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D'un
fait divers comme nous pouvons en lire banalement dans les journaux, Alejandro
Gonzales Iñarritu en fait une question sur le destin et le temps.
Il suffit d'un seul moment pour que notre vie bascule : pour nous sauver
ou nous damner ou tout simplement nous détruire. Juste un instant
de quelques secondes à peine et ces secondes seront notre prison...
ou notre libération.
Paul (Sean Penn) est en attente d'un cur, sinon il n'aura même
pas un mois à vivre ; Jack (Benicio del Toro) est sorti de prison
et se raccroche à une dévotion passionnelle en Dieu ; Cristina
(Naomi Watts) assiste encore à des réunions d'anciens drogués
mais vit aussi une vie de mère et d'épouse pleinement épanouie.
Rien ne semble donc destiner ces trois êtres à se rencontrer.
Or un soir, Jack va renverser le mari et les filles de Cristina, qui mourront
dans l'accident. Cette scène que nous ne verrons jamais est la
scène centrale du film, autour de laquelle les 3 personnages vont
désormais évoluer, sans pouvoir y échapper, sans
pouvoir continuer et avancer.
En construisant son film comme un puzzle aux pièces éparpillées,
Alejandro Gonzales Iñarritu - dont le premier film " Amours
chiennes " s'articulait également autour d'un accident de
voiture - construit un nouveau rapport avec le temps, celui où
passé / présent / futur ne connaissent plus aucune frontière,
celui où, seul ne compte que l'instant. Comment trouver alors un
sens si la vie est un cercle, si tout doit inlassablement se répéter,
si nous sommes dans l'éternel retour. Comme le pleure et le hurle
Cristina, comment continuer alors qu'ils sont handicapés, amputés,
perdus et incapables de retrouver leur chemin et le sens de leur vie.
Sean Penn -que l'on connaît déjà pour jouer des rôles
souvent à la limite de la folie -, Naomi Watts - révélation
de Mulholland Drive - et Benicio del Toro incarnent à la perfection
l'errance sans fin dans le cercle de leur vie, de leur destin.
L'ancienne droguée est donc appelée à retomber dans
la drogue, l'ancien truand est appelé à retourner en prison
et à tuer, l'ancien agonisant devra agoniser de nouveau. Nous voici
donc face à un déterminisme désespérant.
Au cours d'une conversation, Sean Penn explique à Naomi Watts que
tout est déjà écrit dans les étoiles, que
les événements se combinent de telle sorte que puisse se
produire ce qui doit se produire. Mais là où lui semble
y découvrir son être véritable, l'autre est révolté
et se sent trahi par un Dieu qui nous donne la liberté pour mieux
nous l'enlever et ainsi nous empêcher de nous améliorer.
On n'échappe pas à son destin quelques soient nos efforts.
La fin est contenue dans le début et vice versa.
" 21 Grammes " , est un film apparemment très sombre
où les nuances de couleurs restent très subtiles. On remarquera
le formidable travail du directeur de la photographie, Rodrigo Pietro,
associant à chaque personnage une couleur : " L'univers de
Paul est bleu froid. Celui de Jack est jaune orangé. Donc celui
de Cristina, c'est un mélange de rouge et de doré avec des
touches du bleu de l'univers de Paul (...) Les différentes qualités
de pellicule donnent aux personnages différentes textures suivant
leur état émotionnel à certains stades du film ".
Il est certain qu'un lien obscur unit ces trois êtres : le cur
et le sang, notre souffle vital. Les actes de l'un a des répercutions
sur la vie de l'autre. Ce grand puzzle est donc bien mené par une
logique sous-latente. Et il n'était peut-être donc pas si
sûr qu'ils n'étaient jamais amenés à ce rencontrer.
Mais il n'est pas non plus si sûr que notre destin nous emprisonne.
En effet, on sortira juste à temps de ce cercle temporel : Jack
n'ira pas en prison, Cristina découvrira qu'elle est enceinte.
La vie continue bel et bien.
Une fois de plus, le film d'Iñarritu est une excellente leçon
de cinéma. En construisant son film comme un puzzle avec des pièces
éparpillées, il oblige le spectateur à se concentrer,
non pas tant sur l'histoire que sur les éléments constitutifs
de la narration, auxquels d'habitude nous ne prêtons qu'une piètre
attention. Les décors, les vêtements, les visages, les coiffures,
les couleurs, la musique, ici tellement indispensables qu'ils redeviennent
visibles, concrets. La bande-son prend elle aussi une importance accrue
: De grands moments d'absence, de silence, de cris déchirants s'installent
qui soulignent cette douleur dont on ne voit pas la fin, à la limite
du supportable.
Pour conclure avec le réalisateur :" Ce film est une méditation
qui explore tous les aspects de nos vies : la perte, la dépendance,
l'amour, la culpabilité, les coïncidences, la vengeance, l'obligation,
la foi, l'espoir et la rédemption. J'aime les personnages multidimensionnels
et contradictoires (...) Personne n'est bon ou mauvais. Nous flottons
simplement dans un immense univers, ballottés au fil des circonstances
".
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