Moi des Cuffi, j'en ai deux...

par Claude Aubry

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Jordy (sur la pochette de son disque)

Moi des Cuffi, j'en ai deux, plutôt en bonne santé, le poil brillant et le verbe haut. Il vaut mieux en avoir deux, pas plus, sinon ils se battent ; ou alors il faut prendre des femelles. J'ai un Georges un peu gueulard et un Robert discret ; parfois même, il se cache plusieurs semaines, le Robert, et il faut le faire sortir de sa caverne niçoise par des promesses de vin rouge, de chansons et de Cari indien.
Bordel ! comme dirait virilement Robert, je rigole, mais je les aime ces mecs…allez, je peux le dire puisqu'on est entre nous, je crois bien que ce sont eux que je préfère parmi ces quelques 3 milliards de fades bipèdes mâles qui s'imaginent vivre, à la surface bétonnée de notre monde triste. Quelle chance insolente de les avoir ici, casaniers comme des taupes dépressives, à porté de mes insolences, de ma cuisine et de ma guitare.
Georges, c'est comme un frère bien chaud, que je me serais choisi dans les années où je pensait pouvoir refaire le monde à coups de pavés, de guitare et de matérialisme dialectique… On écoutait du Rock on chantait du Dylan et des machins bretonants-folkeux. Georges lui, chantait des chansons de Georges, et puis aussi des chansons de gens que je ne connaissais pas, Jean Vasca, Maurice Fanon, Jacques Bertin…Il déboulait dans nos soirées en porteur de mots, en inventeur merveilleux de paroles sensibles. Il faut dire que des mots il en avait "à n'en savoir que faire, à les lier en gerbes, à les vendre aux enchères" et il ne les vendait pas, il les offrait à tous, dans un feu d'artifice généreux d'images brûlantes et de postillons.

Je me souviens d'un restaurant à Nice : il nous avait laissé bien pantelants, épuisés par le souffle des "bourrasques occitanes qui flagellent Madeloc" en s'asseyant il nous dit : "allez ! à vous !" et devant nos mines déconfites : "de toute façon mes chansons c'est de la merde… c'est du sous-Vasca" car Georges a toujours su mêler de façon étonnante une sublime dilatation égotique à une merveilleuse modestie.

Complexés à mort, réalisant quel univers nous séparait si notre référence absolue en matière de chant poétique n'était que du sous-quelque-chose, nous primes dulcimers mandolines et cuillers musicales pour chanter tristement devant un Georges discrètement hilare : "Qu'est ce qu'elle a donc fait la p'ite hirondelle…".

Un autre soir, Georges nous a amené une sorte d'oiseau triste : "c'est mon frère, lui aussi il fait des chansons, il est bôôôôcoup plus fort que moi…".
Non Georges, Robert, il est pas bôôôôcoup plus "fort" que toi : il est complètement différent : toi, Georges, tu es gothique flamboyant, Robert je sais pas…,

Georges quand tu chantes je suis heureux, je suis ailleurs ; Robert quand il chante, je suis là, dedans, je voudrais que ça ne s'arrête pas, c'est tellement proche, ce qu'il dit, comme il le dit, avec ses mots qui m'appartiennent à mesure qu'il les crée.

Depuis le temps passe,… ce qu'il peut passer, le salaud,… des années,… des années où l'on se voit trop peu, pas assez en tout cas, dans des soirées ou l'amitié coule autant que le vin et avec plus de douceur.
Des années rythmées par le retour d'un ami lointain qui traverse le monde avec une constance de comète… encore du vin et des chansons, des centaines de chansons qui toutes disent la fragile éternité de nos instants…