ban_cinema.gif (1262 octets)                             par Catherine Raucy


L'Adversaire,

De Nicole Garcia 

avec Daniel Auteuil, Emmanuelle Devos, François Cluzet, Géraldine Pailhas et François Berléand 
D'après le Roman d'Emmanuel Carrère 

Par  Stéphanie Marie

 

Sommaire 'Cinéma' 


Nicole Garcia a soutenu brillamment une gageure et non des moindres en entreprenant l'adaptation au cinéma de l'Adversaire, d'Emmanuel Carrère, qui cherchait à comprendre qui était cet homme qui, le 9 janvier 1993, a tué sa femme, ses enfants, ses parents, puis tenté, mais en vain, de se tuer lui-même et dont l'enquête a révélé qu'il n'était pas médecin comme il le prétendait depuis dix-huit ans mais qu'il n'était rien d'autre et que près d'être découvert, il a préféré supprimer ceux dont il ne pouvait supporter le regard. 



Cette adaptation peut s'avérer troublante si l'on a vu 'L 'emploi du temps', le film de Laurent Cantet s'inspirant du même fait divers. Inévitablement, on retrouve des scènes similaires, comme l'errance sur l'autoroute, la fréquentation fantomatique du lieu de travail supposé, les arrêts prolongés sur les parkings, les lectures pour mieux tromper l'entourage, les magouilles financières avec l'argent de ses proches ... Mais là où Aurélien Recoing incarne un personnage qui a perdu beaucoup en perdant son travail, qui fut autrefois quelque chose et qui a « simplement » peur d'avouer ce dérapage mais qui finira par affronter le regard de sa femme, Nicole Garcia, elle, reste fidèle au fait divers et à sa fin tragique... à tel po int qu'il est presque surprenant de découvrir que Daniel Auteuil incarne un certain Jean-Marc Faure. 


Dans 'L'Adversaire', la réalisatrice, dont on se rappellera 'Le Fils Préféré ', film sur les rapports d'un fils à son père et à ses frères, bouleversant d'émotions, prend le contre-pied de ce à quoi elle avait pu nous habituer et s'applique à décrire le néant : le néant d'une vie, le néant d'un personnage prisonnier, perdu, à l'image du petit garçon du générique qui court emmitouflé (camouflé ?) dans l'immensité de la neige, qui court à perdre haleine.... Vers où ? Ou plutôt pour échapper à quoi ? Son destin ? 


Inévitablement, on connaît l'issue : l'issue de cette existence, l'issue du film. Comment intéresser alors le spectateur à une histoire déjà vue et entendue maintes et maintes fois. Mais là est tout le talent de Nicole Garcia qui utilise cette pré-connaissance pour en faire le moteur dramatique du film : la scène finale revient incessamment rythmer cette tragédie en plusieurs actes. Seule cette dernière scène d'ailleurs semble vraie et faire sens. Pour une fois, Daniel Auteuil a des gestes précis : jusqu'ici il errait au hasard ; soudain, tout est minutieusement pensé. Sa vie prend alors une consistance, néfaste certes, mais néanmoins vraie.. 


Daniel Auteuil incarne (magnifiquement) l'absence, la fausseté, la négativité : la négation de toute vie quotidienne normale. Et le spectateur, qui, lui, sait, ou plutôt parce qu'il sait, ne s'y trompe pas. Il faut la cécité (volontaire ?) de son entourage pour (vouloir) y croire (formidable trouvaille que de parsemer le film de scènes d'interrogatoire de ses proches par un juge atterré par tant d'aveuglément ). Quand la vérité commencera à sortir de l'ombre, la machine infernale se mettra en route : le destin s'enclenche inéluctablement. A plusieurs reprises, Faure tente d'avouer l'inavouable... pour se libérer. A chaque fois, il n'est pas entendu ou s'il l'est, la mort s'en mêle. Il se retrouve alors prisonnier de s a vie, prisonnier du mensonge. Une seule issue : tuer le mensonge pour se libérer. Ce qui signifie, sa propre mort ainsi que celle de ceux qui ont cru en lui : sa femme, ses enfants, ses parents. 

Seule sa maîtresse Marianne, incarnée par Emmanuelle Devos, y réchappera, car elle seule entr'aperçoit la vérité. Elle doute de lui. De même, elle a décelé la tristesse qui est en lui et qu'elle ne peut supporter. Sans le savoir, elle a deviné et c'est ce qui la sauve en partie : être sur le chemin du vrai. 


Il faut alors souligner le jeu remarquable d'Emmanuelle Devos, à côté d'un François Cluzet et d'une Géraldine Pailhas incarnant des personnages (le meilleur ami et la femme) quasiment inconsistants - cette inconsistance ne viendrait-elle pas justement du fait qu'ils sont tous deux sous l'emprise du mensonge, sans se poser la moindre question ? 

Avec Emmanuelle Devos, une autre dimension entre en jeu : celle d'un duel, qui s'exprime essentiellement par les regards échangés. Là où Daniel Auteuil est calme et sombre, Emmanuelle Devos a un regard fuyant et très nerveux, crispé, voire craintif . Faure, d'habitude peu loquace, devra la convaincre, et pour ce, en fera toujours plus . Mais le croit-elle réellement ? Le personnage de Marianne est donc le seul à opposer une certaine résistance à la réalité de ce Faure et ce déjà par les couleurs qu'elle porte dès sa première apparition : une robe rouge vif et chatoyant face à un costume triste et gris. 


Comme François Cluzet, on aimerait savoir « ce qui se passe dans cette tête-là ». Emmanuelle Devos semble donner quelques pistes : dépression ( sa tristesse), schizophrénie (ses pertes de mémoires) ou paranoïa (quand il va l'agresser, il se justifiera ainsi : « Tu m'as agressé, Je devais me défendre »)? Aucune ne sera privilégiée.. 


Nicole Garcia ne cherche ni à excuser ni à expliquer son personnage. Elle cherche seulement à dépeindre la chute vertigineuse d'un homme dans la tragédie. Le spectateur assiste impuissant à la destruction inéluctable d'un homme privé de sa liberté. Cette impuissance, il la ressent physiquement tout au long du film : l'immensité neigeuse de paysages montagneux, ce cadre idyllique d'un petit village, la luminosité de l'été, les espaces verts ne font qu'accentuer la sensation d'étouffement qu'est la vie de Faure, ce piège qui se referme de plus en plus. Seule la forêt, cette forêt sombre et hostile, lieu de son enfance, semble en harmonie avec le moi de Faure. Elle est un miroir de son inconscient, auquel aucun de ses proches n'a accès (même ses parents
alors même qu'ils habitent dans cette même forêt). C'est là qu'il fera sa première  tentative d'autodestruction en courant aveuglément dans les ronces. Et le film se laisse insensiblement gagner par cette obscurité : peu à peu les espaces lumineux disparaissent pour laisser la place à des scènes nocturnes et sombres. Tout le désespoir de Faure envahit l'écran. Ce n'est qu'une fois le massacre commis que la lumière reviendra, à travers les persiennes de la maison. Ce n'est qu'une fois le massacre commis qu'il parviendra à visionner la cassette de son propre témoignage, certes en zappant et dans la souffrance, mais l'essentiel est qu'il parvienne finalement à se regarder en face, à voir la vérité. 


Le glas sonne la fin de la tragédie. Un village est en deuil, le spectateur aussi. : en deuil de la liberté. Rien ne pouvait être fait pour sauver Daniel Auteuil / Jean-Marc Faure de cette malédiction qui s'est abattue sur lui un jour d'examen de 2ème année de médecine. 'L'Adversaire' est donc à mettre au rang des grandes tragédies grecques, telle OEdipe, a qui l'on avait prédit dès l'enfance qu'il tuerait son père et épouserait sa mère. 


Et on ne peut être qu'admiratif face au talent d'une réalisatrice qui sait nous tenir en haleine et maintenir le suspense tout au long d'un film dont nous connaissons si bien la fin. 

 

Stéphanie Marie