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(05
2004)
La
bande dessinée a toujours traité de ce sujet
grave quest la guerre. Mais aux propos vengeurs
des premiers "Buck Danny", où lon
massacrait allègrement de "sales faces de
citron", ont succédé des visions moins
manichéistes. Et plus dénonciatrices. Quelques
albums parus récemment montrent quelques facettes
diversifiées de cette représentation de
la guerre.
A
la fin des années 50, Hugo Pratt et son scénariste
Hector Oesterheld (victime de la junte argentine, qui
le fit "disparaître" en 1977 après
lavoir enlevé puis torturé) entamèrent
les chroniques dun journaliste de guerre anticonformiste
inspiré dun personnage réel. Nommé
Ernest Pyle, ce célèbre journaliste américain,
né en 1900, était mort sous les balles japonaises
à Okinawa en 1945 après avoir été
correspondant de guerre en Afrique du Nord, en Italie,
en France lors du débarquement en Normandie puis
à la libération de Paris, et enfin dans
le Pacifique.
Hector
Oesterheld fut pris comme modèle par Pratt pour
la représentation de Ernie Pike.
Les récits, de longueur inégale, racontaient
des épisodes romancés de la guerre, vue
au niveau des soldats envoyés à la boucherie.
Pas de hauts faits darme, pas de combats initiatiques
destinés à montrer aux têtes blondes
la gloire dêtre soldat. Non, au contraire,
des êtres humains horrifiés par le jeu dans
lequel ils sont plongés contre leur gré,
des anecdotes centrées avant tout sur les rapports
humains, y compris entre "ennemis" et une chronique
de latrocité que constitue la guerre, où
quelle se déroule et quelles que soient les
justifications quon ait données pour la commencer.
Les
premiers récits dErnie Pike, précédemment
parus en noir et blanc chez Glénat, sont réédités
en version couleurs dans une édition cartonnée
sous liseuse chez Casterman.
Lire
un extrait sur BDNET
La
guerre 14-18 fut longtemps un sujet tabou dans la bande
dessinée franco-belge, ou traitée de manière
romanesque, jusquà ce que Tardi en raconte
lindicible horreur dans "Cétait
la Guerre des Tranchées". Il y abordait enfin
avec réalisme des sujets qui avaient été
mis sous censure par les gouvernements français,
comme les massacres de soldats français par ordre
dofficiers français, dénonçant
la totale absurdité de cette guerre.
"La
ligne de front", par Larcenet (Dargaud, collection
Poisson Pilote), est de la même veine. La couverture
annonce la couleur, si lon peut dire : des soldats
livides, aux yeux hagards, avancent dans la pourriture
dune tranchée boueuse. Au milieu deux,
un homme tient une palette de couleurs et quelques toiles
blanches. Cest Van Gogh. Le peintre a été
envoyé sur le front par des gradés afin
de peindre "lesprit de la guerre" et de
leur faire comprendre pourquoi les soldats "renâclent
à leffort, se plaignent, geignent comme des
pédérastes" alors que, selon eux, bien
assis dans leur salon loin du feu, "si lon
ny risquait pas la mort, la guerre serait somme
toute très ennuyeuse". Disent-ils. Plutôt
qualler eux-mêmes sur le front pour comprendre
cet étrange comportement de soldats qui ne semblent
pas chauds, chauds, à lidée de périr
pour la patrie, ils envoient donc un peintre pour prendre
des images du front.
"Cest
ça ou le peloton dexécution",
annonce-t-on à Van Gogh. Il na dautre
choix que daccepter. Et le voilà plongé
dans un monde qui donnerait la nausée au coeur
le plus accroché. Van Gogh, outre un talent immense,
se découvre un autre don dont il se serait bien
passé : il voit, lorsquil est face à
un groupe de soldats, ceux qui vont mourir, dans un horrible
flash instantané où ils apparaissent comme
des oiseaux. Or, selon les soldats qui sont en train de
pourrir depuis plus longtemps que lui dans les tranchées,
il existerait une "mère des obus", qui
décide qui va mourir et qui dirige vers eux les
balles, les obus et les gaz et leur envoie un oiseau engoulevent
pour les accompagner. Ces engoulevents, Van Gogh a la
faculté de les voir. Et cela nembellit pas
sa vision de la guerre...
Larcenet
sait comment composer des images fortes et ne sen
prive pas. Les chocs émotionnels sont donc nombreux
au long de ce récit terrible mêlant le réalisme
atroce de la guerre telle quelle fut vraiment -
sans romantisme aucun, abominable - à un fantastique
grave, baigné dune infine tristesse.
Si,
après "Le combat ordinaire", vous doutiez
encore que Larcenet est lun des plus grands auteurs
de sa génération, ce livre poignant, qui
laisse un poids de dix tonnes sur le coeur et sur lestomac
au moment de le refermer, devrait lever vos derniers doutes.
Lire
un extrait sur BDNET
De
la guerre 14-18, De Metter et Catel, en montrent le caractère
abominable dans "Le sang des Valentines" (Casterman).
Les officiers qui tirent sur les soldats qui ne veulent
pas savancer vers les mines, les gueules cassées
de jeunes adultes défigurés à vie,
les amis massacrés. Mais cest en filigrane
dune histoire damour, celle de Geneviève,
restée au pays, et dAugustin, parti combattre
au front. Pendant toute la guerre, il ne survit que parce
quil reçoit les lettres érotiques
de Geneviève, autrefois dépressive à
cause de la mort de leur enfant, et qui semble avoir retrouvé
goût à la vie et nattendre plus que
lui.
Sil
survit aux tranchées, Augustin va-t-il résister
au choc qui lattend, de retour chez lui ? Il y découvre,
en effet, que sa femme est morte depuis longtemps et que
les lettres enflammées quil a reçues
et qui lui ont permis de tenir, elle ne peut donc les
avoir écrites. Mais qui, alors, a rédigé
ces lettres ?
Les
dessins de De Metter, peints en couleurs directes, accentuent
lambiance dramatique gluante de noirceur, du récit.
Le scénario, fort, de Catel, mêlant récits
de guerre, flash-backs et images du retour au pays, accroche
et intrigue. Lidée de base est très
belle. Seule la dernière planche, en forme de chute
finale, sonne faux. On ny croit pas. Ce qui nenlève
rien aux qualités du reste de ce très beau
livre.
par
Patrick Albray
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