Le poète endormi

une chanson de Jean Barbe


Pour tout dire il n'avait
Que la foi dans les mots que naïf il lâchait
Comme un coquelicot défleure et s'imagine en pourpre le vent teindre
Et la plaine au delà
Et l'Orient qu'on voit poindre rouge chaque matin

Pour tout dire il n'avait 
Que des mots dans ses mains tremblées
Comme le Mai crucifié sur la porte avec des espérances
D'autres enfants demain
Demain d'autres naissances
D'autres moissons et les chansons à inventer
Pour les nouveaux faucheurs fendant de nouveaux blés

Pour tout dire il n'avait
Que des mots de couleur qu'il tendait sur la page
Arc-en ciel sur sa peur bleue du vide sidéral
Étranges palettes
D'oiseaux
De forêts
De fruits
De fleurs
De tempêtes grises et noires sur des azurs abyssaux
Lavis de pluie
Lavis de pleurs
Les yeux dans l'eau la vie repeinte chaque jour de sa vie

Pour tout dire il n'avait
Que les charivaris sonores et confus de ces mots de musique
Dévalant en tintant
Cascade diatonique en lui
Ruisseaux bavards
Bruits de cœur sous le sein
D'ailes au pigeonnier
Froissement de satin pour décrypter le petit jour
Rire et fanfares pour faire la fête
Et la plainte des départs dans le cri d'agonie du linge qu'on déchire

Oh ! Ce tumulte aussi 
Qu'il faisait pour tout dire
Quand parfois il fallait appeler chiens les chiens
Les salauds par leur nom
Sans pitié ni chagrin
D'opprobre rhabiller les dogmes et les cultes
Pour bien dire il avait le mot droit de l'insulte
Le crachat de l'aspic qui lui rayait la gorge
Et longtemps exprimé
Comme un soufflet de forge sur sa colère ignée

Mais il avait aussi pour tout dire
Des mots revenant chaque nuit dans ses rêves
Des mots de langues étrangères
Ou d'idiome inconnu
Que d'une voix légère
Inconsciente
Monocorde
Timide et blême
Il assemblait tout bas en suaves poèmes
Que lui seul comprenait du fond de ses dormances
Il qu'il entrecoupait d'un sourire
En silence.

Jean Barbe