Une
photographie de Faberis
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Par Stéphanie Marie |
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Dès
la première image le spectateur est plongé dans le rythme étourdissant
de la musique brésilienne et de la danse : une fête se prépare. Un
poulet voulant échapper au sort qui lui est réservé s’enfuit et une course
poursuite effrénée commence. La musique, les armes, le sang, la violence,
les images se mélangent. Parallèlement à cette course, un jeune garçon
marche en compagne d’un ami à qui il montre son tout nouvel appareil photo.
Soudain, il se trouve pris entre deux feux, entre deux bandes : celle
de la cité et les policiers. « J’ai toujours été au milieu »
dit-il. L’image s’enroule autour de ce garçon et nous voilà pris dans
un immense flash back dont il est le guide .
Tout
commence dans les années 60, avec une bande de trois jeunes garçons qui
se prennent en quelque sorte pour de nouveaux Robin des Bois dans une
cité oubliée du gouvernement. Mais très vite, la cité passe sous le contrôle
de gamins ayant le goût du sang, où tuer est non seulement un passe-temps
jouissif mais devient également quasiment la seule manière d’exister.
Pour prouver que l’on est un homme, il faut tuer. Mais exister sans avoir
le pouvoir n’en vaut pas la peine, alors il faut viser plus haut, et se
lancer dans le trafic et imposer sa propre loi en éliminant tous les obstacles,
c’est-à-dire en éliminant tout ce qui n’est pas moi.
Dans
ce film, on tue beaucoup. Peu survivent à la fin et les quelques survivants
sont des enfants se baladant armes au poing et réfléchissant à leurs prochaines
victimes. Le chaos est loin d’avoir été vaincu, bien au contraire.
Sans
conteste, c’est un film choc, mais non pas parce qu’on y voit du sang
et des gens tués (après tout bien des films hollywoodiens montrent beaucoup
plus de violence) mais parce que ce film ne sort pas uniquement de l’imagination
d’un scénariste. Ce film est tiré d’une réalité. Au moment où moi spectateur,
je vois un film, d’autres vivent cette réalité là. Alors un sentiment
de révolte et d’impuissance ne peut que s’emparer du spectateur. Comment
accepter cette sauvagerie primaire de l’existence où la vie n’a aucune
valeur ? L’homme est un loup pour l’homme : Comment accepter
cela sans n’y pouvoir rien changer ? Voilà où réside la violence
du film. On assiste impuissant à la destruction de l’humanité. Les enfants
sont de pires loups que les plus grands (qui eux-mêmes sortent à peine
de l’âge de l’adolescence), leur enfance leur est littéralement volée :
dans une scène effroyable, on voit comment ces monstres de cruauté (que
dans une scène précédente on voudrait pourtant bien corriger) redeviennent
des enfants en pleurs, victimes de la pression des plus grands qui les
obligent à tuer pour ne pas être tués.
Cependant
La Cité de Dieu n’est pas non plus un documentaire. C’est un film.
Ce film nous parle de Fusée, jeune garçon qui grandit dans cette cité
et qui n’a pas la trempe d’un bandit, mais au contraire est un garçon
tout de qu’il y a de plus normal. La mise en scène élaborée, le découpage
en différents chapitres, une allure de clip, des effets à la Matrix
donnent alors au film un air de roman d’apprentissage moderne ou comment
peut-on, au cœur même de la jungle, s’en sortir et découvrir la vie. Le
narrateur est un garçon qui donne à ce film une grande part d’optimisme
et d’humour que l’on aurait difficilement cru possible.
Et
finalement, voilà ce que raconte ce film à l’image dynamique et à la musique
entraînante. Malgré la sauvagerie environnante, il y en a toujours pour
vouloir s’en sortir : ainsi Manu Tombeur, contrôleur dans les bus,
ainsi Bene, « réhabilité » par l’amour, ainsi Fusée, futur photographe.
Malheureusement il n’est pas toujours facile de résister et de survivre
à l’engrenage des instincts et au mal. Seul l’art permettra à l’un d’entre
eux de s’en sortir réellement. C’est peut-être le message qu’il faut comprendre au-delà
de la dénonciation d’un système : aidons à développer la sensibilité artistique
de chacun pour aider l’homme à
rester homme.
Par
delà la dénonciation d’une réalité gangrenée, la Cité de Dieu est
également une œuvre d’art, un film à classer parmi les grands films de
ces dernières années. Certains
n’ont pas hésité à comparer Fernando Mereilles à Martin Scorcese avec
son récent Gangs of New York. Et j’irais même jusqu’à dire que
Fernando Mereilles n’est pas loin de surpasser ce dernier par une extraordinaire
maîtrise de la caméra et de l’image. Sans effet spéciaux et avec des acteurs
amateurs (et pourtant si professionnels) qui se mettent corps et âme au
service de leurs personnages respectifs, Fernando Mereilles utilise la
lumière comme révélateur de l’évolution des personnages et des époques.
Il
a décidé alors de découper son film en trois parties et de les filmer
indépendamment les unes des autres. La première partie retrace l’histoire
du trio Tendes dans les années 60, époque « d’une certaine innocence »
pour le réalisateur qui va jusqu’à parler d’une génération romantique
de bandits et qui choisit alors une lumière chaude et jaune, couleur de
la nostalgie. Puis on passe à l’histoire de Petit Ze et de son ascension,
dans les années 70, années de couleurs, de marijuana et de danse, de la
pop, la samba et du funk. Enfin la dernière partie, sombre et nerveuse
est celle de Manu Tombeur, aux couleurs monochromes, en noir et gris et
aux mouvements de caméra désordonnés
et étourdissants pour souligner la perte du contrôle, la guerre. A l’issue
de la lutte finale, le soleil revient pour illuminer un Cité dévastée
et qui pourtant ne devrait pas tarder à sombrer de nouveau dans l’enfer.
Un film choc mais un film extraordinairement beau, à voir absolument. |
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