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Comment rester
serein face à une telle misère? Comment ne pas se révolter devant tant
de cruauté, d'injustice? Comment ne pas hurler de rage devant cette Amérique
et ce qu'elle a fait à l'une des plus belles voix du jazz?
La
préface de Francis Marmande, déjà, donne le ton: "Oublions un
instant, s'il vous plaît, puisque justement c'est l'inoubliable même,
l'impossible, l'ineffaçable, oublions donc sa mère accouchée de treize
ans, son arrière-grand-mère logée dans la baraque au fond de la
plantation, que le maître, un bel Irlandais, venait sauter à heures
fixes, dont elle eut dix-sept enfants tous morts sauf un, son grand-père;
oublions la grand-mère morte en tenant l'enfant si serré qu'on dut lui
casser le bras; oublions les viols à quatorze ans, la petite pute;
oublions le rejet de partout, la misère, la saleté des hommes, la taule,
ces asiles bien faits pour vous réhabiliter, les flics et ce fatras de
poudre blanche tout arrosé de scotch."
A
côté de cette interminable énumération de malheurs, quelques photos,
belles photos d'une femme superbe, Billie Holiday, le mythe.
Un
mythe à la rencontre de qui Muñoz et Sampayo vont nous emmener, à
partir du travail d'un journaliste obligé d'écrire, pour le trentième
anniversaire de sa mort, la "nécro" d'une chanteuse dont il ne
sait même pas qui elle est. Une chanteuse de jazz, noire, morte à 44 ans
en 1959. Holiday, Billie. Et dont il va découvrir, au fil des pages de la
docu qu'on lui apporte, les drames terribles qui ont marqué son
existence. Confrontée à la violence des hommes de sa race qui
l'exploitaient, au racisme de l'Amérique blanche, à la bêtise et à la
méchanceté.
Par
petites tranches de vie, les deux auteurs nous dressent un portrait
impressionniste du gâchis de sa vie sentimentale et de sa lente descente
aux enfers. Ils font mouche: on oscille entre colère et dégoût et il
est impossible de réfréner, en refermant ce magnifique portrait, un long
frisson d'émotion.
Patrick Albray |