Points de vue sur l'écriture                 


Pasolini : l'Eros en forme de rose

Par  Pascal-Ludovic Saissi

 

Sommaire "Points de vue..." 

 

“Tu sais, quand j’ai joui, quand la semence s’est répandue,
le monde se présente sous un tout autre jour.
Ah! tant de semence à répandre ! Tant de chair jouissant
au fond de mes entrailles (...)

 Dieu ne m’a pas attaché au bas ventre
un petit pieu prompt à faire son devoir,
un coït rapide comme une fusillade,
mais un membre chaud et doux, acide et mollement rigide,
qui est l’esclave de son énormité

et dont je suis l’esclave.”

(Julian dans Porcherie, théâtre complet)

  

            une vitalité désespérée (autoportrait, 1965), fondo Pier Paolo PasoliniMa formule, toute personnelle : pour aimer Eros, il faut aimer Pasolini. Le poète parlait souvent d’approche “subjective indirecte libre”... Tentons de respecter ses choix en suivant les fibres de son Amour.  

             Aimer Pasolini, c’est le comprendre. “Traduire et humaniser” sa poésie, “l’organiser” en bon lecteur jusqu’à l’inorganiser dans le silence, comme il le souhaitait juste avant sa mort.

             L’Amour “inconsidéré et maladif” des êtres et des choses - y compris les plus vulgaires - doit nous traverser au singulier de la lecture-résurrection.

             Aimer Pasolini, c’est le prendre pour ce qu’il était : un barbare italien raffiné et séducteur, un poids-coq des banlieues qui aimait boxer avec le corps de la nuit.

  

I. Cercle de l’enfance

 

            Revenir aux origines du monde, au monde des origines, parcourir le Frioul à bicyclette, cette vaste région où l’eau buvarde sur le ciel. Et respirer toutes les odeurs baignées de lumière... Aimer le matin qui fait pousser les seins des repiqueuses de riz, les reflets qui galbent les genoux des jeunes ragazzi, le soleil sec qui trace les muscles à la surface de la chair - Beauté sauvage née d’une nappe solaire...

            Qui n’a pas connu les paysages chauds de l’enfance n’entre ici. L’Eros pasolinien s’est lové, tout entier, dans ce ventre sensuel de la première terre. Il le célèbre avec son souffle nécessaire, juste, et tellement pudique :

 “O mes enfances ! Je nais

dans l’odeur que la pluie

exhale des prairies

d’herbe vive... Je nais

dans le miroir du canal.

 

Dans ce miroir Casarsa

- comme les prairies de rosée -

de tout temps frissonne.

C’est là que, de piété, je vis,

lointain enfant du péché,

 

dans un rire inconsolé.

O mes enfances, le soir

contre l’ombre, serein,

sur les vieux murs : au ciel

la lumière m’éblouit.[1]

 

            corps bouclés et pédagogie forcée du fantasme : Sade dans Salo (photo Cahiers du Cinéma)Pier-Paolo n’est pas vraiment né ici. Il le sait. Il pousse son premier cri entre les mâchoires du fascisme et les entrailles d’une jeune aristocrate de vieille famille, dont la religion dégénérée le conduira à l’impiété... Déjà  génétiquement hérétique, comme il le dira plus tard, avec la même limpidité que dans ses premiers poèmes... Pasolini: le sexe d’un impie... Formule facile et pourtant tellement personnelle. 

Dans un recueil tardif, le poète composera ce Credo blasphématoire ramenant aux années d’insouciance :

 “Je crois en Dieu le père,

le Fils et le Saint-Esprit,

je crois dans les tendres

lèvres et les mains dures.

Je crois dans l’Eglise

et dans les gosses de quatorze ans

qui se masturbent en riant

sur les rives du Tagliamento :

là où les voyages n’ont jamais conduit Saint-Paul.

 

Je ne crois pas en Dieu le Père,

Ni dans le fils ni dans le Saint Esprit.”[2]

 

            Que fait-il de ses amours de jeunesse ? Sur quels chemins buissonniers erre-t-il pour les débusquer, nus comme des vers sur les berges ? Tout est si simple avant, pendant, et après le grand conflit mondial. Tout est si lointain... Le poète voit flotter des silhouettes “d’anges distraits”[3]. Le dimanche, il “s’amuse” et apprend à “faire l’amour sans amour et sans remord”.[4]  On se caresse pour le plaisir des frissons et de l’herbe, pour la fraîcheur du geste... Tout est magnifiquement naïf et déjà douloureux :

 

“De toutes les choses que je sais

une seule m’est présente au coeur :

je suis jeune, vivant, abandonné,

corps de désir consumé.

 

Je m’arrête un moment sur l’herbe

de la rive, entre les arbres nus,

puis je marche, j’avance sous les nuages,

et je vis avec ma jeunesse.”[5]

 

 

            corps premiers, corps entiers, nappes solaires;(photo cahiers du cinéma)Pasolini sent monter sa différence dans le regard des vieux paysans, des saisonniers ou des ouvriers agricoles. La conscience du péché l’envahit dans plusieurs poèmes tracés net. Des yeux traversiers le sidèrent... des rires brefs et contenus qui en disent long; les mêmes que les rictus des juges romains lors de ses multiples procès ; les mêmes que ceux des banlieusards interrogés peu de temps après sa mort[6]... Le 2 novembre 75 - jour de son odieux assassinat - on voulait vulgairement “casser du pédé”.

             Pasolini sent monter sa différence : il sera homosexuel... et poète, car les deux, chez lui, se sont parfaitement couplés... Cohérence d’une relation à l’énergétique des corps, à la pureté de l’impureté. Pureté du geste, impureté dans le regard consensuel... Il sent pourtant son homosexualité se faire extérieure, plus il avance dans une sorte de désillusion souffrante :

 

“Entre les doux murs patinés

je vois après le rosaire

humbles et violents

courir les garçons

(...)

 

Mais la pureté haïe

et les péchés entrevus en songe

étaient le regard frais

de mes yeux brûlés”[7]

 

            Mais Pasolini s’appuie sur sa personnalité sexuelle pour changer d’échelle et penser l’univers, en saisissant ses sonorités et ses silences.

 “Elle s’élargit sans fin

dans l’obscurité de la nuit

du samedi, cette frontière

à l’intérieur de laquelle nos

 

présences corrompues sont

humaines : dans le silence

un autre silence, et l’écho

du cosmos dans l’écho

 

mourant de la rue.

Démesurément grandi un de mes

gestes se propage

 

jusqu’où Dieu

n’est pas : et désormais dans mon coeur

c’est la pure terreur.”[8]

 

            Aux origines de sa poésie, une découverte d’anthropologue. L’Eros des jeunes paysans-prolétaires le fascine pour son débordement d’énergie contenue par les siècles, sa violence convulsive... Dans le Frioul, on jouit pour le plaisir. On ne parle pas : on sait aimer les bains de lumière, l’eau des rivières et la caresse du vent... Tout semble si pur... Une force surnaturelle envahit les sensations du jeune Pier-Paolo : il qualifiera ces années de “Meilleure jeunesse” ...ou de “Paradis perdu”.[9] Chaque poète a le sien. Chaque artiste possède un territoire où ses origines s’actualisent pour se régénérer.

 

 

II. Cercle de la Connaissance

 

 

            Pasolini reviendra déçu au Frioul quelques années plus tard : le lieu a été envahi par des touristes allemands qui étalent leurs graisses sur les terrains bénis de l’enfance[10]. Les façades se ressemblent toutes. On passe de la singularité d’un monde solaire à un univers banalisé... Les nouveaux jouisseurs du “néocapitalisme”, les touristes, les citadins, les vacanciers ne connaissent rien des plaisirs profonds de la société paysanne. Deux mondes se tracent à travers deux types de pratiques sexuelles... C’est une fracture majeure de la modernité... La ville multiplie l’identique et rend le plaisir utilitaire... L’industrie finalise les corps, ramenant les instincts premiers à la mort... Peut-être manichéennes, ces visions sont celles d’un poète qui dit tout, regarde tout et n’oublie rien... Le monde est là, tel que les sens le perçoivent, et il faut en trouver des équivalences littéraires... Equivalences charnelles. Le réel ne se dérobe jamais. Eros, ce principe abstrait, s’involue tout entier dans les fragments perçus. 

          "La rose privée de la terreur et de la sexualité" (photo Cahiers du cinéma)                                                                  Pasolini tentera de retrouver les saveurs de l’adolescence en fréquentant les ragazzi homosexuels de la banlieue romaine... Après quelques découvertes, il sera vite déçu, car les jeunes finissent par adopter des attitudes consuméristes... Chacun pense à sa survie en se drapant d’arrogance... Le partage d’Eros, puissance matricielle, semble définitivement révolu... Quand il se met à observer patiemment les silhouettes, une séparation tranche avec les souvenirs solaires de l’enfance :

 “A l’angle d’un immeuble, ils apparaissent,

debout, mais fatigués par la montée,

et je vois disparaître, en dernier, leurs jarrets,

 

à l’angle d’un second immeuble. Il semble

que la vie, depuis toujours, se soit arrêtée.

La soleil, la couleur du ciel, cette hostile

 

douceur, que l’air assombri

de spectres en nuées redonne aux choses,

tout se passe comme en une heure

 

révolue de ma vie.”[11]

 

            Chez les plus jeunes, une impression d’insensibilité aux forces indicibles qui traversent les corps hante le poète.

 

 

            Sa conception de l’amour charnel rejoint un Eros primitif tramé de contradictions... Il va s’inspirer des troubadours occitans qu’il a lu adolescent. Leur désir est envisagé par la joï, à la fois douleur et plaisir... La poésie peut prendre la forme d’une rose : elle pique et enivre, elle se fane et renaît, comme les secousses des corps avant et après l’étreinte.   

           

“La névrose essaima, à travers la blessure. Et la mort vint alors de la vie, des espaces qui s’étendent au-delà de son ombre, là où il n’y a d’autre lumière que l’incroyable lumière du futur (...)

 

Quel sens, alors, aurait donc eu                 une vie qui n’est que passé                     et chaque jour naît avec lui, tel un rosier ?”[12].

 

            Le désir, violent dans sa lutte sans merci avec les corps, est ce qui nous arrive, comme les mots, comme le verbe. Impossible de le formuler ou d’en trouver des équivalences hors tradition poétique. D’où ces pages allégoriques proches des premiers poètes occidentaux :

 

“Puis, périodiquement (...) l’Oiselle de malheur s’éveille, et c’est fini !

 

Elle vient, et nous luttons sans plus parler. Un aigle sur un chevreau : un chevreau toutefois    qui a des dents de loup. Elle m’agrippe     et puis m’emporte. Il y a un nuage fait d’un lueur orangée.       C’est comme un île, toute ourlée de marée. (...)

 

Elle et moi sommes là,     qui luttons,       comme des personnages d’un peintre du Cinquecento Noir. (...) Nous voilà, agrippés    comme une mante qui fait l’amour avec un passereau.     Et, vus de loin sur les contreforts de ce feu orangé, glacial, de cette nue à la périphérie de Rome, on pourrait hésiter pour savoir si c’est coït, sommeil, ou duel jusqu’au dernier sang.”[13]

 

 

            souiller l'éclat de la pudeur (enquête sur la sexualité, 1964) (photo Cahiers du cinéma)Mais la rose est aussi une métaphore du travail du poète. Eros est rose des vents. Laissons un instant à Adonis le soin de redéfinir la poésie : “ (...) ainsi j’annule les règles et j’établis pour chaque instant sa règle (...) je dis et je répète : la poésie est rose des vents”[14]

 

            L’Amour brûlé à l’ouvrage ne forme jamais un corps définitif. A chaque instant, l’oeuvre se recompose, renaît et change d’orientation. L’orient n’est jamais trouvé... Aucune certitude quant à l’énergie du désir, encore moins quant à sa définition... Pasolini sait infinir. Tendre vers l’infini. Dans Poésie en forme de Rose, comme dans de nombreux films, il prend des notes et réécrit, reformule, répète en modifiant la source de la poésie. Son Amour n’est jamais achevé : il se situe en dehors des territoires de l’identité. Le passage vers la vie n’est pas un acquis, mais un chemin, une voie de découverte spirituelle et charnelle... Iter érotique. 

 

“Que faites-vous ?

Moi, j’écris de nouveau

une poésie en forme de rose (3

septembre 1963) bons disparus d’Eridanie !

 

PAR AMOUR, PAR PUR AMOUR, etc., etc. L’Italie

se passe fort bien de nous,

mais nous, que faisons-nous en ce monde noir ?”

 

La deuxième écriture du recueil est une façon de célébrer de grands compagnons en les plaçant chaque fois dans un pétale odorant numéroté, l’un des “plus secrets” demeurant Moravia... La connotation érotique dépasse l’image classique de la rose parfumée. Eros ressasse, prend, reprend, puis répète dans d’infimes variations... Moirage du désir.   

 

            Pasolini n’a pas conscience de sa singularité. Il continue à fréquenter le gratin hétéro romain, autour de Fellini et des oracles alcooliques de la jet set... Là aussi, il marche et traverse. Ces rencontres donnent pourtant un magnifique portrait de poète (hommage le plus sublime qui fut) du Maestro dans La Dolce Vita, portrait tout de pudeur et de voiles d’un poète torturé par sa vie rangée, mais qui sait caresser ses enfants aux limites du sommeil avec toute la douceur de Pier-Paolo. J’y ai vu, en CinémaScope, la main de Pasolini. Croyez-moi. Et dans un seul plan, son Amour contenu, sa délicatesse de prolétaire qui se fait père, envers et contre tout, contre le monde... C’est pourtant si loin de sa vie... Parfois, les situations les plus transposées sont les plus vivantes... Fellini l’aimait tellement, cet être rieur et sombre... Au détour d’une virée nocturne, le poète l’avait initié à l’autre peau de Rome : les quartiers du crime et du tapin, des voix railleuses et des cris du sang... Fellini pouvait compter sur lui pour traduire en dialecte les dialogues de ses films : Les nuit de Cabiria par exemple.

 

            A Rome, Pasolini se promène presque tous les soirs dans des “faubourgs de chiens enragés”... Il veut sentir l’amour universel... Sentir et comprendre : ses deux mamelles poétiques :

 

“Pauvre, merveilleuse cité,

tu m’as fait faire

l’expérience de cette vie

inconnue : jusqu’à me faire découvrir

ce qu’était, pour chacun, le monde.

 

Une lueur qui meurt dans le silence

qu’elle nourrit, blêmit en de violentes

lueurs (...)

 

C’est la plus belle nuit de l’été

Trastevere, dans son odeur de paille (...)”[15]

 

 

Dans son enquête officielle sur la sexualité (Comizi d’Amore, 1963), il se heurte à la pudeur malade de 2000 ans de Christianisme... Il devra donc ressentir avec d’autres fibres. Sur le terrain, et de l’autre côté du miroir.

 

            Il éprouve le besoin de respirer les borgates qui montent avec la nuit, quand le jour des certitudes tombe, quand chaque relief de vie se moire dans le tremblement... Eros peut alors s’infiltrer dans la chaleur des lits, derrière les fenêtres... Rien n’est décidé, comme chez ses personnages “à la vie violente” qui ne savent rien de leur avenir... ou si peu... La jouissance au présent de la secousse... Sans orgueil ni fierté, sans amour propre mais pour l’Amour de l’autre, différent, et déjà sublime... Premier jalon de l’Eros pasolinien entre enfance et âge “adulte” :          

 

“Ce n’est qu’aimer, et que connaître,

qui compte, non d’avoir aimé,

ni d’avoir connu. C’est angoisse

 

que vivre d’un amour

révolu. L’âme ne grandit plus (...)

 

comprendre

que peu de gens connaissent les passions

dont sont faites ma vie :

que s’ils (<les adolescents>) n’ont rien de fraternel, ce sont pourtant

des frères, puisqu’ils connaissent, justement,

des passions d’hommes,

et que, joyeux, inconscients, absolus,

ils vivent d’expériences

qui me sont inconnues.”[16]

  

 

            Pour aimer la poésie, il faut aimer changer de lieu en jouant avec le corps comme on compose un univers. Fragments après fragments. Jusqu’à la renaissance.

            Aimer Pasolini, c’est sentir cette tentation du passage. Mais éprouver aussi - dans la part d’ombre d’Eros - la séparation entre la culture du corps bouclé, luisant, et la nature du sexe qui jaillit.

 

            Aimer Pasolini, c’est repenser à la légende de la ceinture d’Aphrodite, à Médée, à Marie-Madeleine qui offre ses pieds, ses mains, son parfum, ses cheveux, tout ce qu’elle a de plus précieux pour aimer le Christ... Un don de soi. Entier. Depuis sa besace de bonté... Dans un texte de jeunesse, le poète s’adresse avec le même amour à un adolescent qui pourrait recouper toutes les figures passées et futures des ragazzi. Il sait regarder, aimer, et en parler dans la matière de la langue :  

 

Avec le sourire confus de celui qui supporte

gaiement sa timidité et sa jeunesse, (...)

 

tu veux savoir ce qu’est l’obscure liberté,

découverte par nous, trouvée par toi -

grâce, elle aussi, sur la terre revenue à la vie (...)

 

Tu nous enlève cette lumière qui brille pleinement pour toi,

qu’à la nouvelle jeunesse donne chaque nouveau soir (...)

 

Mais c’est la vie qui est en toi qui a raison : la mort,

qui est dans ce garçon de ton âge et nous, a tort.

Nous devrions questionner, comme tu le fais, nous devrions

vouloir savoir avec ton coeur en pleine effloraison.[17]

 

            “Vouloir savoir”. Ethique supérieure d’une érotique dans la Connaissance. Aimer et connaître : tellement proches... Tellement lointains dès qu’on étrangle la poésie. 

 

 

 

 

III. Cercle de l’Enfer

 

            Aujourd’hui : fête généralisée de nouveau millenium... On n’échange que des logos ou des plans baise dans les boîtes... On organise des tournantes sans visage, des viols collectifs sans mémoire de la chair... Horreurs qui deviennent ordinaires. L’enclave de Salo dans toutes les chaumières, sur les écrans, dans les sous-sols des parkings d’hypermarchés ?  Un Salo incorporé qui déteint sur son dehors, sur la société telle qu’elle se réinvente.

            Madre-Merda-Morte : les trois mots clefs. Les jeunesses post-68 mangent de la merde, mais la merde n’est pas une nourriture, elle fait mourir, et la mère universelle (la poésie) disparaît avec son besoin de transmission... Cette disparition s’incarne dans l’érosion de la paternité, dernière figure qui aurait pu résister à la débâcle :

 

Il y a des époques dans le monde

où les pères dégénèrent

et quand ils tuent leurs fils

ils accomplissent des régicides[18]

 

La relation de transmission finit par s’inverser. Les rôles permutent, et le père d’Affabulazione dit :

 

“Ainsi, devant ta jeunesse

pleine de semence et du désir de féconder,

le père c’est toi.

Et moi je suis l’enfant, je viens de la comprendre.”[19]

(idem)

 

On préfère la communion-communicante, les grandes messes annuelles, les célébrations incestueuses entre familles... Tout communique avec tout, même les corps... Crise générale de la civilisation, crise de l’écoute, du regard, du métier à tisser, de l’Eros partagé. Et voyeurisme étendu dans les sphères ni publiques, ni privées. Ecoutez une page d’Affabulazione :

 

“- Père

si les mots ne suffisent pas... il y a le réel.

Voilà ce que je devais vous dire. Je dois voir

au maximum ce qu’est mon fils...

répondez-moi, car il arrive, il est déjà là...

Où vous mettez-vous, où faites-vous l’amour...

 

- Fille

Ha ! Ha !

Nous nous mettons là, nous faisons l’amour à côté, derrière cette porte, dans ma chambre

 

-Père

Et où puis-je ma cacher, être présent ;

atteindre le savoir à la source même

de la vie...

 

-Fille

Mais qu’est-ce-que vous voulez faire...

 

-Père

Vous avez compris, vous avez compris... Ne faites pas semblant.”[20]

 

           Eros frisé en forme de rose (Ninetto) va vers sa mort (Séquence de la fleur de papier, 1968-69) . Photo Cahiers du cinéma Les corps n’ont plus d’intimité. Leur résonance s’est éteinte et ils se sont vidés de l’intérieur... L’énergie des paysans primitifs ne les traverse plus... Ils subissent la perfusion clinique d’un nouveau modèle anthropologique, proche de dernier homme de Nietzsche... Ils consomment et passent leur temps à  finaliser leur puissance érotique : gestion du plaisir, pédagogie des rapports, propédeutique de la jouissance.

            Les corps se sont vidés. Ils parodient les mots répétés des rituels révolutionnaires. “A mort... Dieu” dit Ida dans Porcherie, sans conviction, avec la politesse des phrases bien apprises.

 

            C’est la victoire du festif et de la boue consommée, jamais transfigurée en or... Victoire d’une identité sans mémoire, sans langage... Et mort annoncée de la poésie, pulsée sur des tabloïds clignotants... Ah, cette part d’ombre qu’Ellroy décèle dans le corps de l’Amérique : l’ombre de la mort à l’ombre de chaque building -, le sexe barré et parodié dans d’immenses tours érectiles qui s’éffondrent aujourd’hui...  Cette part maudite, Pasolini la scrute au coeur de la civilisation latine. La nôtre. Et ça fait mal... Le poète voit presque tout... Il aiguise sa sensibilité dès son premier road-movie littéraire sur le littoral italien (déjà très cinématographique)... Sa “longue route de sable” est comme un travelling vers le nouveau mot-clef de notre modernité et de notre libération : ins-tru-men-ta-li-sa-tion.

 

            On s’invente des exigences qui ne sont qu’élevages de poussière au miroir des magazines... Films pornos, jeux érotiques à distance, chansons et séries cultes autoproclamées “salées” : tout dans le même sac... Mort d’Eros crucifié au Golghota de la révolution sexuelle. Pasolini a détesté le mai 68 italien (on pourrait en discuter des heures, je sais). Il est très déçu par les jeunes révolutionnaires, dont seuls les bandeaux sur la tête ont un parfum de radicalité :

 

“Bien sûr qu’ils le diront ! Et pas seulement

les vieux bourgeois, mais aussi les jeunes

révolutionnaires. Ils appartiennent tous

à une même race : la race qui évalue tout ce qu’on fait

en termes d’utilité”.[21] 

 

            La question de l’utilitarisme devient alors l’idée maîtresse d’une comparaison Eros libéré/culture bourgeoise, jouissance poétique/jouissance utilitaire. Dans ses entretiens avec Duflot, il ne cesse de le répéter sous diverses déclinaisons, comme un fou qui voudrait à tout prix incarner ses perceptions... En bon visionnaire (comme tous les grands poètes), il en pré-voit déjà les conséquences... Rimbaud parlait de “vision”... à tous les sens du terme - y compris sur les évolutions discrètes de la Civilisation.

 

            A la fin des années 60, Pasolini voyait... Au présent de l’écriture, dans l’urgence, depuis la masse de travail accumulée et les nuits d’amour lancées à la gueule de la morale... Avec toute une sensibilité cultivée par l’histoire, il voit l’Autre s’effaçant lentement derrière sa plastique affichée, lacérée, prélevée ailleurs puis scannée dans d’immenses réseaux numériques... Il refuse les autoroutes “néocapitalistes” de l’information ou les grands carrefours de la consommation. Refus d’une civilisation objectivable... Lui qui a su cultiver la pure subjectivité !

 

            Pasolini vient de perdre Ninetto qui s’est marié pour réussir socialement. Son amant “arbitraire” - jubilant, sautillant comme un moineau des confins de Rome - est “fini”. Avec lui, toute une période s’achève. La joie inaltérable de sa présence s’est tarie. Une nouvelle période de reniement commence : “Ninetto n’existe plus”, “j’ai perdu le sens de la vie”.[22] Le poète s’en remet dans la douleur en entamant Pétrole, constat accablant sur le lien pouvoir/sexualité/occident... Et alors, tout s’assombrit jusqu’à son assassinat.  

 

            Comble du paradoxe : la vie violente de Pasolini est un havre de paix... Elle devrait nous permettre de sentir qu’Eros ne s’écrit pas sur les lieux de sa re-création simulée. Dans la dilution des plaisirs pauvres et mécaniques du monde contemporain, il s’étrangle, pleure, crie famine. Et toi, poète, cinéaste, gros matou plein d’amour - souffle un peu sur ses braises, avant le temps des sexes de cendres ! Pitié, “pourquoi nous as-tu abandonné? ”

 

 



[1] “O mes enfances”, La meilleure jeunesse, dans Poèmes de Jeunesse, NRF, 1995 pour la trad. fra.

[2] “Pastorale de Narcisse”, Seconde forme de la Meilleure Jeunesse (1974) dans Poèmes de jeunesse, op. cit.

[3] Voir le recueil de textes frioulans éponyme, publié par son cousin Nico, grand confident de jeunesse (Actes Sud, 1995). 

[4] Lettre à Silvana Mauri (une des rares confidentes), Correspondance Générale (1940-75), choix de textes en trad. fra. NRF, 1991.

[5] “ Mystère”, La meilleure jeunesse, op.cit.

[6] cf. le documentaire-(d)hommage(!) de Laura Betti sur Pasolini (Arte, 2002) : seules le premières minutes, long travelling dans les borgates, sont fidèles à l’atmosphère des poèmes sur Rome. Le reste n’est que retour sur des lieux 

[7] “Le regard frais”, Le rossignol de l’Eglise catholique, in Poèmes de jeunesse, op. cit.

[8] “Petits poèmes nocturnes”, in Poèmes de jeunesse, op. cit.

[9] cf. Entretiens avec Jean Duflot, Belfond, 1970.

Les éléments biographiques sont puisés dans le Pasolini de Nico Naldini, Gallimard/Einaudi, 1991.

[10] cf. La longue route de sable (1959), trad. fra. Arléa, 1999, derniers chapitres.

[11] “La religion de notre temps”, in Poésies, op. cit.

[12] “Poésie sur un vers de Shakespeare”, in Poésie en forme de rose, Poésies, Gallimard, 1ère trad. fra. 1980.

[13] idem.

[14]  Cité par André Velter dans “Adonis, l’exilé universel”, préf. de Mémoire du vent, poèmes, NRF, 1992.  

[15] “Les cendres de Gramsci”, dans Poésies, op.cit.

[16] “Les pleurs de l’excavatrice”, in Les cendres de Gramsci, Poésies, op. cit.

[17] “A un adolescent”, dans Poèmes de jeunesse, op. cit. (extrait du premier recueil La religion de mon temps).

[18] Affabulazione, épisode 8, dans Théâtre, Actes Sud, Babel, 1995 pour la trad.

 

[19] idem.

[20] idem.

[21] Orgie, dans Théâtre, op. cit.

[22] Correspondance générale, op. cit. : les dernières lettres marquent une étape dans la souffrance... Pasolini se confie à ses amis les plus intimes : Paolo Volponi, Moravia, Elsa Morante.

 

 Pascal-Ludovic Saissi