|
(05
2004)
C'est
l'histoire d'un document trop bien rangé et que
l'Histoire dérange. Un récépissé
de 27 millions de francs déposés dans une
banque suisse. Daté de janvier 1944, il comptabilise
une partie des biens de juifs polonais et allemands spoliés
par les nazis. L'un d’eux a glissé le précieux
document dans un classique de la littérature allemande
Die Schachnovelle (Le Joueur d’Echec)
de Stefan Zweig.

Le
choix n'est pas dû au hasard : l'écrivain
autrichien s'est suicidé au Brésil en 1942,
miné par une vie d'errance et par le sentiment
que l'Europe était tombée pour toujours
dans les ténèbres. L'ombre de Zweig plane
sur ce récit étrange qui évoque les
destins croisés de quelques-uns de ces Argentins
issus de l'immigration avec le paradoxe que les échappés
de l'holocauste européen sont amenés à
vivre côte à côte avec leurs bourreaux
fuyant la justice du monde libre. Ce chassé-croisé
de fuyards crée un climat particulier fait de regards
obliques et de sous-entendus menaçants. C'est de
l'Histoire : ce no-man's land a par exemple permis,
selon la légende, une rencontre entre Hugo Pratt
et un Adolf Eichmann incognito.
Un
monde entre chiens et loups, maintenu dans la pénombre
par la chape de plomb de la dictature, qui est parfaitement
rendu par le dessin surexposé de Munoz, dont
le trait se joue des lumières crues contrastées
au noir. Le propos de Sampayo qui désigne précisément
les responsables de ces mensonges et de ces crimes impunis
est, comme le trait du dessinateur d’Alack
Sinner et de Sophie, tout aussi implacable.
par
Didier Pasamonik
|