ban_cinema.gif (1262 octets)                                                       par Natalie Grosskopf

La fidélité

d'Andrzej ZULAWSKI, 2h45
Avec Sophie Marceau, Pascal Greggory, Guillaume Canet

 

Andrzej Zulawski est un spécialiste des adaptations littéraires, après Boris Godounov et L'idiot, il s'attaque à La Princesse de Clèves (une idée que lui a soufflée sa compagne Sophie Marceau). Le roman de Mme de La Fayette se retrouve à l'écran pour la deuxième fois en quelques mois. Difficile pourtant de comparer La Lettre de Manuel De Oliveira, où Chiara Mastroianni incarnait l'héroïne, et La Fidélité de Zulawski, où c'est naturellement Sophie Marceau qui endosse le rôle principal. Le seul choix commun des deux réalisateurs semble être d'avoir transposé l'action dans les années 1990. De Oliveira avait néanmoins choisi de respecter le texte à "la lettre" et de rester le plus près possible du roman, malgré la métamorphose du Duc de Nemours en improbable star de la chanson. Il proposait un film, certes très beau, mais un peu trop lisse et glacé pour émouvoir. Zulawski, quant à lui, utilise peu le texte, ne garde que les personnages principaux et la trame, et tombe dans l'excès inverse.

La Princesse de Clèves, prénommée Clélia, est photographe professionnelle renommée. Elle rencontre par hasard, chez un fleuriste, un éditeur du nom de Clèves, qu'elle épouse très vite. Puis, elle rencontre son Duc de Nemours en la personne de Nemo, un jeune reporter photographe spécialisé dans le sensationnel. Entre eux naît une passion à laquelle Clélia refuse de cèder par fidélité et par respect pour son mari et qui va s'exprimer à travers leurs photos. Nemo est loin du jeune homme respectable et noble du roman. Ecorché vif, torturé, il s'investit à corps perdu dans son travail, en se moquant des conventions et des règles. Clélia est très troublée par les sentiments qu'elle éprouve pour lui, à tel point qu'elle décide d'en parler à son mari. Dès lors, on retrouve exactement le déroulement du roman : elle avoue à son mari la passion qu'elle éprouve pour un autre, sans lui dire de qui il s'agit, Clèves devine qu'elle parle de Nemo et il le fait suivre. Ses soupçons sur l'infidélité de sa femme sont confirmés, à tort, lorsque quelqu'un lui rapporte une photo compromettante des supposés amants. Il reproche durement à son épouse cette trahison, elle nie l'avoir trompé mais il ne la croit pas. Brisé, il meurt peu de temps après. Clélia qui a désormais le champ libre pour cèder à Nemo décide pourtant de s'y refuser et se retire dans un couvent.

Zulawski se plait à rappeler que le film est habité par le roman. Parfois de façon un peu lourde et superflue. Par exemple, un personnage semble avoir été écrit spécialement pour citer le roman. C'est un des collègues de Clélia, il est justement en train de lire La Princesse de Clèves, il laisse traîner le livre sur son bureau (Clélia y jette même un coup d'œil) et régulièrement il en récite, mine de rien, des passages. Cela illustre bien une tendance, maheureusement générale, du réalisateur à en faire trop. Toute la partie du film avant l'arrivée de Nemo est plutôt réussie, on se laisse entraîner dans l'univers des personnages, on croit à leurs sentiments, à leurs troubles. Et puis, voilà que Zulawski ajoute sans cesse à l'intrigue des éléments de trop et comme un peintre qui ne cesserait de redonner des coups de pinceau à sa toile, il gâche son œuvre. Pourquoi Nemo est-il au coeur d'une sombre enquête de dons d'organes? Pourquoi une fusillade stylisée? Pourquoi des personnages secondaires si caricaturaux (la maîtresse du père de Clélia est à giffler)? Pourquoi une fin interminable et une retraite au couvent si peu crédible? Pourquoi une mise en abyme finale qui frise à ce point le risible (au couvent, Clélia voit à la télé un film, réalisé par Nemo et dont la première scène est la première scène de La Fidélité)? Et pourquoi une telle violence, car de ce côté-là Zulawski ne se retient pas (fusillades, combats de chiens, femme qui se vide de son sang dans sa baignoire…)?

Restent les photos. Au centre du film autant que l'amour, elles expriment toute la relation entre Clélia et Nemo: je te prends en photo, moi non plus. La fameuse scène du portrait dérobé trouve là une version originale. Dans le roman, Nemours dérobe un portrait de la princesse chez elle. Ici, Nemo, comme un paparazzi, lui "vole" un portrait en la photographiant à son insu. Leurs photographies illustrent la métaphore du double et des faux-semblants. A travers les œuvres des deux personnages, Zulawski montre deux rapports complétement différents à l'art qui expriment deux regards sur le monde. Nemo prend des photos réalistes, nettes et précises. Clélia prend des photos floues, en mouvement, décadrées.Une fois au couvent, elle ne prend plus que des sujets statiques (des fleurs) de façon minutieuse, elle a perdu son identité artitistique.

Restent les acteurs.

Restent des moments forts, poétiques et beaux. Malheureusement rares et noyés dans un film trop long, qui veut aborder trop de thèmes et dans une mise en scène qui va souvent trop loin.

 

 Natalie Grosskopf

Filmographie du réalisateur :

L'important c'est d'aimer, avec Romy Schneider, 1975, adapté de La nuit américaine de Christopher Franck

Possession, avec Isabelle Adjani, 1981

La femme publique, avec Valérie Kaprisky, 1984, adapté du roman de Dominique Garnier

L'amour braque, avec Sophie Marceau, 1985, adapté de l'Idiot de Dostoïevski

Mes nuits sont plus belles que vos jours, avec Sophie Marceau, 1989, adapté du roman de Raphaëlle Billetdoux

Boris Godounov, 1989, film musical adapté du roman de Pouchkine et de l'opéra de Moussorgsky

La note bleue, avec Marie-France Pisier, 1990 (biographie de George Sand)

Chamanka, avec Iowena Petri, 1995

 

A l'affiche : Le retour de l'idiot (adapté de l'Idiot de Dostoiëvski), de Sasa Gédeon

Bientôt à l'affiche: Une affaire de goût, de Bernard Rapp, avec Bernard Giraudeau, adapté du roman de Philippe Balland, Grand prix du jury au festival du film policier de Cognac

Beau travail, de Claire Denis, avec Denis Lavant et Grégoire Colin, librement adapté de poèmes d'Hermann Melville