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de Claire Denis Par Stéphanie Marie |
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Valérie
Lemercier et Vincent Lindon réunis dans un même film. Quoi de plus alléchant ?
Mais attention à la déception : Vendredi Soir, loin d’être
un film avec les deux VL, est un film de Claire Denis, qui
depuis quelques années connaît un nouveau succès. Qui est donc cette réalisatrice
capable de transfigurer ses acteurs? Claire Denis est avant tout une femme ayant passé ses
13 premières années en Afrique, dont les paysages et les souvenirs marqueront
les premières oeuvres, et notamment Chocolat
(1988), son premier film. Apparaît alors en pleine lumière un thème récurrent
à toute son œuvre : celui de l’étranger et du « se sentir étranger ». On sent leur influence à
travers sa filmographie : elle met en scène des personnages marginaux,
ceux – elle le dit elle-même lors d’une interview avec le Guardian en
juin 2000, à l’occasion de la sortie de Beau Travail - qu’elle
a envie de voir et non ceux que l’on voit d’ordinaire à la télé. Elle
s’intéresse à ceux qui n’entrent pas dans les normes définies par la société.
Elle cherchera entre autre à comprendre la monstruosité. Dans J’ai
pas sommeil (1994) où elle met en scène l’affaire Paulin, -
le célèbre « tueur de vieilles dames », qui pouvait mener
ainsi, avec son ami Mathurin, un grand train de vie et payer la
drogue dont ils avaient besoin. Paulin est mort en 1989, du sida, en prison
avant son procès - une des questions essentielle est la définition de la monstruosité.
« Qu’est-ce que la monstruosité finalement quand il s’agit de
quelqu’un qui n’est pas une créature inventée par le cinéma mais vraiment
un être humain. » Après Nénette et Boni
(1996), une histoire de frère et sœur, d’adolescents paumés, qui n’a
trouvé à sa sortie qu’un accueil mitigé, elle retrouve Grégoire Colin
pour Beau Travail (2000), commande d’Arte et film de la renaissance,
où l’on (re)découvre la « patte » Denis : le désir, la
chorégraphie, le silence, la musique, l’esthétique des corps et de l’image,
une image magique qui nous enlève et nous emmène dans les contrées d’un
autre monde. Un film où l’acteur ne parle pas avec des mots, mais avec
son corps. Chez Claire Denis, la musique et la littérature sont
du cinéma et font désormais partie intégrante du scénario. Beau travail
est ainsi une variation d’un long poème de Henri Melville. Claire Denis
le dira elle-même : «Le cinéma se greffe sur la littérature».
Elle confirmera cette conviction plus que jamais dans son dernier
film, Vendredi Soir. Avec Trouble Every Day
(2001), Denis s’illustre dans un nouveau genre , le fantastico-gore.
Mais doit-on parler de nouveau genre pour Claire Denis. N’est-ce pas plutôt
le fantastico-gore qui prend avec elle une nouvelle dimension ? Le
thème : l’amour dévorant de 2 monstres, Béatrice Dalle et Vincent
Gallo. La musique lancinante de Thindersticks (groupe privilégié de Claire
Denis qui avait déjà fait la musique de Nénette et Boni) accompagne
le martyre de ces deux êtres maudits, voués à l’interdiction d’aimer physiquement,
prisonnier d’un désir dévorant , d’un amour cannibale. La couleur
rouge et noir est la couleur du film, c’est la couleur du sang et du désir.
Vendredi
Soir (2002) est aussi un film en rouge et noir mais ici plus question
de mort. Seule le désir et le fantasme restent. Une référence brève le
place sans conteste sous le signe du désir : une des scènes (dans
le bar, quand Valérie Lemercier descend des escaliers que Vincent Lindon
monte), semble être un clin d’œil discret au film de Wong Kar Waï, In
the Mood for Love, quand il filmait des scènes similaires au ralenti
et s’attardait sur le frôlement de deux corps. Vendredi Soir est du
Claire Denis par excellence : Tous les thèmes précédemment évoqués se
retrouvent dans ce film tiré du roman d’Emmanuelle Bernheim. Cette adaptation
écrite en collaboration avec l’écrivain est très fidèle, même si l’on
peut être surpris de constater que nulle voix off, voix de la narratrice,
n’accompagne cette rencontre. Mais Claire Denis s’en est expliqué :
la voix de Valérie Lemercier aurait fait de Vincent Lindon un personnage
trop distant. Comme dans ses précédents films, Claire Denis a donc
transcrit des mots en images, en couleurs, en musique, en impression…
Vendredi Soir est un film sensuel et érotique qu’on ne voit pas
avec sa tête mais avec son corps. C’est un film à fleur de peau, magnifiquement
servi par la caméra d’Agnès Godard. Un film de tension mis en valeur par
la musique de Dickon Hinchliffe, chanteur des Tindersticks : on ressent
d’autant plus le point culminant du film, accompagné de silence. Seule
la caméra opère la magie : magie des corps qui se mêlent et qui fusionnent,
magie des gros plans, où l’on ne distinguent plus les différentes partie
du corps. Valérie Lemercier incarne Laure, personnage perdue
entre deux mondes. Son regard nous le dit : regard fatigué
et incrédule quand elle essaie de se convaincre (vainement) de son nouvel
avenir. Elle a perdu ses repères. Elle quitte un « chez moi »
pour un nouveau « chez nous ».
La transition se fait dans une nuit hivernale, hostile et embouteillée.
Elle recrée alors son univers et son confort
dans sa voiture, « sa petite voiture », dont elle a du
mal à se séparer pour cause de départ. Elle met le chauffage à fond
et la musique d’Alain Chamfort, de temps en temps une voix chaude et chaleureuse
- voix radiophonique - l’accompagne et soudain l’embouteillage prend une
allure de ballet, où lumières, visages hagards et silhouettes fatiguées
se confondent. (on soulignera le passage éclair de Grégoire Colin). Son
regard s’attarde alors sur le monde extérieur et finira par croiser celui
de Vincent Lindon / Jean. Qui, d’un pas décidé, se dirigera vers sa voiture
et entrera dans son univers. Qu’il bouleversera. Une fois de plus, Claire
Denis ne donnera d’explications ni sur ses personnages, ni sur leur
passé, ni sur leur avenir, ni sur leur présent. On sait seulement ce que
l’on peut déduire des conversations et des situations. On en sait peu
sur Laure, encore moins sur Jean : c’est un homme d’un certain âge,
dont la présence et l’odeur troublent Laure dès l’instant où il monte
dans sa voiture. Claire Denis filme le désir montant d’un homme et d’une
femme. Valérie Lemercier et Vincent Lindon donnent un nouvel élan à leur
carrière. Claire Denis sait tirer le meilleur d’eux et de leur corps.
Car le dialogue n’importe pas, ce sont les corps qui parlent, d’ailleurs
le peu de mots qu’ils prononcent est quasiment inaudible. Les objets prennent une importance
significative car symbole de son bien-être et d’un monde familier auquel
elle ne peut renoncer (dans sa voiture, elle refait le tri et décide de
garder certaines affaires et certains livres dont elle avait pourtant
décidé de se débarrasser). Dans la chambre d’hôtel, le même type de radiateur
qu’il y avait chez elle les enveloppe de sa chaleur. On reverra comme
dans un fantasme cette lampe qu’elle avait jetée à la poubelle pour ne
pas s’en encombrer dans sa nouvelle vie. Ses cartons de déménagement,
abandonnés dans son ancien appartement dans l’attente des déménageurs,
se retrouveront comme par magie dans la chambre des amants. Comme si elle
était revenue chez elle. En compagnie de cet homme. Ces images traduisent
le désir de la narratrice explicitement exprimé dans le livre, à savoir
faire sa vie avec cet inconnu et imaginer que cette chambre d’hôtel est
leur « chez eux ». L’obscurité est le décor
du film, moment propice au laisser aller du désir et des fantasmes, où
la réalité perd de ses contours bien définis, où les lumières sont floues,
où la vie semble entre parenthèse. Cette nuit est-elle un rêve, un fantasme ?
Un rêve devenu réalité ou une réalité devenue rêve ? Au petit matin,
chacun reprendra sa route, séparément. Le spectateur ne quitte la salle qu’avec le regret de ces sensations. Il ne lui reste plus qu’à retourner voir le film ou se précipiter dans une librairie pour se procurer le livre, afin que les mots originels réveillent le souvenir de ces images qui nous ont envoûtés pendant une heure et demie.
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