ENTRETIEN
(Extraits)
Jean Clouet
/ Maurice Fanon
Le 25 février 1984 à Béthune
J_Clouet : Si
vous le voulez bien, je voudrais que nous commençions
par une question chère à Jacques
BreL : Avez-vous peur lorsque
vous entrez en scène ?
Maurice Fanon:
Oui. j'ai peur. Effectivement, j'ai peur... deux heures avant. Mais
c'est
une
peur diffuse qui est là chaque jour où je chante,
qui fait que dès le matin au réveil ça commence.
Et quelquefois ça commence la nuit, parce que je
vais chanter le lendemain, et c'est une espèce de
remise en question se faisant à mon insu, qui fait
que je suis persuadé que le lendemain soir je vais
mal savoir exprimer ce que je veux exprimer, que
je n'ai pas écrit les chansons qu'il faudrait pour
exprimer ce que je veux exprimer, ce qui est très
dur, mais c'est peut-être dû à un désir trop
grand
et je suis peut-être trop utopiste, trop idéaliste...
J'ai un tel désir que la communication soit parfaite, complète,
entière, totale et, qu'en fait, on sait
que ce n'est pas possible... on peut y tendre mais ça n'est pas possible et ça je le vis...
peut-être
parce que j'ai commencé à m'exprimer trop tard
dans la vie, c'est peut-être là que ça se tient,
puisque j'ai commencé à trente-trois ans... avec
donc ce sens aigu de la responsabilité qu'on a, à aller
s'exprimer devant les gens, et puis je ne suis
pas guéri de ça et je ne suis jamais arrivé à me
persuader que je pouvais y arriver... C'est pas un
manque de confiance en moi. Du tout. C'est une
peur, un peu comme on va faire l'amour, si c'est
pas réussi, c'est terrible... Si c'est réussi, c'est
très
beau et si c'est pas réussi, c'est terrible et c'est
irréparable..
. J_Clouet:
A cette époque-là, Maurice Fanon,
quelles étaient, comme dit Ferré, vos étoiles ?
que
ce soit du côté des poètes ou des romanciers, mais
dans la chanson, quand vous avez commencé à chanter, il
y avait un nom: Charles Trénet qui a
fait la chanson moderne...
Maurice Fanon:
Une et une seule, c'était
Ferré. Parce que moi, à la différence de beaucoup
de gens qui chantent, qui sont dans la chanson,
avant, je ne m'intéressais pas beaucoup à la chanson, je
m'intéressais beaucoup à la chose écrite,
c'est à dire beaucoup plus à la poésie écrite,
au théâtre, en second au cinéma par rapport au théâtre, à la
musique qu'elle soit classique ou jazz et, pour moi, la chanson m'a été révélée
par Ferré,
d'abord par Catherine Sauvage chantant Ferré puis
par Ferré. Comme ça a été le choc là,
ensuite j'ai élargi ma palette de chanteurs et de chanteuses...
bien sûr il y a eu Brassens et Brel. mais je dois
dire qu'au départ il n'y a eu que ce couple que
faisaient à l'époque Catherine Sauvage et Ferré...
C'est ça qui m'a fait réaliser tout à coup
que la
chanson existait vraiment... Je n'allais jamais voir
de chanteurs, c'est un monde que je ne connaissais
pas...
J_Clouet:
C'est difficile de parler de la chanson parce qu'au fond il n'y a pas
de terminologie appropriée. Et il y a, dans la chanson, très
peu de gens qui ont fait une oeuvre au sens plein du terme. Je vous dirai
très franchement que je ne pense
pas que Maurice Fanon a fait une oeuvre. Mais, et
je voudrais m'expliciter là-dessus, toutes vos chansons sont autobiographiques
et, telles, constituent
une sorte de Journal fantastique comme celui de
Léautaud.
Etes-vous d'accord avec ce point de vue?
Maurice
Fanon:
Complètement d'accord.
D'ailleurs, je dirai même que pour moi écrire, écrire
plus spécifiquement des chansons quand même, n'a
pas de but réel. Je n'ai que la nécessité d'exprimer
ce que je ressens, donc c'est exactement ce que vous venez de dire.
Je n'ai pas de
but lointain, je n'ai pas en moi une chose que je
veux arriver à exprimer totalement un jour et puis
voilà, un jour, dire j'ai dit ce que j'avais à dire,
j'ai fini... Chaque chanson, pour moi, est une réaction
de vie, devant la vie et ce n'est absolument pas une page d'une oeuvre
complète.
J_Clouet: Dans une chanson, il
y a les paroles et la musique, et puis il y a la voix. Moi, je trouve
que vous avez une voix extraordinaire. Mais,
qu'est-ce qui prime pour vous ? Comment est-ce
que Maurice Fanon fait une chanson ?
Maurice
Fanon:
C'est avant tout le texte, en pensant que le texte devra être chanté,
mais le texte chante déjà en lui-même et l'apport
musical n'est que la projection de la manière dont le
texte chante en moi, d'ailleurs ça s'entend je crois
si l'on oublie un peu la mélodie... si on suit la
phrase dite, la musique ne fait que rendre le mouvement de musique du
texte et c'est dans toutes
les hansons à peu près comme ça...
Et si j'écris
un texte qui est mal fagoté, je n'arrive absolument
pas à le mettre en musique...
mais je ne suis pas
un vrai compositeur, je n'arrive pas à faire de la
musique comme ça pour la musique, ce qui est, je
crois, le cas d'un compositeur.
La musique ne me
vient dans ma tête que lorsque j'écris le texte,
donc c'est le texte qui amène le mouvement musical et je n'arrive à le
concrétiser que si le texte
est réussi, et quand je dis réussi, c'est quand il
est bien fait, comme un sabotier fait bien un sabot, et la musique me
vient pour ainsi dire d'elle
même.
En fin de compte, cette espèce de création,
qui vient de ma sensibilité, de mon moi intérieur,
est prête à être chantée et forcément
chantéeà ma manière qui est plus de dire des choses sur des
sons que de chanter réellement.
C'est pourquoi je
n'ai jamais chanté quelque chose de quelqu'un d'au-
tre, je crois que j'en serais incapable.
J_Clouet: Je
voudrais revenir un peu un arrière. Ce qu'il y a de premier
pour vous, c'est le texte, l'écriture. Pourquoi Maurice Fanon
a-t-il attendu vingt ans pour publier un roman ?
Maurice Fanon: Je n'ai pas attendu vingt
ans. J'avais commencé à écrire un roman et j'étais à
l'époque très jeune, je devais avoir vingt ans, et ce
roman avait été montré par une personne à Jean-Paul
Sartre qui est un homme merveilleux
je dis, il est car pour moi il est toujours vivant,
et il a eu l'humanité parfaite de le lire et de dire
que c'était très mauvais, et je trouve que c'est
très beau d'avoir eu le courage de dire et d'expliquer... il avait
dit à la personne ceci : quand on
prend chaque page séparément, c'est très beau;
mais le tout ensemble, c'est un bric à brac, c'est
tout ce qu'on veut mais ce n'est pas un roman.
Donc devant ce premier échec, je crois qu'il a
fallu longtemps avant que je fasse une deuxième
tentative et peut-être que c'est bien... parce- que
si Sartre avait eu la malhonnêteté de dire: oui,
c'est pas mal, qu'il persévère, peut-être que je
n'aurais jamais écrit de chansons.
J_Clouet:
C'eût été dommage...
Maurice fanon: il n'est jamais trop tard
pour continuer à écrire et à faire d'autres romans,
mais il aurait été trop tard pour faire des chansons.
Je crois que la chanson a besoin pour se faire d'une certaine jeunesse
d'âme. Elle a besoin de
jeunesse. Ainsi je crois Léo Ferré jeune. Ferré a
vingt ans. Jacques Brel est mort à vingt ans. Jacques Debronckart
est mort à vingt ans. Tous ces
gens-là sont morts à vingt ans. C'est évident.
J_Clouet:
Maurice Fanon mourra à vingt
ans.
Entretien réalisé par Jean Clouet, le 25 février
1984 au THEATRE
DE LA REMONTRANCE à BETHUNE.
Dessin: Jean Marc André
 
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