L'homme-blizzard
Par Elsa

Samantha longea les quais de la Gauche Seine. Elle passa à côté des imposantes statues du musée en plein air.
De toute façon, elle était toujours passée à côté de cet art contemporain qui n'avait rien de contemporain à son monde à elle. Ces tubes métalliques enchevêtrés d'où jaillissaient des flambeaux de cuivre auraient pu lui faire penser à une migration d'oiseaux du malheur, mais elle n'y fit pas attention et passa à côté.
Elle traversa un petit jardin d'enfants. Un peu plus loin, de grands poteaux oranges striés de bleu et de rouge se dressaient vers le ciel ; elle fut contrainte de les regarder. Elle dut reconnaître un peu énervée que ces totems de la civilisation avaient réussi à faire dévier son regard, elle qui ne supportait pas la moindre intrusion, la moindre complaisance accordée à ces contingences extérieures. Elle avait pourtant porté ne serait-ce qu'une demi-seconde d'intérêt à ce foutage de gueule.
Ce petit manquement à sa ligne de conduite tacitement ancrée dans sa chair de révolte la fit réfléchir. Peut-être que c'était elle qui était dans l'erreur et qu'elle n'avait pas assez d'intelligence ni de sensibilité pour comprendre ou pressentir le cinquième degré qu'impliquaient de telles oeuvres, parce qu'après tout c'était de l'art... Encore la faute de ses parents.Quand on appelle sa fille Samantha en hommage à une héroïne d'une putain de série Américaine, on est peu enclin à initier son enfant à l'art.


Elle traversa le pont de Sully, en direction du Marais, mais s'arrêta un instant au milieu d'un des ces moutons du berger-Eiffel, comme le font tous les touristes. " Sous le pont Mirabeau coule la Seine, et nos amours faut-il qu'il m'en souvienne... " lui tança les tempes comme chaque fois qu'elle passait sur un des ponts de Paris.
Bizarrement, elle n'avait jamais trouvé "beau" un paysage; parfois impressionnant, comme les bas-côtés de Notre-Dame en robe de chambre, avec ses ombres inquiétantes, mais jamais "beau". La Seine n'était pas belle, elle était ... prétexte à poésie, rien de plus. Elle lui en fut reconnaissante. Samantha aimait la poésie. Depuis deux mois, pas un jour ne s'était écoulé sans qu'elle pense à son professeur. Celui à qui elle devait son amour pour cet art qui n'a pas besoin d'un cinquième degré.
Elle s'enfonça dans les ruelles du Marais, au hasard, comme à son habitude, pour le simple plaisir de se perdre et de regarder sur les miettes de son plan, passé maintes fois à la machine. Pourquoi était-il mort? Juste avant de lui avoir tout fait connaître de sa passion, tout fait connaître de la chanson, de ces poètes méprisés des radios.
Elle lui en voulait de l'avoir abandonnée juste après lui avoir transmis ce virus des mots.
Elle se souvint du premier cours. Elle avait seize ans et le poème disait : " J'ai vécu ô longtemps au fond d'un enfant triste, à tromper mon ennui sous des longs ciels de traîne "... Puis il avait appuyé sur le play d'un vieux poste. Elle avait découvert la poésie chantée. Elle lui en voulait de l'avoir tatouée de ce sceau d'ermite, proscrit du royaume du partage. Une passion solitaire est toujours teintée de malédiction, surtout à vingt ans.
Samantha reconnut les rues qui l'entouraient, elle n'était pas encore perdue. Le soir commençait à tomber, mais personne ne l'attendait dans son petit studio coincé sous un toit du XIII, aux relents de friture du resto d'en bas. Personne ne l'attendait puisque son chien était avec elle, reniflant obstinément toutes les pisses du Marais.
Autour d'elle, les vitrines s'illuminaient, les enseignes faisaient éclater des Morgan, des Lulu castagnettes, des Zara. Samantha. Quelle malchance! Elle s'appelait Samantha, elle qui disait constamment du mal des Américains. Elle aurait aimé s'appeler Lou ou...Elsa.

Elle se rendit compte qu'elle était enfin perdue.
Elle sortit le plan de la poche de son jean aussi délavé que son dédale manuscrit des rues et dût se rendre à l'évidence : l'étroite ruelle au milieu de laquelle elle avait fait escale n'avait pas de nom.
Samantha avait toujours été au nord de ses désirs.
De musicienne, elle ne possédait que le talent d'avoir essayé huit instruments le temps d'une poignée de semaines.
De poète, elle n'avait que le souvenir d'une fugitive illumination rimbaldienne d'une seule saison.
A cela s'étaient ajoutés quelques dessins sur des feuilles trop grandes et quatre danses avortées.
Toucher à tout sans jamais rien faire à fond.
La seule chose qui perdurait, au grand désarroi de ses parents, était son amour névrotique pour les animaux. Trois cochons d'inde, une petite vingtaine de poissons, un couple de chinchillas, un Triton. Et son chien. Ce handicap vivant, comme l'appelaient ses amis, était sa liberté à elle. Les autres, ces autres, ignoraient tout de la bestiole à poils noirs qui avait accompagné les aléas de sa solitude, des fou-rires qui l'étouffaient quand elle surprenait sa petite tête de lévrier ou de chauve-souris, selon l'humeur de ses oreilles.
Samantha avança dans cette rue qui ne s'appelait pas.

Les murs des deux façades encadrant l'étroite chaussée gonflaient leur ventre avec insolence. Elle songea un instant qu'il pourrait s'effondrer et chercha machinalement son chien du coin de l'œil. Le lion noir gambadait non loin de là. Une chanson lui vint à l'esprit. " Je ne sais pas où je t'emmène, où nous arriverons, je ne sais pas j'ai avec moi toute ma nuit ma peur... ".
Elle aperçut un petit bar au bout de la rue et décida d'y faire une pause-pipi-bière, une PPB. C'était une expression de son prof. Depuis sa première année de fac, ils se rencontraient chaque semaine dans un bistrot du quartier Latin. Il lui racontait les anecdotes du lycée, ses coups de gueules, les traits de génie ou les absurdités des élèves, mais ne parlait jamais de littérature, ni de chanson. Quand elle le raccompagnait jusqu'à l'immense porte en bois de sa tanière impénétrable, il ne manquait jamais de lui confier un CD silencieux. La porte se refermait lourdement et Samantha repartait avec le trésor et le sourd écho du bois.
Toutes ses connaissances en chanson à texte, elle les tenait de ces CD de contrebande religieusement dévorés dans le noir de son studio. Elle notait les noms des artistes sur un petit carnet et une fois par mois, l'argent des baby-sitting en poche, prenait le chemin de la FNAC. Premier escalator, deuxième escalator, troisième, désolé on connaît pas. Troisième escalator, deuxième, premier, maison et CD de contrebande.
Elle entra dans la taverne. Elle dut descendre quelques marches en pierre pour accéder à la salle principale. L'endroit lui plut. Samantha avait toujours eu l'opinion très acérée au sujet des bars.
Elle avait la manie du classement: il y avait le nul à chier, le pathétique, le sympa et le comme à la maison. A première vue, ce bistrot se situait entre le pathétique pour l'obscurité et le sympa pour la déco. Elle trancherait quand elle aurait demandé s'il était possible d'avoir de l'eau pour son chien.
Elle se décida pour une table abandonnée près d'un grand piano noir. Une femme passa de l'autre côté du comptoir et vint prendre sa commande. Un porto et de l'eau pour la bête. Pas de problème mademoiselle. Sympa ce bar.

Elle jeta un coup d'œil aux photos en noir et blanc accrochées aux murs caverneux. Il s'agissait toujours du même type accompagné fraternellement par d'autres hommes ou femmes selon les cadres. Elle reconnut Juliette Gréco, Brel, Léo Ferré. Comme à la maison, pensa-t-elle. La femme lui apporta son porto et son eau à lui. Samantha, rose de timidité, voulut savoir qui était l'homme inexorable des photos. Maurice Fanon. A la vue de cette petite bouille déconfite, la maîtresse de maison lui demanda si elle connaissait. Samantha acquiesça machinalement. Bien sûr qu'elle connaissait, mais les CD contrebandiers de son prof n'avaient jamais de visages. Tous ces chanteurs n'étaient que des voix pour elle. La femme lui caressa la joue maternellement, elle s'appelait Michelle. Elle alluma une cigarette et s'assit sur le tabouret du piano. Elles papotèrent une dizaine de minutes, de tout de rien, de chansons. Samantha était très pudique à ce sujet.
Elle n'avait jamais parlé de cela avec personne. Elle n'avait pas d'opinion sur la chanson à texte. Certaines lui faisaient lever le poil, elle en connaissait d'autres par cœur mais tout était sensations, sentiments très intimes, il n'était jamais question de jugement dans ce domaine. Et cette inconnue prétendait pénétrer dans son monde sensuel...Elle instaura une distance.
Michelle retourna à ses verres. Il était dix heures et trois portos lorsqu'un homme d'une présence incroyable s'encadra dans la nuit de la taverne.
Ce fut un blizzard qui entra dans la salle.
Il se dirigea vers le bar d'un pas qui semblait connaître parfaitement les lieux. Michelle lui servit un ballon de rouge sans qu'il n'ait rien eu à demander. Il devait avoir la quarantaine. Samantha garda les yeux rivés sur ce bonhomme .
Son charme l'hypnotisait. Il n'avait rien d'un ténébreux mais des mains de tempête. C'était probablement un acteur. Il n'était qu'à quelques mètres d'elle. Elle l'usa du regard. Elle ne comprenait pas bien ce qui était en train de se passer et tenta d'imposer le calme à son frêle corps en émoi. Elle pensa, pour se rassurer, que c'était dû à la chaleur du porto qui coulait dans ses veines.
Elle caressa son chien, histoire de faire diversion. L'homme buvait verre sur verre. Il discutait avec des habitués du comptoir et ses éclats de rires battaient le contre-temps du cœur de Samantha.
Tout d'un coup, un des hommes accoudé au bar fit un signe en direction du piano. Elle tressaillit. Un petit groupe, dont Michelle, se dirigea vers l'instrument. Un type à casquette vint s'installer sur le tabouret en frôlant Samantha et plaqua quelques accords. L'homme-blizzard se mit à chanter et Samantha découvrit la poésie incarnée. Ca roulait, ça tonnait, ça suintait, ça chialait, ça vibrait, ça râlait... il était là, à portée de larmes, à tenter de décrocher la nuit, à chanter sa rocaille. Il chanta trois chansons, avec sa voix nue, sans micro. Des gouttes de sueur alcoolisée perlaient à son menton. Samantha ne pouvait détacher son regard de ses mains, ces mains qui vivaient chaque chanson comme un défi.
A la fin de ce petit tour de chant offert à un public ami, l'assemblée regagna le bar. Les copains du chanteur s'en allèrent un à un, probablement vers leur foyer où les attendaient une femme aimante et des morves d'enfants, mais lui resta amarré au comptoir. Il se retrouva seul.
Michelle lui remplit son verre machinalement. Samantha, qui l'observait toujours, hésita à aller lui parler. Pour lui dire quoi ? J'aime ce que vous faites ? Lui demander un autographe ? Il risquerait de lui rire au nez et puis elle s'en contrefoutait des autographes. Elle n'avait jamais été fétichiste pour deux sous. Elle resta clouée sur sa chaise.
Elle le vit sortir un stylo de sa poche. Il le porta à la bouche et le mâchonna un moment en fixant son verre. Il gribouilla quelque chose sur un vieux papier de sandwich abandonné sur le comptoir, après en avoir secoué les trois miettes naufragées. Samantha avait été frappée par le regard de cet homme quand il avait chanté.
Un regard froid, qui semblait glisser sur les choses, sur les gens. Elle avait perçu dans ces yeux bleu glacier une tempête de tourments. Il posa quelques pièces sur le comptoir, fit un signe d'adieu à l'adresse de Michelle et sortit comme il était entré. Le blizzard se retira de la taverne.
Samantha se désespéra. Elle aurait dû aller lui parler, elle aurait dû le retenir. Elle ne connaissait même pas son nom. Elle n'avait souvenance que d'une vague odeur de mer, à moins que ce ne soit celle du pianiste. Elle rassembla ses affaires, réveilla son chien et se dirigea vers le comptoir. Elle paya à la hâte et aperçut le papier de sandwich sur lequel l'homme avait écrit quelques phrases. Quand Michelle eut le dos tourné, elle le glissa dans sa poche. Elle eut la sensation qu'elle volait une parcelle d'âme de ce bar, mais n'avait qu'une chose en tête : sortir au plus vite et suivre le blizzard laissé par l'homme dans son sillage.
Elle se retrouva dehors. Nuit noire et dilemme. Droite ou gauche ? Elle opta pour la droite et se mit à arpenter les rues en courant. Son chien la suivit, plutôt content du tour ludique que prenait la ballade. Il fallait qu'elle le rattrape, elle avait repris confiance et saurait quoi lui dire désormais. Elle lui dirait son admiration, elle lui raconterait cette désespérance qui la tenaille quand elle n'a personne avec qui partager... Elle ne demande pas grand chose, quelqu'un qui soit à côté d'elle pendant que les circuits grésillent. Quelqu'un qui apprécie à sa juste valeur ces voix qui la tourmentent, et qui ne parlerait pas au beau milieu d'un des vers les plus sublimes de la chanson, comme l'ont fait certains de ses amis, la fois où elle avait décidé de les faire entrer dans son monde. Elle s'était sentie blessée et honteuse d'avoir été si naïve et d'avoir rabaissé les chansons au point de les avoir fait tomber dans des oreilles corrompues.
Elle pensait à tout cela lorsqu'elle aperçut la Seine.
Elle cessa de courir, ça ne servait à rien, elle avait perdu sa trace dans cette ville sans lune.
Elle aurait dû prendre à gauche en sortant du bar. Elle se mit à pleurer. Elle traversa d'un pas las le pont de Sully qui relie la terre à l'île Saint-Louis, entra dans le petit jardin qui se situe à la pointe Est de l'île, et s'assit là où la terre fend l'eau et la contraint au divorce. Assise entre terre et eau dans ce Paris déserté par les ombres, elle se souvint du papier dérobé. Elle lut ce qu'elle avait pris pour un vulgaire gribouillage :

L'esquif de mes espoirs a heurté la banquise
Ma vie quitte l'orient d'un albatros fragile
Je me suis bien battu à repousser le mur
D'une cigale vide aux ailes de flocons
Je sens pourtant s'enfler le courant de l'oubli
Me faire balayer par un blizzard de sucre
Me voilà donc au nord, du faux jour de ma vie
Le corbeau vrille un bec sur l'océan de neige
Céramique du cœur d'une vie sans conquêtes
Je jette l'encre noire à mes mots emplumés
Ma carcasse d'oiseau en smoking funérailles


Elle le relut. C'était donc cela les batailles qu'elle avait lu dans ses yeux, un défi perdu d'avance qu'il lançait à la mort. Elle ressentait de toutes ses fibres ce froid qui enrubannait l'artiste.
Elle comprenait maintenant d'où provenait ce blizzard qui l'avait paralysée quand il était entré. Le temps d'une sensation, elle était avec lui sur l 'esquif des mots voguant vers la déchéance.
Elle rangea religieusement dans sa poche le papier de sandwich devenu parchemin millénaire et décida de rentrer chez elle. En remontant le boulevard de l'hôpital jusqu'à la place d'Italie, elle ne cessa de ressasser le poème nordique.
Elle avait le cœur en céramique et les mains pleines de cigales aux ailes de coton. Elle monta les six étages sans ascenseur en compagnie des corbeaux en smoking funérailles, vrillant du bec sur le plâtre des marches. Elle s'affala sur son lit et finit par s'endormir dans un blizzard de sucre.
Elle eut froid cette nuit-là. Le lendemain, Samantha tenta de retrouver le bar.
Elle voulait demander à Michelle le nom de l'homme, elle voulait qu'elle l'aide à le revoir, ou simplement qu'elle parle de lui... Elle essaya de se reperdre dans Paris comme elle l'avait fait la nuit précédente, mais la ruelle restait désespérément introuvable. Les jours suivants, elle arpenta les rues pendant des heures sans succès. Elle commença à douter de son existence. Et pourtant, le poème du sandwich... Demander aux gens ? Mais demander quoi ? Vous ne connaîtriez pas un bar dont j'ignore le nom, dans une rue qui ne s'appelle
pas et où chante un homme qui ne passe pas à la radio ? Elle renonça à chercher, par peur du ridicule, ou peut-être du froid.

Le temps passa et insuffla de nouveau la chaleur dans sa vie. Resta dans sa mémoire, un papier de sandwich cryogénisé et un homme-blizzard amarré à sa solitude.

Zaz