![]() Une photographie de Stéphane Popu |
||
| Un
long Dimanche de Fiançailles Par Stéphanie Marie |
||
|
« Pourquoi ? » demande Mathilde, sèche en se tournant vers lui (Célestin Poux). Il est fatigué. Il a les joues rouges. Il hausse les épaules sans la regarder. Il dit : « Parce que la guerre dont on parle dans toutes vos paperasses, je ne la reconnais pas, c’est à croire que je n’ai pas fait la même. » Il répète plus fort « Merde ! ». Ensuite il a honte, il se calme. (Un long Dimanche de Fiançailles, p.280 éd. Folio) C’est également à croire que l’histoire que raconte Jean-Pierre Jeunet dans son dernier film n’est pas la même que le lecteur a pu vivre en lisant l’extraordinaire roman de Sébastien Japrisot. Jean-Pierre Jeunet est certes fidèle à la trame de l’histoire, à l’histoire des personnages, même très fidèle. Il va jusqu’à reprendre les mots de l’écrivain. C’est pourquoi il peut sembler étrange de lui reprocher de s’être trop éloigné du livre. Or ce qui a terriblement changé dans le film, c’est l’émotion. Comment transcrire l’émotion qui prend le lecteur à la gorge à l’évocation d’un épisode effroyable de la guerre de 14, à savoir les mutilations volontaires des soldats, passibles d’exécutions. Les premières pages du roman sont terrifiantes, étouffantes : comment continuer à lire, imaginer ces horreurs, en sachant qu’elles ont bel et bien eu lieu ? Chacun des personnages, homme ou femme, a souffert, souffre encore de la guerre et de ses séquelles. Sébastien Japrisot est bien l’un des plus grands écrivains du vingtième siècle, qui dans cette quête de vérité, adopte un style différent, et à chaque fois plus saisissant, selon les témoignages, selon le vécu de ses personnages. L’évocation n’en est que plus terrifiante, plus forte. Or dans le film de Jeunet, si les images de guerres sont bien rendues, se dégage une atmosphère un peu trop légère, un peu trop à la « Amélie Poulain », avec son optimisme et son bonheur à toute épreuve. Les personnages sont un peu trop mutins. Et de retrouver les mêmes acteurs, avec la même psychologie que dans des films précédents, n’aide pas à se débarrasser de cette impression d’espièglerie qui transperce le film. L’émotion n’est donc plus là. L’horreur a presque disparu pour laisser la place à une image trop esthétique, trop parfaite. La voix off neutre rappelle encore trop le procédé utilisé dans Amélie Poulain et là aussi la gravité de l’émotion que nous avions vécue avec Japrisot en est largement soulagée. Bien sûr, on dira qu’on ne doit pas toujours essayer de comparer un livre et son adaptation au cinéma et de suivre dans les moindres détails la fidélité du réalisateur à l’écrivain. Mais m’est avis que si un réalisateur peut prendre des libertés avec une histoire, il doit avant tout respecter les personnages et ne pas en trahir le ton. Au-delà d’une histoire d’amour (sur laquelle le film s’est focalisée), Un long Dimanche de Fiançailles est l’histoire de vies détruites par la guerre ; « il est le même, amaigri, plus beau que personne, avec des yeux comme Germain Pire l’a écrit, d’un bleu très pâle, presque gris, tranquilles et doux, avec quelque chose au fond qui se débat, un enfant, une âme massacrée. » (p.367 ed.Folio). Plutôt que voir le film, on voudrait conseiller
de lire le livre. Et de le lire avant de voir le film car sinon, on risquerait
de le lire avec la vision déformée de Jean-Pierre Jeunet.
|
||