frissons et de l’herbe, pour la fraîcheur du geste... Tout est
magnifiquement naïf et déjà douloureux :
“De
toutes les choses que je sais
une
seule m’est présente au coeur :
je
suis jeune, vivant, abandonné,
corps
de désir consumé.
Je
m’arrête un moment sur l’herbe
de
la rive, entre les arbres nus,
puis
je marche, j’avance sous les nuages,
et
je vis avec ma jeunesse.”
Pasolini
sent monter sa différence dans le regard des vieux paysans, des
saisonniers ou des ouvriers agricoles. La conscience du péché
l’envahit dans plusieurs poèmes tracés net. Des yeux traversiers le
sidèrent... des rires brefs et contenus qui en disent long; les mêmes
que les rictus des juges romains lors de ses multiples procès ; les mêmes
que ceux des banlieusards interrogés peu de temps après sa mort...
Le 2 novembre 75 - jour de son odieux assassinat - on voulait vulgairement
“casser du pédé”.
Pasolini sent monter sa différence : il sera homosexuel... et poète,
car les deux, chez lui, se sont parfaitement couplés... Cohérence
d’une relation à l’énergétique des corps, à la pureté de
l’impureté. Pureté du geste, impureté dans le regard consensuel... Il
sent pourtant son homosexualité se faire extérieure, plus il avance dans
une sorte de désillusion souffrante :
“Entre
les doux murs patinés
je
vois après le rosaire
humbles
et violents
courir
les garçons
(...)
Mais
la pureté haïe
et
les péchés entrevus en songe
étaient
le regard frais
de
mes yeux brûlés”
Mais Pasolini s’appuie sur sa personnalité sexuelle pour changer
d’échelle et penser l’univers, en saisissant ses sonorités et ses
silences.
“Elle
s’élargit sans fin
dans
l’obscurité de la nuit
du
samedi, cette frontière
à
l’intérieur de laquelle nos
présences
corrompues sont
humaines
: dans le silence
un
autre silence, et l’écho
du
cosmos dans l’écho
mourant
de la rue.
Démesurément
grandi un de mes
gestes
se propage
jusqu’où
Dieu
n’est
pas : et désormais dans mon coeur
c’est
la pure terreur.”
Aux origines de sa poésie, une découverte d’anthropologue.
L’Eros des jeunes paysans-prolétaires le fascine pour son débordement
d’énergie contenue par les siècles, sa violence convulsive... Dans le
Frioul, on jouit pour le plaisir. On ne parle pas : on sait aimer les
bains de lumière, l’eau des rivières et la caresse du vent... Tout
semble si pur... Une force surnaturelle envahit les sensations du jeune
Pier-Paolo : il qualifiera ces années de “Meilleure jeunesse” ...ou
de “Paradis perdu”.
Chaque poète a le sien. Chaque artiste possède un territoire où ses
origines s’actualisent pour se régénérer.
II. Cercle de la
Connaissance
Pasolini reviendra déçu au Frioul quelques années plus tard : le
lieu a été envahi par des touristes allemands qui étalent leurs
graisses sur les terrains bénis de l’enfance. Les façades se
ressemblent toutes. On passe de la singularité d’un monde solaire à un
univers banalisé... Les nouveaux jouisseurs du “néocapitalisme”, les
touristes, les citadins, les vacanciers ne connaissent rien des plaisirs
profonds de la société paysanne. Deux mondes se tracent à travers deux
types de pratiques sexuelles... C’est une fracture majeure de la
modernité... La ville multiplie l’identique et rend le plaisir
utilitaire... L’industrie finalise les corps, ramenant les instincts
premiers à la mort... Peut-être manichéennes, ces visions sont celles
d’un poète qui dit tout, regarde tout et n’oublie rien... Le monde
est là, tel que les sens le perçoivent, et il faut en trouver des équivalences
littéraires... Equivalences charnelles. Le réel ne se dérobe jamais.
Eros, ce principe abstrait, s’involue tout entier dans les fragments perçus.
Pasolini tentera de retrouver les saveurs de l’adolescence en fréquentant
les ragazzi homosexuels de la banlieue romaine... Après quelques découvertes,
il sera vite déçu, car les jeunes finissent par adopter des attitudes
consuméristes... Chacun pense à sa survie en se drapant d’arrogance...
Le partage d’Eros, puissance matricielle, semble définitivement révolu...
Quand il se met à observer patiemment les silhouettes, une séparation
tranche avec les souvenirs solaires de l’enfance :
“A
l’angle d’un immeuble, ils apparaissent,
debout,
mais fatigués par la montée,
et
je vois disparaître, en dernier, leurs jarrets,
à
l’angle d’un second immeuble. Il semble
que
la vie, depuis toujours, se soit arrêtée.
La
soleil, la couleur du ciel, cette hostile
douceur,
que l’air assombri
de
spectres en nuées redonne aux choses,
tout
se passe comme en une heure
révolue
de ma vie.”
Chez les plus jeunes, une impression d’insensibilité aux forces
indicibles qui traversent les corps hante le poète.
Sa conception de l’amour charnel rejoint un Eros primitif tramé
de contradictions... Il va s’inspirer des troubadours occitans qu’il a
lu adolescent. Leur désir est envisagé par la joï, à la fois douleur
et plaisir... La poésie peut prendre la forme d’une rose : elle pique
et enivre, elle se fane et renaît, comme les secousses des corps avant et
après l’étreinte.
“La
névrose essaima, à travers la blessure. Et la mort vint alors de la vie,
des espaces qui s’étendent au-delà de son ombre, là où il n’y a
d’autre lumière que l’incroyable lumière du futur (...)
Quel
sens, alors, aurait donc eu
une vie qui n’est que passé
et chaque jour naît avec lui, tel un rosier ?”.
Le désir, violent dans sa lutte sans merci avec les corps, est ce
qui nous arrive, comme les mots, comme le verbe. Impossible de le formuler
ou d’en trouver des équivalences hors tradition poétique. D’où ces
pages allégoriques proches des premiers poètes occidentaux :
“Puis,
périodiquement (...) l’Oiselle de malheur s’éveille, et c’est fini
!
Elle
vient, et nous luttons sans plus parler. Un aigle sur un chevreau : un
chevreau toutefois qui
a des dents de loup. Elle m’agrippe
et puis m’emporte. Il y a un nuage fait d’un lueur orangée.
C’est comme un île, toute ourlée de marée. (...)
Elle
et moi sommes là,
qui luttons, comme des personnages d’un
peintre du Cinquecento Noir. (...) Nous voilà, agrippés
comme une mante qui fait l’amour avec un passereau.
Et, vus de loin sur les contreforts de ce feu orangé, glacial, de
cette nue à la périphérie de Rome, on pourrait hésiter pour savoir si
c’est coït, sommeil, ou duel jusqu’au dernier sang.”
Mais
la rose est aussi une métaphore du travail du poète. Eros est rose des
vents. Laissons un instant à Adonis le soin de redéfinir la poésie :
“ (...) ainsi j’annule les règles et j’établis pour chaque instant
sa règle (...) je dis et je répète : la poésie est rose des vents”
L’Amour brûlé à l’ouvrage ne forme jamais un corps définitif.
A chaque instant, l’oeuvre se recompose, renaît et change
d’orientation. L’orient n’est jamais trouvé... Aucune certitude
quant à l’énergie du désir, encore moins quant à sa définition...
Pasolini sait infinir. Tendre vers l’infini. Dans Poésie
en forme de Rose, comme dans de nombreux films, il prend des notes et
réécrit, reformule, répète en modifiant la source de la poésie. Son
Amour n’est jamais achevé : il se situe en dehors des territoires de
l’identité. Le passage vers la vie n’est pas un acquis, mais un
chemin, une voie de découverte spirituelle et charnelle... Iter érotique.
“Que
faites-vous ?
Moi,
j’écris de nouveau
une
poésie en forme de rose (3
septembre
1963) bons disparus d’Eridanie !
PAR
AMOUR, PAR PUR AMOUR, etc., etc. L’Italie
se
passe fort bien de nous,
mais
nous, que faisons-nous en ce monde noir ?”
La
deuxième écriture du recueil est une façon de célébrer de grands
compagnons en les plaçant chaque fois dans un pétale odorant numéroté,
l’un des “plus secrets” demeurant Moravia... La connotation érotique
dépasse l’image classique de la rose parfumée. Eros ressasse, prend,
reprend, puis répète dans d’infimes variations... Moirage du désir.
Pasolini n’a pas conscience de sa singularité. Il continue à fréquenter
le gratin hétéro romain, autour de Fellini et des oracles alcooliques de
la jet set... Là aussi, il marche et traverse. Ces rencontres donnent
pourtant un magnifique portrait de poète (hommage le plus sublime qui
fut) du Maestro dans La Dolce Vita, portrait tout de pudeur et de voiles d’un poète
torturé par sa vie rangée, mais qui sait caresser ses enfants aux
limites du sommeil avec toute la douceur de Pier-Paolo. J’y ai vu, en
CinémaScope, la main de Pasolini. Croyez-moi. Et dans un seul plan, son
Amour contenu, sa délicatesse de prolétaire qui se fait père, envers et
contre tout, contre le monde... C’est pourtant si loin de sa vie...
Parfois, les situations les plus transposées sont les plus vivantes...
Fellini l’aimait tellement, cet être rieur et sombre... Au détour
d’une virée nocturne, le poète l’avait initié à l’autre peau de
Rome : les quartiers du crime et du tapin, des voix railleuses et des cris
du sang... Fellini pouvait compter sur lui pour traduire en dialecte les
dialogues de ses films : Les nuit de
Cabiria par exemple.
A Rome, Pasolini se promène presque tous les soirs dans des
“faubourgs de chiens enragés”... Il veut sentir l’amour
universel... Sentir et comprendre : ses deux mamelles poétiques :
“Pauvre,
merveilleuse cité,
tu
m’as fait faire
l’expérience
de cette vie
inconnue
: jusqu’à me faire découvrir
ce
qu’était, pour chacun, le monde.
Une
lueur qui meurt dans le silence
qu’elle
nourrit, blêmit en de violentes
lueurs
(...)
C’est
la plus belle nuit de l’été
Trastevere,
dans son odeur de paille (...)”
Dans
son enquête officielle sur la sexualité (Comizi d’Amore, 1963), il se
heurte à la pudeur malade de 2000 ans de Christianisme... Il devra donc
ressentir avec d’autres fibres. Sur le terrain, et de l’autre côté
du miroir.
Il éprouve le besoin de respirer les borgates qui montent avec la
nuit, quand le jour des certitudes tombe, quand chaque relief de vie se
moire dans le tremblement... Eros peut alors s’infiltrer dans la chaleur
des lits, derrière les fenêtres... Rien n’est décidé, comme chez ses
personnages “à la vie violente” qui ne savent rien de leur avenir...
ou si peu... La jouissance au présent de la secousse... Sans orgueil ni
fierté, sans amour propre mais pour l’Amour de l’autre, différent,
et déjà sublime... Premier jalon de l’Eros pasolinien entre enfance et
âge “adulte” :
“Ce
n’est qu’aimer, et que connaître,
qui
compte, non d’avoir aimé,
ni
d’avoir connu. C’est angoisse
que
vivre d’un amour
révolu.
L’âme ne grandit plus (...)
comprendre
que
peu de gens connaissent les passions
dont
sont faites ma vie :
que
s’ils (<les adolescents>) n’ont rien de fraternel, ce sont
pourtant
des
frères, puisqu’ils connaissent, justement,
des
passions d’hommes,
et
que, joyeux, inconscients, absolus,
ils
vivent d’expériences
qui
me sont inconnues.”
Pour aimer la poésie, il faut aimer changer de lieu en jouant avec
le corps comme on compose un univers. Fragments après fragments. Jusqu’à
la renaissance.
Aimer
Pasolini, c’est sentir cette tentation du passage. Mais éprouver aussi
- dans la part d’ombre d’Eros - la séparation entre la culture du
corps bouclé, luisant, et la nature du sexe qui jaillit.
Aimer Pasolini, c’est repenser à la légende de la ceinture
d’Aphrodite, à Médée, à Marie-Madeleine qui offre ses pieds, ses
mains, son parfum, ses cheveux, tout ce qu’elle a de plus précieux pour
aimer le Christ... Un don de soi. Entier. Depuis sa besace de bonté...
Dans un texte de jeunesse, le poète s’adresse avec le même amour à un
adolescent qui pourrait recouper toutes les figures passées et futures
des ragazzi. Il sait regarder, aimer, et en parler dans la matière de la
langue :
“Avec
le sourire confus de celui qui supporte
gaiement
sa timidité et sa jeunesse, (...)
tu
veux savoir ce qu’est l’obscure liberté,
découverte
par nous, trouvée par toi -
grâce,
elle aussi, sur la terre revenue à la vie (...)
Tu
nous enlève cette lumière qui brille pleinement pour toi,
qu’à
la nouvelle jeunesse donne chaque nouveau soir (...)
Mais
c’est la vie qui est en toi qui a raison : la mort,
qui
est dans ce garçon de ton âge et nous, a tort.
Nous
devrions questionner, comme tu le fais, nous devrions
vouloir
savoir avec ton coeur en pleine effloraison.”
“Vouloir savoir”. Ethique supérieure d’une érotique dans la
Connaissance. Aimer et connaître : tellement proches... Tellement
lointains dès qu’on étrangle la poésie.
III. Cercle de
l’Enfer
Aujourd’hui : fête généralisée de nouveau millenium... On
n’échange que des logos ou des plans baise dans les boîtes... On
organise des tournantes sans visage, des viols collectifs sans mémoire de
la chair... Horreurs qui deviennent ordinaires. L’enclave de Salo dans
toutes les chaumières, sur les écrans, dans les sous-sols des parkings
d’hypermarchés ? Un Salo
incorporé qui déteint sur son dehors, sur la société telle qu’elle
se réinvente.
Madre-Merda-Morte
: les trois mots clefs. Les jeunesses post-68 mangent de la merde, mais la
merde n’est pas une nourriture, elle fait mourir, et la mère
universelle (la poésie) disparaît avec son besoin de transmission...
Cette disparition s’incarne dans l’érosion de la paternité, dernière
figure qui aurait pu résister à la débâcle :
“Il
y a des époques dans le monde
où
les pères dégénèrent
et
quand ils tuent leurs fils
ils
accomplissent des régicides”
La
relation de transmission finit par s’inverser. Les rôles permutent, et
le père d’Affabulazione dit :
“Ainsi,
devant ta jeunesse
pleine
de semence et du désir de féconder,
le
père c’est toi.
Et
moi je suis l’enfant, je viens de la comprendre.”
(idem)
On préfère
la communion-communicante, les grandes messes annuelles, les célébrations
incestueuses entre familles... Tout communique avec tout, même les
corps... Crise générale de la civilisation, crise de l’écoute, du
regard, du métier à tisser, de l’Eros partagé. Et voyeurisme étendu
dans les sphères ni publiques, ni privées. Ecoutez une page d’Affabulazione :
“-
Père
si
les mots ne suffisent pas... il y a le réel.
Voilà
ce que je devais vous dire. Je dois voir
au
maximum ce qu’est mon fils...
répondez-moi,
car il arrive, il est déjà là...
Où
vous mettez-vous, où faites-vous l’amour...
-
Fille
Ha
! Ha !
Nous
nous mettons là, nous faisons l’amour à côté, derrière cette porte,
dans ma chambre
-Père
Et
où puis-je ma cacher, être présent ;
atteindre
le savoir à la source même
de
la vie...
-Fille
Mais
qu’est-ce-que vous voulez faire...
-Père
Vous
avez compris, vous avez compris... Ne faites pas semblant.”
Les corps n’ont plus d’intimité. Leur résonance s’est éteinte
et ils se sont vidés de l’intérieur... L’énergie des paysans
primitifs ne les traverse plus... Ils subissent la perfusion clinique
d’un nouveau modèle anthropologique, proche de dernier homme de
Nietzsche... Ils consomment et passent leur temps à
finaliser leur puissance érotique : gestion du plaisir, pédagogie
des rapports, propédeutique de la jouissance.
Les corps se
sont vidés. Ils parodient les mots répétés des rituels révolutionnaires.
“A mort... Dieu” dit Ida dans Porcherie,
sans conviction, avec la politesse des phrases bien apprises.
C’est la victoire du festif et de la boue consommée, jamais
transfigurée en or... Victoire d’une identité sans mémoire, sans
langage... Et mort annoncée de la poésie, pulsée sur des tabloïds
clignotants... Ah, cette part d’ombre qu’Ellroy décèle dans le corps
de l’Amérique : l’ombre de la mort à l’ombre de chaque building -,
le sexe barré et parodié dans d’immenses tours érectiles qui s’éffondrent
aujourd’hui... Cette part
maudite, Pasolini la scrute au coeur de la civilisation latine. La nôtre.
Et ça fait mal... Le poète voit presque tout... Il aiguise sa sensibilité
dès son premier road-movie littéraire sur le littoral italien (déjà très
cinématographique)... Sa “longue route de sable” est comme un
travelling vers le nouveau mot-clef de notre modernité et de notre libération
: ins-tru-men-ta-li-sa-tion.
On s’invente des exigences qui ne sont qu’élevages de poussière
au miroir des magazines... Films pornos, jeux érotiques à distance,
chansons et séries cultes autoproclamées “salées” : tout dans le même
sac... Mort d’Eros crucifié au Golghota de la révolution sexuelle.
Pasolini a détesté le mai 68 italien (on pourrait en discuter des
heures, je sais). Il est très déçu par les jeunes révolutionnaires,
dont seuls les bandeaux sur la tête ont un parfum de radicalité :
“Bien
sûr qu’ils le diront ! Et pas seulement
les
vieux bourgeois, mais aussi les jeunes
révolutionnaires.
Ils appartiennent tous
à
une même race : la race qui évalue tout ce qu’on fait
en
termes d’utilité”.
La question de l’utilitarisme devient alors l’idée maîtresse
d’une comparaison Eros libéré/culture bourgeoise, jouissance poétique/jouissance
utilitaire. Dans ses entretiens avec Duflot, il ne cesse de le répéter
sous diverses déclinaisons, comme un fou qui voudrait à tout prix
incarner ses perceptions... En bon visionnaire (comme tous les grands poètes),
il en pré-voit déjà les conséquences... Rimbaud parlait de
“vision”... à tous les sens du terme - y compris sur les évolutions
discrètes de la Civilisation.
A la fin des années 60, Pasolini voyait... Au présent de l’écriture,
dans l’urgence, depuis la masse de travail accumulée et les nuits
d’amour lancées à la gueule de la morale... Avec toute une sensibilité
cultivée par l’histoire, il voit l’Autre s’effaçant lentement
derrière sa plastique affichée, lacérée, prélevée ailleurs puis
scannée dans d’immenses réseaux numériques... Il refuse les
autoroutes “néocapitalistes” de l’information ou les grands
carrefours de la consommation. Refus d’une civilisation objectivable...
Lui qui a su cultiver la pure subjectivité !
Pasolini vient de perdre Ninetto qui s’est marié pour réussir
socialement. Son amant “arbitraire” - jubilant, sautillant comme un
moineau des confins de Rome - est “fini”. Avec lui, toute une période
s’achève. La joie inaltérable de sa présence s’est tarie. Une
nouvelle période de reniement commence : “Ninetto n’existe plus”,
“j’ai perdu le sens de la vie”.
Le poète s’en remet dans la douleur en entamant Pétrole, constat accablant sur le lien pouvoir/sexualité/occident...
Et alors, tout s’assombrit jusqu’à son assassinat.
Comble du paradoxe : la vie violente de Pasolini est un havre de
paix... Elle devrait nous permettre de sentir qu’Eros ne s’écrit pas
sur les lieux de sa re-création simulée. Dans la dilution des plaisirs
pauvres et mécaniques du monde contemporain, il s’étrangle, pleure,
crie famine. Et toi, poète, cinéaste, gros matou plein d’amour -
souffle un peu sur ses braises, avant le temps des sexes de cendres ! Pitié,
“pourquoi nous as-tu abandonné? ”
Affabulazione,
épisode 8, dans Théâtre, Actes Sud, Babel, 1995 pour la trad.
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