« La poésie ne guérit pas de la chanson. Elle se console mal d’avoir été séparée,
divisée comme au couteau, de la compagne qui réchauffait son souffle. »
(Luc Bérimont)


Il est toujours difficile de juger une époque contemporaine mais si on se cantonne à une observation de la situation, elle apparaît comme paradoxale : la chanson à texte a déserté les ondes et l’écran. Croupit-elle dans la mémoire de quelques quinquagénaires nostalgiques ?
La chanson québécoise, digne fille d’un Félix Leclerc ou d’un Gilles Vigneault est bien vivante ! Elle est même riche de nouveaux et jeunes talents, qui n’ont rien ou peu à envier à leurs ancêtres, mais elle se cache, ou plutôt « on » la cache.
En France ou au Québec, il est difficile à l’heure actuelle d’être auteur compositeur interprète.

« Je te fais venir par courrier spécial une chanson d’il y a deux ans que tu n’as peut-être pas eu la chance d’entendre à la radio étant donné son caractère politique : « Tu peux ravaler ta romance ». Mais comme elle dépasse de loin les trois minutes réglementaires… et que les animateurs de radio sont pressés… elle n’a pas fait florès. » Gilles Vigneault

 

Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Richard Desjardins

On retrouve dans la chanson québécoise un univers commun. Lorsque les chanteurs abordent les thèmes du pays, de l’engagement mais également de l’amour, on pressent un dénominateur commun qui ne cache en rien l’originalité de chacun.
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1- Le pays

En 1957, Gaston Miron disait :
« Pour s’épanouir, une poésie a besoin d’une terre, d’un espace, d’une lumière, d’un climat, d’un milieu où elle plonge ses racines.»

Le canada est un territoire encore relativement sauvage, l’espace est vaste, la vie, en dehors des agglomérations, y est rude, le froid tenace et le blizzard coupant. Les chansons
de nos auteurs Québécois se font le reflet de cette nature admirable et sévère, aimée et redoutée, entre mer et neige:

Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon jardin ce n’est pas un jardin, c’est la plaine
Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige [...]

chante Gilles Vigneault dans" Mon pays". Richard Desjardins, de sa verve musclée, évoque les sensations d’un homme qui sent venir le froid, en traitre, par derrière, ce froid connoté de mort:

Je sens déjà rouler le frisson sur ma nuque,
Mon âme s’envoler dans un blizzard de sucre.[...]
Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux.
(Akinisi)

La “lumière et le climat” dont a besoin la poésie selon Gaston Miron, prend ses racines dans les tons froids de bleu et de blanc, dans un camaïeu qui va de la neige à la mer en passant par le vert quand renaît le printemps et que la terre se réchauffe.

En effet, le Québec n’est pas condamné à connaître qu’une saison. Lorsque les pousses vertes fendent la couche blanche, le chanteur-poète s’éveille avec la nature, ce qui est l’occasion d’une identification du poète à cette mère Nature.
Richard Desjardins devient “l’océan qui veut toucher le pied” de celle qu’il aime. Dans les chansons de Desjardins, les éléments ont une place prédominante. Á maintes reprises, la métaphore sert une vision symbiotique du monde et des hommes, pleine de vitalité:

Nous sommes la prairie,
Le feu, le vent.
Et nous sommes vivants.[...]

Dans la chanson les algues, Félix Leclerc compare la vie humaine et ses aléas à des algues portées au hasard des courants:

On grandit comme l’arbre
On durcit comme marbre
Puis on se salit un peu
Puis on se passe dans le feu [...]
On est comme des algues
Qui dérivent la nuit
Sur le gros dos de la vague
Sans but, sans fin, sans bruit.

Quant à Gilles Vigneault, il se fond dans les éléments qui forment le paysage de son pays:

Mon corps ne fut jamais trouvé
Et mon âme est restée
Murée dans une pierre

Que le ressac polit
Imperceptiblement.

Vêtu de gris dur comme fer
Je mesure m’use et me dure
Je fus jadis un arbre vert

Face à une nature hostile à l’homme, le poète se prend à rêver à un monde qu’il pourrait transformer, moduler à sa taille, mais toujours dans le respect des choses et des êtres. S’il existe un point commun indiscutable à nos trois chanteurs, c’est bien le respect. Richard Desjardins prend de vieilles étoiles pour [s’en] faire un igloo, Félix Leclerc, quant à lui, a

Deux montagnes à traverser
Deux rivières à boire
[...]six vieux lacs à déplacer

Trois chutes neuves à mettre au lit
Dix-huit savanes à nettoyer
Une ville à faire avant la nuit.

Ce pays labouré par les paysans, dompté par des mains venues de France, va être CRÉÉ par les poètes-chanteurs. Même s’il ne s’agit , à première vue, que d’une création sémantique, nous ne pouvons douter de son importance sur les consciences Québécoises.
Les pays et paysages imaginaires, souvent utopiques (Dans un ciel éclaté aux bouches des cratères / Je me demande si nous sommes encore sur terre, (Desjardins) chantés par nos poètes sont le reflet des aspirations d’un “peuple” qui a en commun une “terre, une lumière, un climat” mais également une histoire et une sensibilité. Le passé est là, les problèmes identitaires aussi. Le futur se trouve dans ces chansons:

Moi je sais un pays
Qui est bien loin d’ici
Où la mer et la vie
Et l’amour sont unis

chante Félix Leclerc, alors que Gilles Vigneault entreprend la construction de son pays intérieur:

D’un peu de ciment : la ville
D’une flaque d’eau : la mer
D’un caillou, j’ai fait mon île
D’un glaçon, j’ai fait l’hiver.

S
ouvent, le pays imaginé se confond avec une humanité idéalisée, unie au delà des frontières. Un humanisme authentique se dégage de ces chansons:


Tous ces pays rassemblés
Feront l’homme champ de blé
Chacun sème sa seconde
Sous l’Amour qu’il faut peler
Voilà le pays du monde [...]
Il me reste un pays à prédire
Il me reste un pays à nommer.
(Les gens de mon pays, G.Vigneault)

Chez Desjardins, l’humanisme est également bien présent. Son pays imaginaire est peuplé d’indiens. Même si l’allusion à l’histoire est indiscutable, il ne s’agit pas vraiment des indiens du Canada qui ont existé, massacrés par les colons, mais d’un peuple imaginaire, les “derniers humains” qui donnent son titre à son premier album. Dans ces indiens fusionnent tous les peuples opprimés par les “gros, les puissants”, ces peuples, des inuits, aux incas, qui vivaient en respect avec la nature, sans l’égorger et la vider de sa sève.
C’est ce peuple symbolique qui hurle à la face des “Yankees” venus les chasser de leurs terres ancestrales:

Nous avons traversé des continents, des océans sans fin
Sur des radeaux tressés de rêves
Et nous voici de bons vivants
Fils de soleil éblouissants
La vie dans le reflet d’un glaive

C’est encore Desjardins qui imagine, dans une autre de ses chansons-fleuve dont il a le secret, l’arrivée des premiers humains sur le continent américain, plusieurs siècles avant Christophe Colomb. Des hommes et des femmes retenus prisonniers “sous les lois de barbares débarquant aux clairières” sont enfermés dans un camp probablement non loin du détroit de Béring . Seul espoir: prendre la mer...pour trouver une terre:

Ô Nataq bien-aîmé, moi, mon coeur a conclu
Moi, je meurs de mourir dans ce funeste camp
Oui, nous sommes perdus comme nul ne le fut
Oui, nous sommes perdus mais encore vivants

Ouvre les yeux et vois cette nuée d’oiseaux
A l’assaut de la mer inconnue, où vont-ils?
Moi je dis que là-bas il y a des roseaux
Allons voir, allons voir, je devine des îles [..]

Je suis jeune, Nataq, comme un faon dans l’aurore
Et la vie veut de moi et voudrait que tu viennes
Réveillons la horde, je l’entends qui l’implore
Attachons les épaves aux vessies des baleines

Nous serons les premiers à goûter aux amandes
Traversons, traversons, amenons qui le veut
Oh aime-moi, aide-moi, mon ventre veut fendre
Je suis pleine Nataq
Il me faudra du feu.


2- L’engagement

Une chanson engagée peut l’être sous différentes formes. L’engagement peut passer par le contenu des textes, par la manière de dire, en un mot le style, mais également par l’attitude de l’artiste dans la société et le monde dans lesquels il vit.

-Je me souviens-

Le premier pas vers l’engagement passe par le souvenir, la souvenance du passé, de l’histoire; “di[re] à mots petits de grands espaces d’âges” selon la formule de Vigneault.
Dire le passé, mettre des mots aussi “petits”soient-ils, sur une histoire, nos chanteurs-poètes l’ont fait. De nombreuses chansons retracent la vie de ces ancêtres débarqués de l’autre côté de l’océan, arrimés à leurs rêves de conquète, de richesse, mais qui n’ont trouvé qu’une terre, plutôt hostile, qu’ils ont pourtant domptée puis aimée.

Dans la blanche cérémonie
Où la neige au vent se marie
Dans ce pays de poudrerie
Mon père a fait bâtir maison
Et je m’en vais être fidèle
A sa manière, à son modèle [..]
(Mon pays, G.Vigneault)

Dans les gens de mon pays, Gilles Vigneault fait allusion à sa langue maternelle, au français:

Est-ce vous que j’appelle
Ou vous qui m’appelez
Langage de mon père
Et patois dix-septième[...]

S’il est vrai que l’histoire du Québec commence officiellement lorsque Jacques Cartier remonte le Saint-Laurent, le pays n’était pas désert pour autant. Les indigènes du Canada ont une grande place dans la mémoire de nos chanteurs et particulièrement de Richard Desjardins. On se souvient de la chanson Jack Monoloy de G.Vigneault qui commence ainsi:

Jack Monoloy aimait une blanche, Jack Monoloy était indien.

Chez Richard Desjardins, les indiens s’appellent Nataq, Akinisi... nous en avons déjà parlé précedemment, et lui, le blanc, l’occidental, n’est “qu’un touriste de nylon” sur le territoire des derniers humains de la terre.
Un indien dit:

Je suis une légende et toi t’es une affaire
J’te donne l’éternité et tu me donnes une bière.
(Akinisi)

Dans cette même chanson, Desjardins fait allusion aux massacres de l’alcool sur les populations indigènes:

La carcasse de l’avion, le pilote aux yeux fixes;
La cargaison d’alcool de l’hiver de trente-six,
Ils l’ont toute bue pendant que les bêtes passaient.
Rappelle-toi, petit, la mort n’arrive jamais

Richard Desjardins n’oublie pas ce peuple spolié. Il le chante pour que les gens de son pays s’en souviennent, eux qui savent ce que c’est que d’être une enclave française dans un continent américain.

- L’engagement poétique-

Chanter en français au Canada est déjà une sorte d’engagement politique.
La poésie et la chanson vont aller à la conquête du “pays”, elles vont le définir et le nommer.
La révolte politique passe forcément par les mots et la langue.

De mon grand pays solitaire
Je crie avant que de me taire
A tous les hommes de la terre
(Mon pays, Gilles Vigneault)

Nous avons déjà abordé un peu plus haut dans cet exposé, la notion de nomination. Nommer pour créer est un engagement poétique, comme toute autre forme artistique d’ailleurs.

Langage est un pays plus grand
Que tous ceux qu’on pourrait promettre...


Cette phrase de Gilles Vigneault dédiée à Felix Leclerc, montre bien qu’avec le langage tout est possible, tous les pays et les rêves deviennent des possibles.

Je dirai la couleur du vent
Dans les soleils chargés de novembre
Et dirai l’odeur des nuages
Je dirai le bruit des étoiles
Et les feux changeant du silence
[..] (Je dirai la couleur du vent, G.Vigneault)

L’engagement poétique des chanteurs passe également par une volonté de se faire le porte-parole d’un peuple. Devenir la VOIX de l’humanité et de la nature:

Meilleur texte: le vent
Meilleur éclairage: le soleil
Meilleure musique: la mer
Meilleur auditoire: les étoile
s (F.Leclerc)

Vigneault se fait le porte-parole des habitants de son pays, au point de souhaiter l’anonymat (tel le poète du Moyen-Age) au nom d’un histoire et d’une culture commune.

Parlant de mon pays
Je vous entends parler
Et j’en ai danse aux pieds
Et musique aux oreilles
Et du loin au plus loin
De ce neigeux désert


Je vous répèterai
Vos parlers et vos dires
Vos propos et parlures
Jusqu’à perdre mon nom
Ô voix tant écoutées
Pour qu’il ne reste plus
De moi-même qu’un peu
De votre écho sonore[...]
( Les gens de mon pays)

Le poète se sent proche des gens de son pays et se fait le fidèle transcripteur de leur langage et des mots qu’ils utilisent tous les jours.
Au Québec, on parle français et anglais, mais également “joual”. Richard Desjardins mélange souvent ces “langues” dans ses chansons. Il effectue une synthèse harmonieuse de toutes les influences présentes dans son pays, son engagement poétique au niveau de la langue est manifeste.

Dans la flamme d’un briquet
Un visage intriguant;
C’te gars-là je l’connais,
Bonyeu, mais c’est Satan!
Long time no see
Y fait pas chaud là, mets-en.
J’ai passé proche l’embrasser
Á force que j’étais content [...]
Les aut’ont farmé leu’yeules,
Y déclarent à l’impôt.
Nouvelle clientèle
Et musique de robot
. (Et j’ai couché dans mon char)


- L’engagement social et politique -

Le premier de nos chanteurs québécois a avoir ouvertement dit ce qu’il pensait de l’hégémonie anglaise, fut Félix Leclerc. Cependant, il nous prévient que les gagnants ne sont peut-être pas ceux que l’on croit :

En mille huit cent soixante
Nous ne sommes plus chez nous ici
Mais quand même on tient l’coup
A coup d’berceaux et d’génie […]
L’épilogue de l’histoire
C’est pas d’avoir perdu l’Québec
Qui a mis nos amis anglais
En beau sifflette

Z’ont perdu la partie […]
Mais gagné notre esprit
Depuis qu’ils parlent « joual »
(Un soir de février)


Mais parfois, l’ours Félix laisse éclater sa colère comme dans la chanson l’alouette en colère:

J’ai un fils dépouillé
Comme le fût son père
Porteur d’eau, scieur de bois
Locataire et chômeur
Dans son propre pays
Il ne lui reste plus
Qu’la belle vue sur le fleuve
Et sa langue maternelle
Qu’on ne reconnaît pas
J’ai un fils révolté
Un fils humilié
J’ai un fils qui demain
Sera un assassin [...]
Mon fils est en prison
Et moi je sens en moi
Dans le tréfonds de moi
Malgré moi, malgré moi
Pour la première fois
Entre la chair et l’os
S’installer la colère.


Pour Félix Leclerc, l’heure de l’indépendance a bel et bien sonné:

Et un grand-père
Au regard bleu
Qui monte la garde
Il sait pas trop
Ce qu’on dit dans
Les capitales [...]
Pour célébrer
L’indépendance
Quand on y pense
C’est-y en France
C’est comme en France
Le tour de l’île [...]
Ç a signifie
L’heure est venue
Si t’as compris.
( Le tour de l’île)

Pendant toute sa longue carrière de chanteur, Félix Leclerc, ne laissera jamais sa conscience s’endormir, il sera toujours là pour rappeler aux québécois leur histoire et leur devoir de liberté.Gilles Vigneault en fait de même, quelques années plus tard. Il s’adresse aux gens de son pays dans une série de comparaisons percutantes:

Je vous entends claquer
Comme voile du large
Je vous entends gronder
Comme chute en montagne
Je vous entends rouler
Comme baril de poudre [...]
Je vous entends cogner
Comme mer en falaise [...]
Je vous entends demain
Parler de liberté.


Richard Desjardins
aussi connaît la valeur de cette, pourtant fragile, liberté:

A peut v’nir me chercher
Pour m’passer les menottes;
Quarante ans d’liberté
De nos jours, c’t’une bonne cut.
( Et j’ai couché dans mon char)

C’est cette liberté que veulent les Québécois, pouvoir vivre comme ils l’entendent et dans la langue qui est la leur. On se souvient peut-être que le Manitobas fut une des premières provinces canadiennes a abolir le français. Desjardins, lui, s’en souvient:

Amers Manitobas!
Sous le blizzard de l’intolérance,
Á genoux sur une plaine froide
À lui quêter du sens.
(l’Etoile du Nord)

Chez nos trois auteurs, on observe une propension à défendre la langue française envers et contre tout. L’anglais est souvent dans la ligne de mire des poètes. C’est le cas dans la chanson Le tour de l’île de Félix Leclerc:

L’île d’Orléans [...]
Boîte à déchets
U.S. parkings
On veut la mettre
En mini-jupe
And speak English
Faire ça à elle
L’île d’Orléans
Notre fleur de lys
[...]

Chez Richard Desjardins, si la langue anglaise est parfois utilisée de manière ironique, c’est parce qu’elle représente le capitalisme, elle incarne l’argent et la domination des puissants sur les “petits”. Le chanteur tente de résister aux “gros” à coups de mots et d’expressions cinglantes.

Quand j’étais sur la terre
Sous-locataire
D’un kilo de futur
Des monsieurs incomplets-veston
M’ont invité à une grande déception.
(Va-t’en pas)


Richard Desjardins se dresse donc contre l’impérialisme américain. Dans sa chanson Les Yankees, les indiens racontent:

Nous savions qu’un jour ils viendraient
A grands coups d’axes à coups de taxes
Nous traverser le corps de bord en bord. [...]
Ils débarquèrent dans la clairière et disposèrent leurs jouets de fer
L’un d’entre eux, loadé de guns s’avance de pogne le mégaphone
“ Nous venons de la part du big control
Son laser vibre dans le pôle
Nous avons tout tout tout conquis
Jusqu’à la glace des galaxies
Le président m’à commandé
De pacifier le monde entier
Nous venons en amis,
Believe me
Maintenant assez de discussions
Et signez-moi la reddition
Car bien avant la nuit
Nous regagnerons la Virginie
Alors je compte jusqu’à trois
Et toutes vos filles pour nos soldats
Le grain, le chien et l’uranim
L’opium et le chant de l’ancien
Tout désormais nous appartient.
Et pour que tous aient bien compris
Je compterai deux fois [...]

Et les indiens de répondre:

Escuchame gringo
Nous avons traversé des continents, des océans sans fin
Sur des radeaux tressés de rêve
Et nous voici, de bons vivants
Fils de soleil éblouissant
La vie dans le reflet d’un glaive
America America, ton dragon fou s’ennuie
Amène-le que je l’achève
Caligula, ses légionnaires
Ton président ses millionaires
Sont pendus au bout de nos lèvres
Ô gringo, t’auras rien de nous
De ma mémoire de titan, mémoire de p’tit enfant [...]

On s’aperçoit dans cette chanson que le clivage colons américains / indiens n’est pas si évident, car les indiens parlent espagnol. Il suffit d’écouter la chanson Miami qui évoque les gerns du Méxique ou d’Haïti qui essaient de passer la frontière à la nage, pour comprendre que Desjardins se fait le défenseur de tous les opprimés:

Le négrito, le flic aux trousses,
Se jette à l’eau avant la pince;
Les dents du requin sont plus douces
Que les soirées de port-au-Prince [..]
Ne pas bouger, surtout se taire,
Tapi dans l’ombre des feux verts
Frappe à la porte du presbytère,
Le pasteur braque son revolver:
“ Tu n’aurais pas quelque dépôt?
Montre-moi tout ce que tu caches
Tu n’as plus rien? Je prends ta peau.
In God we trust, others pay cash!

Un des grands combats de nos artistes reste l’écologie. Dans leur pays à la nature si belle, ils se font les ardents défenseurs de son droit à garder ses arbres et ses poissons dans la mer. Richard Desjardins (en plus des nombreuses chansons dans lesquelles il se dresse, tel un loup solitaire hurlant à la lune, contre les irrespectueux de la nature) a également réalisé des documentaires cinématographiques sur le déforestation des forêts canadiennes.

C’est just’qu’on est un peu tannés
D’vous entend’dire du Saint-Jacques Club:
“ De toutes façons on s’ra pas là
quand les chimistes vont manger le globe,
Quand l’océan explosera”
(Sahara Lumber, Richard Desjardins)


Gilles Vigneault, un peu avant Desjardins chantait déjà:

J’ai mal à la terre
Mal aux océans
Mal à mes artères
Aux poissons dedans
Mon ventre n’est lus qu’un cratère géant béant
J’ai mal à la terre.
(J’ai Mal à la terre)

3- L’amour

Quand l’engagement politique, social, écologique... ne mène à rien. Quand on se sent inutile parce que le Dieu Dollar est trop puissant et que toutes les diatribes et anathèmes du monde n’y peuvent rien, il reste les chansons d’amour.
L’amour et le “pays” sont souvent liés. On trouve la force de se battre et de construire pour ceux qu’on aime. Comme le chante Gilles Vigneault dans sa chanson Mon pays, “C’est pour [elle] qu’[il] veut posséder [s]es hivers”

Richard Desjardins, quant à lui, quand la femme qu’il aime sourit:

Le monde entier respire.
Ô quel plaisir
d’aller me montrer orné de toi
aux ruelles de la terre.
“ S’cuse-moi je m’en vais,
Je reviens dans une heure,
Faut qu’j’aille changer le monde
. (Boom Boom)

C’est encore l’amour qui provoque à l’insurection, comme le montre cet extrait de chanson où la pomme nous fait étrangement penser à celle du jardin d’Eden:

Je lève les yeux
Et tout mon corps suivra.
Ces pommes, je les veux;
Je t’aime, je me bats.
Vienne la nuit,
Viennent ses fruits [...]
(Boom Boom)

Felix Leclerc compare joliment le visage de sa bien-aimée, cette “fille-fleur du pays” à un “pays-age”:

Quand je sortirai de ce pays vieux
Que sont mes naufrages
Quand je rentrerai dans ce pays neuf
Qui est ton visage,
Alors je fermerai les yeux
[...] ( Mes longs voyages, F.Leclerc)


Pour Gilles Vigneault, après la liberté, c’est l’amour qu’il souhaite aux gens de son pays, dans une belle métaphore filée aux couleurs enneigées, il nous chuchote que lorsque vient le moment de faire le bilan de sa vie, c’est l’amour qui seul compte:


Le temps que l’on prend pour dire: je t’aime
C’est le seul qui reste au bout de nos jours [...]
Gens du pays, c’est votre tour
De vous laisser parler d’amour [...]
Le temps de s’aimer, le jour de le dire
Fond comme la neige aux doigts du printemps [...]
Le ruisseau des jours aujourd’hui s’arrête
Et forme un étang où chacun peut voir
Comme en un miroir l’amour qu’il reflète.
(Gens du pays)


L’amour apparaît donc pour nos chanteurs comme une alternative, comme l’engagement suprême:

Maintenant je ne pleure plus
Je ramasse des vies
Pour le jour J
Et dans mon coeur-bunker
Je frappe monnaie à ton effigie
(Va-t’en pas, R. Desjardins)

En guise de conclusion, laissons la parole à une chanson de Desjardins, éclatante de poésie et de vérité:

C’est quand même incroyable qu’on soit encore vivants
À cent mille sous zéro et depuis cent mille ans.
Peut importe comment le décor te programme,
C’est toujours les tropiques quand tu aimes une femme.
(Akinisi)

La chanson signe le discours d’un sujet à l’intention de la communauté, mais il existe entre les deux, une interaction dynamique car la création se nourrit également de cette communauté, qui elle-même se retrouve dans le sujet.
Avec Leclerc, Vigneault, Léveillée, Rivard, Ferland ou Desjardins, figures reconnues à travers l’espace francophone, la chanson fut un véhicule puissant de l’imaginaire collectif québécois. L’est-elle toujours ? Rien n’est moins sûr.
Les chansons sont comme de « petites fenêtres secrètes dans le toit » par où l’auteur s’échappe, selon la belle expression de Félix Leclerc. Chacun chante le « coin » où il est naît, mais parfois le « coin » devient le monde avec tout son fourmillement humain, et ce glissement du « coin » à l’universel s’appelle le talent.

Le monde entre dans une ère de tiraillement entre les identités nationale, ethnique et universelle, qui ont un impact direct sur cette expression populaire qu’est la chanson.
Comment faire avec la mondialisation des marchés et des biens culturels? Comment permettre l’émancipation de l’expression francophone et des multiples identités culturelles qui se vivent quotidiennement au Québec?
Les vrais enjeux? c’est d’abord la langue française qui est touchée. Pour défendre une langue, il faut des références culturelles, or la chanson s’est toujours portée garante de cet héritage culturel.
Malheureusement, on est à des années-lumières de l’époque où la chanson québécoise, c’était d’abord la chanson dite “à texte”, on est loin de cette constellation de boites à chansons qui illuminaient le Québec, loin des filets de pêche et des cages à homards suspendus au plafond.

Notre propos n’est pas de déprécier les genres musicaux “rentables” au Québec mais bien de déplorer l’impossibilité pour les autres formes d’avoir leur place au soleil.
Au cours des deux dernières décennies, très peu de chansonniers “à texte” ont connu un succès de masse au québec. En fait, seul Richard Desjardins a réussi l’exploit.
Pourquoi cette réalité ?
Peut-être cela vient-il du fait que la chanson est par nature, anti-establishment et subversive, et qu’on ne peut pas la faire taire. Peut-être aussi que cette même nature ne lui permet pas d’évoluer dans un cadre industriel (même s’il se dit culturel) plein de carcans.

Au terme de cet exposé, nous nous refusons au pessimisme. S’il est vrai que l’anglais est de plus en plus dominant dans le monde, en même temps, des tendances contraires se manifestent. Les échanges culturels internationaux se multiplient et il y a des résistances nationales, mais aussi des résistances individuelles. Nos chanteurs à texte participent de cette résistance individuelle. Leurs armes sont les mots et comme le dit Léo Ferré :

« Les armes et les mots, c’est pareil, ça tue pareil […] Words, words, words, Shakespeare aussi était un terroriste ».

 

 

 

ZAZ