|
Il était donc une fois, un employé des services fiscaux américains plus gris que gris, obsédé jusqu'à l'ennui par les chiffres qui structurent sa vie et l'empêchent de penser comme de vivre. Il était une fois, en effet, puisqu'un matin ce quidam insignifiant entend une voix off narrer ce qu'il est en train de vivre.
Et voilà l'abîme qui s'ouvre sous nos pieds, comme Alice tombe dans le terrier du lapin.
La voix est celle d'une narratrice et notre quidam tout à fait ancré dans son réél, réalise qu'il est le personnage d'un roman. Roman mené par le souffle d'un narrateur omniscient et omnipotant (figure de style creusée par maints critiques et chercheurs en littérature). Narrateur omniscient qui, au détour d'une phrase nous laisse entendre (ainsi qu'à son personnage malgré lui) que ce même personnage n'en a plus pour longtemps...
Mais arrêtons-là cette narration (je veux dire la mienne...) parce que tout l'intérêt du film réside dans sa forme au service du fond. Jusqu'à cette voix off qui, pour nous spectateurs, est tout d'abord tout à fait naturelle : combien de films débutent ainsi, une mise en situation puis une voix off qui nous place dans l'action ? En réalisant que le personnage principal du film entend cette même voix et que, pour lui, ce n'est pas naturel du tout (mais alors pas du tout !), nous sommes en fin de compte placés dans le même état de désarroi que lui. Une sorte d'effet Vache-qui-rit.
Sauf que là où le personnage du film panique (à juste titre !), nous on rigole !
Le film est en effet une comédie et elle le revendique d'autant plus que notre héros essaye de caractériser le genre de roman dont il est l'involontaire personnage et que nous sont déclinées toutes les caractéristiques de la comédie américaine de quiproquo en litote.
Et je dois vous avouer que si le film s'était contenté de développer son postulat de base tout à fait réjouissant, j'en aurais déjà été tout à fait satisfaite. Mais le scénario pousse la logique jusqu'au bout, nous mettant en fin de compte devant des questions assez pertinentes.
Où est la réalité : dans la vie ou dans la fiction ?
Qu'est-ce qui a le plus de valeur : une vie humaine médiocre et banale ou une oeuvre littéraire géniale ?
Bref, dans un musée en feu sauveriez-vous Velasquez ou le chat ?
Et la réponse est finalement pleine d'une noblesse, d'une subtilité et d'une complexité que l'on n'attend pas forcément d'une comédie américaine sans prétention.
Mais il est vrai qu'avec Emma Thompson en écrivain piégé par la page blanche et Dustin Hoffman en prof de littérature anglaise, les débuts sont forcément prometteurs.
Il était donc une fois un film littéraire, un film-littérature...
|