ban_cinema.gif (1262 octets)                        Rubrique tenue par Catherine Raucy


Hable con ella
un film de Pedro Almodovar,

 

Réaction à chaud, très à chaud


Par  Lise Willar

 

 

Sommaire 'Cinéma' 

Dimanche 14 Avril - 13h45

Je sors de la séance de onze heures au cinéma de Boulogne où j'ai vu "Hable con Ella" Parle avec Elle). Si je réagis aussi vite c'est que jusqu'à présent, entre Pedro Almodovar et moi, il n'y avait pas d'affaire de coeur même dans son avant-dernier film qui faisait, je crois, référence à sa mère. Elodia m'a dit hier quand je la conduisais à la Gare du Nord qu'elle l'avait vu six fois et qu'en une fois je n'avais pas pu absorber le film. Alors pourquoi est-ce différent avec celui de ce matin? D'abord je suis restée jusqu'à la dernière minute pour ne pas perdre une seconde de la musique. Si ce Iglesias-là est le fils ou un parent de Julio, alors je vous le dis, le fils dépasse le père ou l'élève dépasse le maître. Il était 13 heures quand j'ai quitté le cinéma et j'avais une petite faim. Impossible d'entrer dans l'un des trois restaurants qui jouxtent la salle. Il fallait que je sois seule, que je monte dans ma voiture. Heureusement au geste instinctif d'ouvrir la radio après avoir mis le contact a succédé non un flot de nouvelles dont je n'avais que faire mais de la musique qui s'égrenait de "Radio Classique". Je ne pouvais absorber aucun mot, je voulais penser aux images que je venais de voir, rester seule et me précipiter dans mon bureau pour écrire.

"Hable con Ella", c'est une émotion pure du début jusqu'à la fin. Ce sont des personnages plus touchants les uns que les autres, de Pina Bausch à la petite infirmière qui aide Benigno auprès d'Alicia. Pina Bausch: je ne savais pas encore pourquoi elle était dans le film ou si elle faisait partie du film, je la regardais simplement, mince, non maigre, décharnée, tragique, trébuchant sur les chaises, se cognant la tête contre les murs et tombant par terre, inanimée, morte peut-être. Je ne savais pas non plus pourquoi cet homme pleurait en la regardant, je voyais seulement ses larmes couler le long de ses joues mal rasées. Et puis cet hautre homme à côté de lui, que faisait-il dans la salle? Il n'avait pas l'air malheureux. Je l'ai tout de suite revu d'ailleurs, le deuxième, il était à la clinique, un infirmier avec une blouse bleu-ciel qui faisait la manucure à une jolie jeune fille qui dormait. Après, avec la petite infirmière, il l'a lavée complètement la jeune fille, de la tête au pied. Elle devait être bien endormie car elle ne bougeait pas même quand on la retournait, même quand on l'a nettoyée parce qu'elle avait ses règles, même quand l'homme a noué les cordons de sa robe et tendu au-dessus d'elle un drap léger. J'ai lentement commencé à comprendre qu'elle ne dormait pas la jeune fille, elle était dans le coma, et son infirmier avait l'air de l'aimer beaucoup, il lui parlait, il lui racontait Pina Bausch, il lui avait même apporté une photo de l'artiste pour l'accrocher au-dessus de son lit.

Quand il a fini son service, il est retourné chez lui où il a vécu avec sa mère dont il s'est occupé jusqu'à sa fin, il a regardé par la fenêtre le studio de danse d'en face qui est dirigé par une ballerine, Géraldine Chaplin, vieillie mais toujours aussi superbe et fine. Je comprends alors que la rencontre Benigno-Alicia n'est pas fortuite. Il l'avait vue danser et s'était fait connaître du père psychiâtre sous un faux prétexte pour revoir la jeune fille qu'il avait surprise à la sortie de sa douche et à laquelle il avait volé son peigne d'écaille. Enfin, j'abrège mais c'est difficile si je veux vous faire comprendre les choses, si je veux que vous sachiez combien il l'aimait Benigno, son Alicia, que vous sachiez qu'il n'est pas pédé comme le croit le père psychiâtre (la raison pour laquelle il l'a choisi comme infirmier quand sa fille a été renversée par cette voiture), qu'il est vierge complètement, qu'il est l'homme d'un seul grand amour. Je veux aussi vous dire que Géraldine Chaplin, je ne me souviens plus de son nom dans le film, elle est comme Benigno, elle parle à Alicia, elle lui raconte tout, le studio, ses projets, sa prochaîne tournée... elle la caresse et l'embrasse, elle croit en elle et en sa guérison.

Tout-à-coup, le décor a changé. Une grosse femme faisait l'interview à la télé d'une dame matador. Elle voulait lui tirer les vers du nez, lui parler de Nino, des amours qu'elle avait eues avec Nino et la jeune femme, pas véritablement belle mais majestueuse, s'est mise en colère et s'est sauvée. Devant la télé, il y avait le monsieur qui avait pleuré en regardant Pina Bausch. Il s'est levé, s'est précipité sur sa voiture et est arrivé assez vite aux studios de télévision pour rattraper la jeune femme matador et lui demander s'il pourrait faire un article sur elle parce qu'il était journaliste. Elle a accepté qu'il la raccompagne chez elle mais l'a prévenu qu'elle ne dirait rien si on la forçait à parler de Nino, le torero qui avait profité d'elle, de son aura, puis était parti en quête de gloire personnelle. Le journaliste n'a pas insisté. Il l'a déposée devant sa maison d'où elle est immédiatement ressortie après avoir poussé un grand cri. Il y avait une couleuvre dans sa cuisine et elle avait peur des couleuvres mais il ne fallait le dire à personne. Le journaliste a tué la couleuvre. Bien sûr, après cela, Lydia, la matador, et Marco (c'est le nom du journaliste) ont filé le parfait amour, enfin qui aurait été parfait si Marco n'avait pas encore sa femme en tête qui le tracassait. Ils font tout de même de superbes balades qui nous permettent d'écouter des chansons que nous connaissons tous mais qui sont si belles.

Images superbes de la corrida: Lydia toujours majestueuse dans son habit de lumière qui fait avec sa muleta des passes plus difficiles et plus dangereuses les unes que les autres, Lydia qui nargue le danger et la mort jusqu'à ce que la mort se fâche et la punisse de son orgueil, enfin pas la mort tout de suite mais un coma profond qui la conduit dans la même clinique que la petite Alicia endormie. Et voilà que Mario se retrouve dans la chambre de Lydia tout d'abord puis dans celle d'Alicia où il fait connaissance de Benigno, l'infirmier qui s'occupe de la jeune fille depuis quatre ans comme il s'était occupé de sa mère, Benigno qui essaie de lui apprendre les gestes d'amour, mais c'est difficile parce que Mario ne comprend pas, n'accepte pas, ne croit pas à la résurrection du corps et de l'esprit, parce qu'il ne supporte pas la vue de Lydia encormie à côté d'Alicia. Quand Nino revient près de Lydia, renonce à ses contrats pour demeurer près d'elle, amoureux comme au premier jour, Mario s'en va. Il décide de partir très loin pour peut-être oublier... C'est loin qu'il apprendra la mort de Lydia.

Mais voici qu'Alicia n'a plus ses règles depuis deux mois et Benigno n'a rien dit, Benigno qui a consommé son grand amour n'a rien dit. Il se retrouve en prison à Ségovie. Il ne serait pas malheureux s'il savait que son Alicia est toujours endormie mais que le bébé est venu, garçon ou fille. Seulement on ne lui dit rien, on ne lui dit pas que si l'enfant est mort-né, l'accouchement a rendu la vie physique et cérébrale à la petite Alicia. On dit au sauveur du corps et de l'âme d'Alicia, le père psychiâtre et l'avocat y compris, qu'il est un psychopathe. Marco apprend la nouvelle en Jordanie. Il rentre précipitamment, rend visite à Benigno, s'installe dans son appartement. Il regarde le studio de danse et il voit Alicia assise au fond, éveillée, assise sur une chaise, ses béquilles auprès d'elle. Il voit Géraldine Chaplin la faire travailler. Il se précipite chez l'avocat mais doit promettre qu'il ne dira rien à son ami. Celui-ci n'est pas malheureux. Il a tout décidé dans sa tête. Un jour, quand Mario arrive à la prison, le directeur lui remet une lettre de Benigno: l'infirmier amoureux a décidé d'entrer dans un coma profond. Il a les médicaments pour et c'est la meilleure façon pour lui de rejoindre son grand amour. Il lègue son appartement à Mario et tout ce qu'il y a dedans. Seulement Benigno rate son coma et meurt. Mario le fait enterrer avec le peigne d'écaille de sa belle et les photos de sa mère et d'Alicia.

Dernier tableau: ce n'est plus Pina Bausch qui danse mais Géraldine Chaplin. Dans la salle il y a devant Alicia, sur le fauteuil derrière Mario. La boucle est bouclée: ceux qui devaient mourir sont morts, ceux qui sont vivants vont s'aimer, et c'est très bien comme cela. Je crois que je vais avoir une affaire de coeur avec Pedro Almodovar.

Lise Willar