Outch! Difficile de faire plus antipathique que Bitchy Bitch,
éternelle râleuse, en perpétuelle hargne contre tout ce qui l'entoure, véritable bombe
atomique de nerfs prête à exploser au moindre mot. Et pourtant, une fois passé le choc
des "merde", "putain" qui acccompagnent chacune de ses pensées, une
fois accepté le rictus de mauvaise humeur qui lui déforme constamment le visage, on se
prend d'affection pour un personnage dont on ressent vite l'immense fragilité... et la
guigne permanente. Elle est de celles qui, en vacances, attirent les importuns et la
Tourista; qui, au moment ultime du flirt enfin aboutit, se tapent les règles de leur vie;
et dont la solitude semble ne jamais devoir se rompre tant le temps s'est dépêché de
marquer définitivement son corps de toutes ses marques, seins en chute libre, fesses
mollassonnes, cellulite galopante.
Avec les personnages qui
entourent Bitchy Bitch, Roberta Gregory dresse aussi un portrait acerbe d'une certaine
médiocrité américaine, faire de racisme, d'intolérance et de puritansime malodorants.
Et le contraste avec ceux-ci rend Bitchy Bitch encore plus sympathique à nos yeux
Bitchy Bitch en
vacances,
par Roberta Gregory,
chez Vertige Graphic
Découvrir un extrait
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"Bitchy Bitch est certainement la femme la plus en colère
d'Amérique", écrivait Jean-Paul Jennequin en 4e de couverture du premier volume
paru en français aux éditions Bethy. C'est vrai, au bureau comme à la maison, Bitchy
Bitch n'arrête pas de pester contre tout ce qui lui vient à l'esprit: la bêtise de ses
voisins , de ses collègues, de la société, le sort médiocre qui est le sien. Figure paroxystique de l'américaine moyenne,
"executive" "middle class", frustrée aussi bien sexuellement que
socialement, Midge McCracken est une des figures majeures de la nouvelle BD underground
américaine, une trouvaille qui incarne une figure sociale aussi justement que le Don
Quichotte de Cervantès ou l'Avare de Molière.
Fauchée, frustrée, indécise, Bitchy
est incapable en temps normal de prendre des vacances. Mais voilà: elle qui n'a jamais de
chance, elle se les voit OFFRIR, ces vacances, GRATUITEMENT. Son malheur? C'est que ce
sont des vacances POUR DEUX PERSONNES. On imagine la torture que cela constitue pour notre
célibataire endurcie.
Dans la seconde partie de l'ouvrage, Midge est de retour au bureau. Son petit univers n'a
rien de celui de Gaston Lagaffe. On y retrouve la galerie habituelle de portraits
cinglants de la société américaine: Marcie, l'activiste ultra-religieuse affublée dans
la version américaine d'un accent digne de Georges W. Bush et qui s'avère aussi peu
libérale que lui, Sylvia, le petite yuppie branchée "new age", la chef de
bureau politique et faux-cul qui temporise à tout va et s'englue dans le politiquement
correct. Et voilà que dans ce petit monde débarque un copine d'enfance de Midge
McCracken à un poste de responsabilité qui laisse penser à Bitchy que le destin lui est
décidément clément ces derniers temps.
Mais notre intégriste de service pose
tout de suite la question qui tue: "c'est quoi le triangle rose que la nouvelle a sur
sa voiture?". Elle trouvera la réponse et fera bientôt une pétition vitupérant
cette compagnie "qui engage décidément n'importe qui". La perspective que la
copine d'enfance de Midge soit lesbienne agit comme un séisme dans la vie du bureau. Une
occasion unique pour Roberta Gregory de dénoncer de façon définitive un racisme
homophobe qui n'est pas le seul apanage des Etats-Unis.
Le père de la dessinatrice américaine Roberta Gregory dessinait les aventures de Donald
pour Disney. Sa fille a longtemps été maquettiste pour les éditions Fantagraphics où
elle a mis en page les oeuvres complètes de Crumb. Sans doute en réaction au goût
sirupeux de l'un et aux propos excessivement machistes de l'autre, elle a développé une
oeuvre indépendante dont Jean-Noel et Nathalie Lafargue disent qu'elle est
"féministe, mordante et aux thèmes réalistes, dont un des morceaux de choix, [est]
la série 'Naughty bits' (parties honteuses)" publiée en recueil sous le nom de
Bitchy Bitch.
Née en 1953 en Californie, elle a
longtemps été sa propre éditrice avant de trouver le succès international qu'on lui
connaît aujourd'hui.
Pour en savoir plus:
La page de Jean-Noel et Nathalie Lafargue (la
bédéthèque idéale) et le site de Roberta Gregory (en Anglais).
Patrick Albray |