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FEVRIER 2002
Par Jean Guy


Magnifique concert Leprest, samedi à Bruxelles. Petite, toute petite audience, 45 personnes dans une salle de 120 places environ. Mais quelle soirée ! Allain dans une forme éblouissante, au plus près de ses textes et manifestement heureux d'être là, heureux de chanter et à la fin du concert visiblement ému par le réel échange qu'il a réussi à provoquer entre la salle et lui.
Au piano une nouvelle accompagnatrice (la femme de son accompagnateur habituel Jean-Louis Beydon), excellente, bien dans l'allure.
On dit que Leprest est absolument à voir, qu'à ne l'écouter que par le disque c'est perdre une grande partie de sa magie. Oui, c'est un fabuleux interprète, mais son talent réside aussi dans le fait qu'il possède tellement ses textes ou plutôt ses textes sont tellement lui que sur scène il en décuple la force. Car ses textes sont là, d'abord, il ne faut pas l'oublier.
Et je crois qu'ils sont uniques en leur genre, dans leur authenticité, d'abord authenticité de l'inspiration, qu'il puise dans le concret de l'enfance, de l'adolescence dans un milieu modeste, famille communiste qui lève le poing gauche et a toujours la main droite tendue prête à donner un peu du peu qu'elle possède à plus modestes qu'elle, qui aime la vie, le bon manger, le bon boire, qui aime rire, chanter, écoute Mozart, lit Hugo, qui a soif d'apprendre le monde, de le comprendre, de s'y impliquer et même de le changer, pour qui les mots solidarité, fraternité ne sont jamais vains et qui possède une inépuisable, nécessaire et irremplaçable réserve de colère contre toute injustice.
Presque tout ce que chante Leprest est un hommage rendu cette solidarité, cette fraternité, cette joie de vivre, cette la colère non comme valeurs abstraites mais au bien contraire dans leur expression la plus concrète.
Et aussi un remerciement permanent au père, à la mère d'avoir su les transmettre, les faire partager. Mais bien sûr cela ne serait rien sans l'authenticité, et c'est là sans doute le plus important, en tant qu'artiste, l'authenticité de son écriture qui ne triche jamais. Jamais rien de gratuit ou de vague ou d'abstrait dans ses mots, qu'ils soient, d'amour, d'amitié, d'humour, de colère, de fraternité, tous naissent du concret, puisés dans la vie, les rencontres, les expériences, la souffrance... et jusqu'au bout des rimes il réussit à faire coïncider le fond et la forme.
Je veux dire que ses chansons ne sont pas des chansons sur l'amour, la colère, la fraternité, la révolte..., elles sont concrètement amour, colère, fraternité, révolte... C'est ce qui les rend, encore très concrètement, profondément chaleureuses, humaines, et pourquoi ne pas le dire, authentiquement populaires.
Alors bien sûr, Leprest sur scène c'est fabuleux, là non plus il ne triche pas, comment le pourrait-il. Il est tellement lui-même dans ses chansons, elles sont tellement lui. Fragile, d'une splendide voix qui a souffert, il nous les chante, nous les confie, nous les donne en partage avec force, sans démesure mais à la mesure de leur authenticité, de la sienne qui devient alors la nôtre.
Il me vient alors les mots de Jean Clouet (voir dans la boites à chanson du site à l'article Leprest) :"la douleur de Leprest comme individu et comme artiste nous aide à vivre, la douleur pour nous métamorphosée en joie (et surtout pas, ce poison, en plaisir esthétique)." C'est vrai, c'est concrètement un vrai bonheur de voir et d'écouter Allain Leprest. Samedi nous étions 45 à l'écouter et je pense à d'autres mots de Jean Clouet : " … Leprest chante depuis un désert : il vient sociologiquement d'une classe sociale dont la culture d'essence populaire est aujourd'hui pratiquement détruite ou en ruines et que donc il lui faut la ré- activer et la ré-inventer, somme toute la fabriquer et ce dans un genre qui est dans le même état de ruines : la chanson. L'entreprise de Leprest est tout simplement prométhéenne…. " " Leprest est un grand artiste qui voudrait rencontrer le peuple et qui constate que le peuple manque. "

Entreprise prométhéenne, oui, sans doute, mais je ne crois pas que le peuple manque, sans doute est-il absent de certaines salles où Allain chante, sans doute est-il distrait par les mille et une vessies qu'on veut lui faire prendre pour des lanternes, mais en dehors de ces salles, ce peuple, Leprest le rencontre et il le connaît bien.
Et c'est pourquoi il chante, qu'il le chante et nous rend heureux, même dans une petite salle au 2/3 vide, un samedi soir au plein cœur d'une grande ville.