Les propos insignifiants de L.P. de Savy

 

De l'utilité de la censure


Maintenant que l'exigence de transparence a remplacé toute autre exigence, l'ennemi le plus impitoyable et le plus cruel est la censure. Pourtant, elle s'avère souvent précieuse. Ainsi, Paul Morand, dans l'une de ses Chroniques (1931-1934), en loue les vertus :



Sainte-Beuve nous dit qu'il eut jadis l'idée d'un essai sur ce thème : "La censure a été utile au bon goût en littérature…" La censure fait à ce titre partie de ces gênes exquises chères à Paul Valéry; elle vient ajouter une contrainte sociale et une exigence politique aux obligations que l'artiste a envers lui-même, envers son art.

"La censure a beaucoup servi la pensée en la gênant, comme la rime, ajoute Sainte-Beuve. Elle l'a forcée à s'ingénier à trouver ce qu'en pleine liberté on ne se donne pas la peine de chercher. Quand la censure n'étouffe pas la pensée, elle l'aiguise."

Elle rend le lecteur curieux, averti, fouineur, chercheur de mots à double sens, elle l'oblige à lire lentement et entre les lignes. Chaque fois que nous tombons sur une lettre inédite de Beyle, nous nous demandons ce qu'il aurait ajouté s'il n'avait pas craint la poste (ma secrétaire a écrit la peste), redouté le cabinet noir, surveillé ses traces, ruminé chaque phrase afin de dérouter ce parti ultra qu'il nomme le parti de l'Eteignoir. Sainte-Beuve distingue plusieurs nuances dans la liberté des lettres : la liberté absolue ou licence, la liberté avertie (nous dirions aujourd'hui dirigée), et la liberté intimidée. Car le plafond de la liberté est un plafond réglable : tous les souvenirs de presse du second Empire ou de la France 1917-1918 nous en apportent le témoignage; pourquoi le mot pirate fut-il interdit dans les journaux d'une certaine matinée de février 1917 ? Qui saura jamais pourquoi le mot rataplan fut séditieux le 28 avril 1865 ?

La censure préventive qu'un écrivain exerce sur soi-même reste la meilleure de toutes; car sans rien sacrifier à l'idée, elle en distille la force, elle en polit la pointe : le venin d'anciens discours académiques qui faisait la joie des initiés s'est souvent évaporé pour nous; n'empêche que nous devinons les tromblons et les espingoles derrière les considérations les plus impersonnelles et que tel mot naïf d'apparence a été choisi avec un acharnement mauvais. Mais le bon ton avant tout !

"Si vous ouvrez les portes à la liberté du langage, au lieu de ces chefs-d'œuvre d'éloquence que sont les remontrances des Parlements, disait l'abbé Galiani, voici les remontrances qu'un parlement fera : "Sire, vous êtes un c…"."

Et comme il ajoutait que la contrainte et la décence ont été les causes de la perfection de l'esprit, du goût et de la tournure chez les Français, l'abbé terminait ainsi sa lettre, datée de 1744, à son amie Mme d'Epinay : "Savez-vous ma définition du sublime oratoire ? C'est l'art de tout dire sans être mis à la Bastille."

La censure nous a d'ailleurs permis de profiter des Entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet :

"Paul Léautaud a consenti à la réunion de nos dialogues en volume quand je lui ai appris que, pour diverses raisons d'opportunité, on avait été obligé d'apporter quelques coupures dans ses propos lors de leur transmission. (Il n'a pas pris connaissance de ces coupures, car il a refusé de s'écouter, n'ayant d'ailleurs pas d'appareil de radio chez lui.) Si donc des suppressions ont paru indispensables pour que les Entretiens puissent être livrés au très vaste public de la radio, il a paru non moins nécessaire de conserver dans son intégrité une pensée dont le mérite essentiel est de faire fi de tout conformisme."

L.P. de Savy

A lire : Paul Morand : Chroniques 1931-1954, Grasset 2001; Paul Léautaud : Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard 1951. Ces Entretiens sont également disponibles dans un coffret de 10 CDs.