Extrême limite



Je ne saurai jamais, chez elle, l'innocence et le tourment du théâtre de l'envers de ses yeux, cette effervescence des échanges chimiques comme un arrangement particulier sur la portée des jours, symphonie ou vacarme de l'orchestre du temps.

Dans l' aphonie de son corps je devinais cette osmose en limite de rupture, le fil des plus ténus de la perméabilité sensitive des cellules de chair; je devinais par séquences, par scènes et par clichés ses tableaux que le pertuis de la parole , chantepleure de la bouche, filtre jusqu'à l'engouement de la voix triste.

Quand je plongeais vers ses hauts fonds son aventure me devenait darse comme un enfance orpheline de la mer, mes flancs de barque à boutique de bazar , à coque animée de trépas s'inclinaient d'horizon, s'exclamaient de passage, s'étayaient aux chevrons des espoirs.
Dans le désordre des quotidiens nocturnes et des vies blessées son couloir m' appelait comme seules peuvent appeler des mains infinies transmutées et l'éclat sûr de sa brillance, chaque fois renouvelé, me transfigurait en m'emmenant de Getshémani au Golgotha où je croisais la glace à la limite de l'olivier, ses tresses d'alfa au canevas de mon oméga.

Au tunnel tapissé de ses moiteurs s'exsudait cette volonté de l'âme et du cœur vers l'autre des mains tendues; le tissu de sa trame mystérieuse me sentimentait, moi, jeté à la mer dans l'attente d'une bouée maternelle m'accouchant d'une nouvelle fois.


O transparentes merveilles de fluorine accrochées de verte espérance!
Violets sont ses cristaux et dièdre mon arrangement.

Je pressentais. Je pressentais le quartz fumé d'une peau citrine m'envahir, la chevelure de son parfum me renchérir, me traîner d'une odeur d'huile passagère qui mazouterait encore une fois l'oiseau blessé.
Par delà la crête des vagues le parvis fort de sa chair s'envolait en moi comme une plume de déraison, silence nacré de la perle au diadème d'oraison, collier de chimère .
Je m'enivrais de ce bijou découvrant ses paradis existentiels, en ce flot qui m'écoulait, me liquéfiait et, signifié de l'enfance, je collais à son image comme un signifiant désespéré .

J'amenais avec moi mon amour par tacite reconduction, par peau de chagrin interposée -qui se réchaufferait un peu dans la puissante fourrure -, mon ego excentrique sur le bord objecteur de ma conscience, mon enfance en bandoulière d'un bail éternel de quelques dizaines d'années.
Il suffisait d'un instant, d'une fraction de seconde, d'un quark, d'un nombre cantique qui rappellerait d'étrangeté et de charme son parfum à l'atome, son spin mélancolique pour que les mots, les notes inversent leur sens et se retournant dans leur peau, prennent ainsi une dimension inexorable coupable ou bienséante, la bandoulière devenant, dans l'esprit, fardeau ou nuage de musique.

Dans cette ponctuation négligée de l'amour elle m'adressait un regard circonflexe apostrophé qui faisait rejaillir sur moi son infime exclamation, une pose intime de parenthèses enserrant dans l'arcane gracile du vent le verbe des imparfaits puis, repassant tous mes argents à la mémoire des ors, se dressaient les interrogations...

En grande instance de ma folie, la girouette attentive aux brises de ses saisons, j' errais dans le tribunal de mes aveux, dans ce prétoire que la conscience barbouillée de sentiments esquive au péril de l'immanente émergence de l'inconscient.
Le viol instantané que je captais dans ses yeux se réfractait dans les miens, me vertigeait et, plus mouillé dans mes frêles épingles que linge étendu, je déclinais d'un mot, du verbe "AIMER", tous les substrats dégoulinants des imposantes phrases.
Crise d'amour dans les chagrins d'aurore, relais des humeurs frappé du bâton rouge de ses lèvres, l'image m'arrivait toujours comme une bouffée de certitude, comme une clarté de brume à son halo, comme une vierge inventée à la lentille de mon contact fleurissant première au forsythia de mon jardin, rose trémière de jasmins et lilas, alors que se perdait ma mémoire sous l'allée gravillonnée de ses pas, sa raide et brune chevelure attendait ses boucles; Noël me les envoya, le Printemps me les lia.

Je renouvelle imperturbablement ce luxe de mon profond, de l'approche et des fins de saisons, ce ticket que je prends à la billetterie du jardin des Hespérides dans le secret espoir
d'admirer Mnémosyne sortant des flots de mon spectacle!

"Cette marée que j'ai dans le cœur et qui me remonte comme un signe"


Ses mains me revenaient chaque fois épongées de sueurs et de larmes, de parfums diaprés, de moires d'exil et de sevrage, de papier en buvard, de mots, de bouteilles où la vague animale des tempétueuses marées recherche dans l'esquif un point d'équilibre décroché d'une prescience de fil.

Au barycentre des cœurs émus et de la hauteur des astres, au sextant de l'angle aigu et de la quadrature des sentiments j'avançais vers la clarté des poitrines offertes, des courages et des plénitudes.
Et ses mains me donnaient de l'étale, des jours heureux; une calmitude de nuages traversait ses yeux profonds d'un creux brillant et sombre de soirée, les soleils noirs qu'elle me destinait éclairaient mes peurs et mes âges, mon élan et mon naufrage, mes rochers et mes écueils.
A son centre je gravitais et rôdais à l'entour de son cœur .

Naufragé volontaire battu d'un sel alembroth, d'une solitude d'être, ballotté d'algues, de portes closes ou de fenêtres ouvertes, une brise marine emplissait dans la bonace du jour d'aimer mes tonneaux d'envie, cicatrisant mille vibrantes blessures.
Et même condamné de danaïdes vases, dans la traîne du feu de ses yeux je devinais encore la rémanence de ses mains.
En devenant infime de son regard, handicapé de la rétine, son trait m'impressionnait, me pénétrait dans la touche de chaque point sensible; dans chaque nœud sublime de la trame d'un ganglion s'exaspérant se déposait, avec l'exactitude de la lenteur intime, la précision d'une balance sauvage et apprivoisée.
Murmure prégnant de la vague aux multiples angoisses, baies de jouvence à la face des miroirs décrépis, activation de la mémoire virtuelle, éclat sans pareil du prisme de la montre, métier à tisser les passions noctambules d'une étoffe élimée que par effrangement sentimental.

Dans l'arrière salle baignée de l'infime rendez-vous je buvais à l'illusion de l'étreinte.

J'aime cette tension extrémiste de tous les sens, cette éreintante ferveur de l'intensité de l'instant dénouée à l'érotisme du bout des doigts, cet échange parfait des surfaces aimants que me délivre la sémiotique sexuée du plat des paumes de ses mains, cette moiteur soupçonnée du délire des larmes sourdre en grossissant le long fleuve en allé d'une mer intérieure désertée, vidée de sa substance, ce désordre d'attente où j'entends l'essentielle et fébrile pluie virginale du bord de ses yeux.

Ainsi je devenais le poète mineur qui creusait dans sa tête en soufflant sur son cœur et dans l'ineffable chronologie du coup d'elle ou du coup de grisou j'explorais, à la lumière famélique d'une lampe frontale, le carbure particulier de ses essences.

Dans le secret d'une fosse Océane, dans le silence et dans l'oubli des mots
je déposais mon sentiment sur la fleur épanouie de sa peau.

 
 
Bernard Flucha
 
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